Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 février 2023 et le 21 mars 2024, M. A... B..., représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :
1°)
de condamner l’Etat à lui verser la somme de 193 059,50 euros, assortie des intérêts au taux légal et capitalisation des intérêts à compter du 18 octobre 2022, en réparation des préjudices subis en lien avec son absence de promotion dans un corps de catégorie supérieure pendant sa période d’emploi au rectorat de l’académie de Normandie ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’administration a commis une erreur manifeste dans l’appréciation des mérites comparés des candidats à la promotion interne ;
- l’absence d’évolution de sa carrière pourrait être liée à la prise en compte de sa situation de handicap ;
- le préjudice financier lié au refus illégal de promotion doit être évalué à la somme de 143 059,50 euros ;
- le préjudice lié à la perte de chance de bénéficier d’une meilleure pension de retraite doit être évalué à la somme de 20 000 euros ;
- le préjudice moral et les troubles dans les conditions d’existence subis doivent être évalués à la somme de 30 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2024, la rectrice de l’académie de Normandie conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- l’Etat n’a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;
- la somme demandée au titre de l’indemnisation du préjudice financier invoqué est prescrite ;
- les préjudices allégués ne sont pas établis.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 2008-496 du 27 mai 2008 ;
- le décret n° 2009-1388 du 11 novembre 2009 ;
- le décret n° 2010-302 du 19 mars 2010 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;
- et les observations de Me Cavelier, avocat de M. B....
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., ancien adjoint administratif principal de 1ère classe, a exercé ses fonctions au sein des services du rectorat de l’académie de Normandie entre 1992 et 2022, avant d’être admis à la retraite. Par courrier du 17 octobre 2022, il a présenté une réclamation préalable en vue d’être indemnisé du préjudice de carrière, du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence qu’il estime avoir subis en raison de son absence de promotion pendant sa période d’emploi. Cette réclamation ayant été implicitement rejetée, M. B... demande, par sa requête, de condamner l’Etat à lui verser la somme de 193 059,50 euros en réparation de ces préjudices.
En premier lieu, aux termes de l’article L. 523-1 du code général de la fonction publique : « Afin de favoriser la promotion interne, les statuts particuliers fixent, outre l’accès par concours interne, une proportion de postes qui peuvent être proposés aux fonctionnaires (…) pour une nomination suivant l’une des modalités ci-après : (…) / 2° Liste d’aptitude établie par appréciation de la valeur professionnelle et des acquis de l’expérience professionnelle des candidats (…) ». Aux termes de l’article 7 du décret du 19 mars 2010 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux corps des secrétaires administratifs des administrations de l’Etat et à certains corps analogues relevant du décret n° 2009-1388 du 11 novembre 2009 portant dispositions statutaires communes à divers corps de fonctionnaires de la catégorie B de la fonction publique de l’Etat : « Les recrutements effectués en vertu de l’article 26 de la loi du 11 janvier 1984 susvisée interviennent, dans les grades de secrétaire administratif de classe normale et de secrétaire administratif de classe supérieure, selon les modalités prévues au 3° du I de l’article 4, au 3° du I de l’article 6, aux articles 8 et 9 du décret du 11 novembre 2009 susvisé (…) ». Aux termes, enfin, de l’article 4 du décret du 11 novembre 2009 portant dispositions statutaires communes à divers corps de fonctionnaires de la catégorie B de la fonction publique de l’Etat : « I. - Les recrutements dans le premier grade interviennent selon les modalités suivantes : / (…) 3° Après inscription sur une liste d’aptitude : / Peuvent être inscrits sur cette liste d’aptitude les fonctionnaires appartenant à un corps de catégorie C ou de même niveau dont la liste est fixée par décret en Conseil d’Etat, justifiant d’au moins neuf années de services publics (…) ».
Il résulte de ces dispositions que les fonctionnaires, même s’ils remplissent les conditions statutaires requises pour bénéficier d’une promotion au choix, ne détiennent aucun droit à être inscrits sur une liste d’aptitude établie pour l’accès à un corps de catégorie supérieure.
En l’espèce, si M. B... évoque une absence d’évolution de sa carrière, il résulte de l’instruction qu’il a bénéficié d’un avancement au grade d’adjoint administratif principal de 2ème classe le 1er septembre 2011 et d’un avancement au grade d’adjoint administratif principal de 1ère classe le 1er septembre 2017. Cet agent conteste son absence de promotion dans le corps de secrétaire administratif, relevant qu’il a fait l’objet d’appréciations positives sur sa manière de servir et que son supérieur hiérarchique a émis à plusieurs reprises un avis favorable à l’exercice de fonctions d’un niveau supérieur, indiquant notamment dans le compte rendu d’entretien professionnel établi en 2021 que « Monsieur B... mériterait d’être promu en catégorie B ». Si les compétences professionnelles de M. B... ont effectivement été reconnues par sa hiérarchie, l’administration fait valoir que l’appréciation des mérites comparés des candidats à la promotion interne n’a pas permis de retenir sa candidature, rappelant notamment que cet agent, dont la carrière s’est déroulée intégralement dans le même service et au cours de laquelle il n’a pas exercé de fonctions d’encadrement, présente un parcours professionnel moins diversifié que celui d’autres collègues sélectionnés pour bénéficier d’une telle promotion. Ces éléments d’appréciation de la valeur professionnelle et des acquis de l’expérience professionnelle ne sont pas contestés par l’intéressé, lequel se borne à relever que ses supérieurs hiérarchiques soutenaient sa demande de promotion. Au regard de l’ensemble de ces éléments, M. B... n’est pas fondé à soutenir que l’administration aurait, en refusant de le nommer dans un corps de catégorie supérieure, commis une erreur manifeste dans l’appréciation des mérites comparés des candidats, constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
En second lieu, aux termes de l’article L. 131-1 du code général de la fonction publique : « Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les agents publics en raison de (…) leur handicap (…) ». Aux termes de l’article 1er de la loi du 27 mai 2008 portant diverses dispositions d’adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations : « Constitue une discrimination directe la situation dans laquelle, sur le fondement de (…) son handicap (…) une personne est traitée de manière moins favorable qu’une autre ne l’est, ne l’a été ou ne l’aura été dans une situation comparable (...) ». Aux termes de l’article 2 de cette même loi : « Toute discrimination directe ou indirecte fondée sur un motif mentionné à l’article 1er est interdite en matière (…) de promotion professionnelle ». Enfin, aux termes de l’article 4 de cette même loi : « Toute personne qui s’estime victime d’une discrimination directe ou indirecte présente devant la juridiction compétente les faits qui permettent d’en présumer l’existence. Au vu de ces éléments, il appartient à la partie défenderesse de prouver que la mesure en cause est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination (…) ».
Il appartient au juge administratif, dans la conduite de la procédure inquisitoire, de demander aux parties de lui fournir tous les éléments d’appréciation de nature à établir sa conviction. Cette responsabilité doit, dès lors qu’il est soutenu qu’une mesure ou une pratique a pu être empreinte de discrimination, s’exercer en tenant compte des difficultés propres à l’administration de la preuve en ce domaine et des exigences qui s’attachent aux principes à valeur constitutionnelle des droits de la défense et de l’égalité de traitement des personnes. S’il appartient au requérant qui s’estime lésé par une telle mesure de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte à ce dernier principe, il incombe au défendeur de produire tous ceux permettant d’établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d’instruction utile.
En l’espèce, M. B... soutient que l’absence de promotion dans un corps de catégorie B pourrait présenter un lien avec sa situation de handicap et revêtir, par suite, un caractère discriminatoire. S’il allègue à cet égard que des agents affectés au sein d’un service du rectorat situé à Rouen, exerçant selon lui des missions similaires à celles qui lui étaient confiées au sein du site de reprographie situé à Caen, auraient bénéficié d’une promotion dans un corps de catégorie B, il n’apporte aucune précision sur la situation de ces collègues, ni aucun autre élément susceptible de faire présumer une atteinte au principe d’égalité de traitement des fonctionnaires d’un même corps. L’intéressé ne produisant ainsi aucun élément permettant de faire présumer que les services académiques se seraient fondés sur des critères étrangers à la manière de servir et aux acquis de l’expérience professionnelle des agents pour départager les candidats à la promotion interne, il n’est pas fondé à soutenir que l’absence de nomination dans le grade de secrétaire administratif de classe normale caractériserait l’existence d’une discrimination liée à sa situation de handicap, constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B... doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à la rectrice de l’académie de Normandie et à la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Délibéré après l’audience du 7 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
M. Marchand, président,
Mme Absolon, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 janvier 2025.
Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT
Le président,
Signé
A. MARCHAND
Le greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne à la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis