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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300653

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300653

lundi 8 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300653
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL PIERREPINTAT AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 10 mars 2023 et le 22 novembre 2023, la société Ghelfi Stables, représentée par Me Hourmant, demande au tribunal :

1°) d'annuler les titres exécutoires n°AIAP2022084795 et AIAP2022084796 émis le 29 novembre 2022 par l'Agence de services et de paiement pour le recouvrement d'un trop-perçu d'aides agricoles d'un montant global de 44 999,99 euros, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de la décharger du paiement de la somme de 44 999,99 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Agence de services et de paiement la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les titres exécutoires attaqués ne précisent pas les bases de liquidation des créances poursuivies, en méconnaissance des dispositions de l'article 24 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique ;

- la déclaration relative au montant du remplacement de la couverture sur le marcheur à chevaux effectuée dans le cadre de la demande de paiement n'est entachée d'aucune fraude mais résulte d'une simple erreur matérielle ;

- les titres exécutoires litigieux méconnaissent les dispositions de l'article 18 du règlement (UE) n° 65/2011 du 27 janvier 2011 ;

- elle s'est acquittée de l'ensemble des obligations mises à sa charge par la convention de subvention, en dépit de l'erreur matérielle commise, de sorte que les titres exécutoires émis sont infondés.

Par des mémoires enregistrés le 23 octobre 2023 et le 15 mars 2024, la région Normandie, représentée par Me Pintant, conclut dans le dernier état de ses écritures au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Ghelfi Stables au titre des frais d'instance.

Elle soutient que :

- la requête est tardive ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 4 décembre 2023, l'Agence de services et de paiement conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de la société Ghelfi Stables au titre des frais d'instance.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle n'était assortie d'aucun moyen avant l'expiration du délai de recours en méconnaissance des dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

- les moyens soulevés par la société Ghelfi Stables dans le cadre de son second mémoire constituent des moyens nouveaux et sont dès lors irrecevables ;

- les moyens soulevés par la société Ghelfi Stables ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 1306/2013 du 17 décembre 2013 ;

- le règlement délégué (UE) n° 640/2014 de la Commission du 11 mars 2014 complétant le règlement (UE) n° 1306/2013 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Remigy,

- les conclusions de Mme A,

- et les observations de Me Courset, représentant la société Ghelfi Stables.

Une note en délibéré, présentée pour la société Ghelfi Stables, a été enregistrée le 28 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La société Ghelfi Stables, spécialisée dans le secteur des activités de soutien à la protection animale, a déposé une demande de subvention le 30 août 2019 dans le cadre du dispositif n° 6.4.1 " investissements de la filière équine du programme de développement rural 2014-2020 Calvados, Manche, Orne " financé par la région Normandie et le fonds européen agricole pour le développement rural. La convention attributive de l'aide, portant sur un montant de 44 9999,99 euros, a été signée le 13 mars 2020. A la suite d'un contrôle de conformité et de vérification des comptes de l'Agence de services et de paiement (ASP) effectué le 30 novembre 2021 par la commission de certification des comptes des organismes payeurs des dépenses financées par les fonds européens agricoles (CCCOP), à l'occasion duquel le dossier d'aide de la société Ghelfi Stables a fait l'objet d'un audit, il a été constaté qu'une facture adressée à la région, retenue éligible et ayant été prise en compte dans le cadre du paiement, ne correspondait pas à la facture réellement payée par cette société. La région a en conséquence pris une décision de déchéance totale de l'aide attribuée le 18 mai 2022. Deux ordres de recouvrer ont été émis le 28 novembre 2022 par l'ASP pour le recouvrement de cette somme et notifiés à la société Ghelfi Stables par un courrier du 29 novembre 2022. La société Ghelfi Stables demande l'annulation des titres exécutoires émis à son encontre le 28 novembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge.

En ce qui concerne le bien-fondé de la créance :

3. Aux termes de l'article 9 de la convention de subvention signée le 13 mars 2020 : " () Le reversement total ou partiel de la somme perçue, assorti des intérêts au taux légal en vigueur sera requis en cas notamment de : () Fausse déclaration ou fraude manifeste. / Dans ce dernier cas, le bénéficiaire sera exclu de l'aide au titre de la même mesure, pendant l'année d'octroi de l'aide et pendant l'année suivante. / Seront en outre appliquées les sanctions financières éventuellement prévues dans la règlementation communautaire et nationale. () ".

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les titres exécutoires litigieux ont été émis sur le fondement de la décision du 18 mai 2022 par laquelle la région Normandie a entièrement déchu la société requérante de l'aide qui lui avait été accordée, au motif qu'elle aurait délibérément présenté une facture lui permettant de bénéficier d'une aide indue, en méconnaissance de ses engagements contractuels, ces faits étant constitutifs d'une fausse déclaration ou fraude manifeste remettant en cause le bénéfice de l'aide, conformément à l'article 9 de la convention de subvention. La société Ghelfi Stables soutient que les titres attaqués sont infondés dès lors qu'elle s'est acquittée de l'ensemble des obligations mises à sa charge par la convention de subvention et que la présentation de la facture du 2 mars 2020 résulte d'une simple erreur matérielle non constitutive d'une fraude. A supposer que la société Ghelfi Stables puisse être regardée comme invoquant, par voie d'exception, l'illégalité de la décision du 18 mai 2022, il résulte de l'instruction que le contrôle effectué par la CCCOP a révélé l'existence de deux factures n° 1263 portant sur le même objet, à savoir le remplacement de la couverture sur le marcheur à chevaux, mais pour des montants différents. La première, datée du 2 mars 2020, d'un montant de 22 810,56 euros toutes taxes comprises, a été transmise par la société à l'appui de sa demande de paiement et la seconde, datée du 2 avril 2020, d'un montant de 17 880 euros toutes taxes comprises, correspond à la facture effectivement acquittée et transmise dans le cadre du contrôle de vérification. Si la société soutient que cette incohérence résulte d'une erreur commise de bonne foi dans la transmission des pièces justificatives à l'occasion de la demande de paiement et précise que les deux factures ont effectivement été émises par l'artisan chargé des travaux, la première facture ayant été modifiée dans le cadre d'un geste commercial sans se voir attribuer une nouvelle numérotation ni être précédée d'un avoir, elle ne produit aucun élément au soutien de ses allégations alors qu'il résulte par ailleurs de l'instruction, notamment du rapport de constat de la CCCOP, que la société a renseigné de manière manuscrite les montants de ses investissements et indiqué que la facture initiale du 2 mars 2020, correspondant à un montant de 22 810,56 euros, avait été acquittée par un chèque n° 9802202 le 6 mars 2020. Or, alors que la société requérante indique n'avoir réglé qu'une unique facture, son relevé bancaire joint au rapport de la CCCOP fait état de ce que ledit chèque, qui portait en réalité sur un montant de 17 880 euros, n'a été acquitté que le 29 mai 2020, la société ne justifiant par ailleurs d'aucun règlement intervenu en date du 6 mars 2020. Il résulte de ces éléments, qui sont de nature à établir le caractère délibéré de la transmission d'une facture erronée, que les agissements de la société Ghelfi Stables doivent être regardés comme constitutifs d'une fausse déclaration et qu'ils sont, dès lors, de nature à justifier le retrait total ou partiel de l'aide qui lui avait été accordée, sur le fondement de l'article 9 de la convention de subvention précitée.

5. En second lieu, la société Ghelfi Stables ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article 18 du règlement (UE) n° 65/2011 dont les dispositions ont été abrogées par le règlement délégué (UE) n° 640/2014 de la Commission du 11 mars 2014 applicable à la programmation FEADER 2014-2022. Par ailleurs, compte tenu de la gravité du manquement résultant des fausses déclarations imputables à la société requérante et de l'importance de la différence entre les montants déclarés, qui s'élève à 4 930,56 euros toutes taxes comprises, soit plus de 10 % du montant total accordé, la société Ghelfi Stables n'est pas fondée à soutenir que la décision de déchéance totale prise par la région Normandie serait entachée de disproportion.

En ce qui concerne la régularité des titres litigieux :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 24 du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 : " () Toute créance liquidée faisant l'objet d'une déclaration ou d'un ordre de recouvrer indique les bases de la liquidation. () ". Pour satisfaire à ces dispositions, un état exécutoire doit indiquer les bases de la liquidation de la créance pour le recouvrement de laquelle il est émis et les éléments de calcul sur lesquels il est fondé, soit dans le titre lui-même, soit par référence précise à un document joint à l'état exécutoire ou précédemment adressé au débiteur.

7. En l'espèce, le courrier de notification des titres exécutoires litigieux précise que la société a bénéficié d'une aide publique versée au titre des aides Intervention Agricole et que l'examen de sa situation fait apparaître un trop-perçu de 44 999,99 euros au titre de l'aide " 0604 INVEST ACTIVITE NON AGRICOLE P 2014-2020 ". En outre, les titres eux-mêmes font référence à la décision de déchéance du 18 mai 2022 précédemment adressée à la société Ghelfi Stables, l'informant expressément de la récupération de l'ensemble de la subvention qui lui a été accordée par convention du 13 mars 2020 pour un montant total de 44 999,99 euros. Ces informations, dépourvues d'ambigüité, permettaient à la société d'identifier l'origine de la créance mise à sa charge ainsi que ses modalités de calcul. Par suite, le moyen tiré de ce que les titres exécutoires attaqués sont insuffisamment motivés doit être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir opposées en défense, que la société Ghelfi Stables n'est pas fondée à demander l'annulation des titres exécutoires émis le 28 novembre 2022 à son encontre, ni à être déchargée du montant de la somme de 44 999,99 euros.

Sur les frais liés aux litiges :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Agence de services et de paiement, qui n'est pas la partie perdante, la somme que la société Ghelfi Stables demande au titre des frais qu'elle a engagés dans l'instance. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de cette société la somme de 1 500 euros, à verser respectivement à la région Normandie et à l'Agence de services et de paiement, sur le fondement des mêmes dispositions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société Ghelfi Stables est rejetée.

Article 2 : La société Ghelfi Stables versera la somme de 1 500 euros tant à la région Normandie qu'à l'Agence de services et de paiement en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Ghelfi Stables, à l'Agence de services et de paiement et à la région Normandie.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rouland-Boyer, présidente,

- Mme Créantor, conseillère,

- Mme Remigy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

J. REMIGY

La présidente,

Signé

H. ROULAND BOYERLa greffière,

Signé

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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