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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300933

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300933

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300933
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 avril 2023, M. A B, représenté par la SCP Themis Avocats et Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 6 000 euros, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison des soixante fouilles corporelles intégrales dont il a fait l'objet entre janvier 2018 et juillet 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-64 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'Etat a commis une faute en procédant à soixante fouilles à nu à son égard entre le mois de janvier 2018 et le mois de juillet 2022 ;

- il a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions des articles L. 6 et L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire, ainsi que les articles R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire ;

- il est bien fondé à solliciter la somme de 6 000 euros en réparation de son préjudice, soit 100 euros par fouille illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 octobre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les fouilles corporelles intégrales réalisées sont conformes à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en ce sens qu'elles sont justifiées et proportionnées ;

- les décisions de fouilles ont été prises conformément à l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 et aux articles L. 225-1, R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire ;

- la demande d'indemnisation à hauteur de 6 000 euros au titre du préjudice prétendument subi devra être rejetée en l'absence de faute commise ;

- le préjudice allégué n'est pas caractérisé ;

- à titre subsidiaire, le montant de l'indemnité doit être ramené à de plus justes proportions.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, écroué depuis le 17 juin 2009, a été incarcéré au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe du 9 novembre 2017 au 22 février 2024, date de sa libération. Par un courrier en date du 3 octobre 2022, il a sollicité l'indemnisation des préjudices résultant de la réalisation de soixante fouilles corporelles intégrales entre les mois de janvier 2018 et juillet 2022. Suite au rejet implicite de sa demande indemnitaire préalable par l'administration pénitentiaire, il sollicite par la présente requête la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 6 000 euros en réparation des préjudices liés à ces fouilles.

Sur la responsabilité de l'Etat :

En ce qui concerne la faute :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire à compter du 1er mai 2022 : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". Aux termes des dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire à compter du 1er mai 2022 : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Et, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

3. Il résulte des dispositions précitées que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

4. S'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

5. Au soutien de ses conclusions indemnitaires, M. B invoque l'illégalité de soixante fouilles intégrales réalisées entre janvier 2018 et juillet 2022. Il soutient qu'elles ne sont pas justifiées au regard de son comportement en détention qui ne soulevait pas de difficultés particulières, de ses fréquentations qui étaient connues de l'administration pénitentiaire ou des risques qu'il faisait peser sur la sécurité de l'établissement, le motif de son incarcération n'étant pas, à lui seul, de nature à justifier les fouilles intégrales dont il a fait l'objet.

S'agissant des fouilles des 9 novembre 2017, 25 août 2022 et 16 septembre 2022 :

6. Les fouilles des 9 novembre 2017, 25 août 2022 et 16 septembre 2022 ont été réalisées en dehors de la période d'indemnisation mentionnée dans la requête et dans la demande préalable indemnitaire. Dès lors, la demande d'indemnisation pour ces trois fouilles ne peut qu'être rejetée.

S'agissant des fouilles réalisées suite aux parloirs entre le 23 février 2018 et le 5 juin 2022 :

7. Il résulte de l'instruction que M. B a fait l'objet de 22 décisions de fouilles intégrales sur sa personne sur une période de quatre ans et trois mois à la suite de parloirs famille. Si le requérant soutient qu'aucune circonstance ne justifiait qu'elles soient diligentées, il n'oppose aucune contestation aux éléments produits en défense, notamment aux comptes rendus d'incidents indiquant qu'il avait en sa possession en détention des objets prohibés, notamment un port USB le 28 avril 2019, et des armes telles qu'un couteau ou des armes artisanales confectionnées à partir d'objets ou de matériaux les 23 août 2015, 9 septembre 2015, 17 février 2016, 17 mai 2016, 19 juin 2016, 8 mars 2017, 13 septembre 2017, 9 novembre 2017, 20 août 2018, 5 novembre 2018, 19 novembre 2018, 24 janvier 2019, 21 février 2019, 8 mai 2019, 19 mai 2019, 9 juillet 2019, 23 août 2019, 17 janvier 2020, 4 février 2020, 4 mars 2020, 11 mars 2020 et 29 juillet 2020. Par ailleurs, il est constant que M. B a fait usage le 9 juillet 2019 de deux armes artisanales lors d'une violente bagarre avec un autre détenu, et pour laquelle il a été condamné à une peine de deux ans d'emprisonnement le 5 novembre 2020 pour des faits de violences aggravées en récidive. Il résulte des écritures en défense que les fouilles ont été pratiquées dans ce contexte de découvertes d'objets prohibés voire dangereux, au sortir du parloir famille, contexte présentant un risque accru de récupération de petits objets, pouvant aisément échapper à la surveillance visuelle du personnel pénitentiaire qui ne peut être constante. Si à cet égard le requérant fait valoir en des termes généraux " la mise en place de plexiglas aux parloirs ", il n'invoque pas l'existence au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe de dispositifs de séparation toute hauteur, créant des zones hermétiquement fermées du sol au plafond, faisant obstacle à une transmission d'objet par le visiteur. Dans ces conditions, eu égard à la possibilité de dissimuler de petits objets en échappant à un contrôle reposant sur des mesures moins intrusives qu'une fouille intégrale et au regard des éléments circonstanciés des décisions motivées par un contact avec l'extérieur durant le parloir ou par la suspicion de détention d'objets prohibés ou illicites, les fouilles des 2 juin 2018, 13 avril 2018, 18 mai 2018, 15 août 2018, 22 septembre 2018, 21 octobre 2018, 19 mai 2019, 15 septembre 2019, et 5 juin 2022 pour laquelle des substances brunâtres illicites ont été découvertes après le contrôle au portique à ondes millimétriques, ont répondu aux nécessités de l'ordre public. Des fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique auraient été insuffisantes pour assurer la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que les fouilles intégrales des 25 mai 2018, 21 juin 2020, 27 septembre 2020, 15 novembre 2020 et 20 juin 2021 ont été justifiées par l'impossibilité technique d'accéder au portique à ondes millimétriques (POM) et celles des 23 février 2018, 27 avril 2018, 18 novembre 2018, 23 décembre 2018 et 20 octobre 2019 par le refus du requérant de s'y soumettre, comportement laissant penser qu'il détenait sur lui des objets interdits. Enfin, les décisions de fouille intégrale suite aux parloirs des 22 décembre 2019, 19 décembre 2021 et 26 décembre 2021 font suite à des contrôles lors du POM pour lesquels une levée de doutes a été nécessaire. Par suite, en considération des éléments précités et en particulier des nombreux objets qui ont été retrouvés sur une période relativement récente aux dates des fouilles mentionnées ci-dessus, dont un grand nombre sont dangereux au regard de l'usage pouvant en être fait par les détenus, les 22 fouilles intégrales en cause répondaient à la nécessité de s'assurer que M. B ne détenait pas sur lui des objets ou substances prohibés en détention. Le recours aux fouilles en litige n'est, dès lors, pas constitutif d'une atteinte à la dignité de sa personne.

8. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est pas allégué, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles concernées selon des modalités, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles au sortir des parloirs, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

S'agissant des fouilles exécutées suite à des fouilles de cellule entre le 5 novembre 2018 et le 1er avril 2022 :

9. Il résulte de l'instruction que les dix fouilles intégrales pratiquées sur la personne de M. B suite à des fouilles de cellule durant la période litigieuse sont fondées sur la recherche d'objets prohibés ou illicites, dans un contexte émaillé de nombreux incidents mentionnés au point 7 du présent jugement et d'une condamnation pour violences aggravées en récidive pour des faits commis le 9 juillet 2019 en détention, avec usage dans la cour de promenade d'armes artisanales, de pics en plastique taillés dans un pied de chaise et d'armes confectionnées par le requérant. Les fouilles des 23 mai 2019, 20 octobre 2020 et 1er avril 2022, lesquelles font suite à des signalements soit par le personnel pénitentiaire soit par un autre détenu, et celles des 5 novembre 2018, 15 avril 2020, 17 août 2020 et 21 octobre 2021 sont étroitement liées à des suspicions de détention par le requérant d'objets prohibés dans un contexte de vigilance particulière. Par ailleurs, les fouilles corporelles intégrales des 27 août 2019 et 5 juillet 2022 font suite à la découverte d'objets tranchants et d'armes artisanales lors de la fouille de la cellule du requérant, et celle du 1er décembre 2020 de la découverte d'un " yoyotage " en cours lors de la fouille de la cellule. Les fouilles intégrales faisant suite à la fouille de la cellule du requérant ont été effectuées dans un cadre préventif lié à la sécurité et étaient justifiées par les antécédents judiciaires et le profil pénal du requérant. Elles ne présentaient pas un caractère disproportionné au regard des nécessités de sécurité et de bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Il n'est pas démontré ni même allégué que les fouilles se seraient déroulées selon des modalités, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité humaine. Ainsi, en procédant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

S'agissant des fouilles exécutées lors de la comparution du requérant en commission de discipline et lors de son placement en quartier disciplinaire entre le 20 juin 2018 et le 7 juillet 2022 :

10. En premier lieu, pour décider les fouilles corporelles intégrales de M. B réalisées les 20 juin 2018, 28 juin 2018, 30 août 2018, 19 novembre 2018, 5 décembre 2018, 21 février 2019, 6 juin 2019, 5 décembre 2019, 10 avril 2019, 20 avril 2020, 17 décembre 2020 et 7 juillet 2022, l'administration pénitentiaire s'est fondée sur la circonstance que le requérant présentait, ainsi qu'il en a été fait mention au point 7, des antécédents de détention ou d'introduction d'objets interdits et/ou dangereux en détention, laissant craindre la réitération de faits de violences, sur les motifs de son incarcération et sur ses antécédents de comportements hétéro-agressifs également décrits dans les comptes-rendus d'interventions. Il résulte de l'instruction que les douze fouilles litigieuses ont été réalisées dans le cadre de la comparution du requérant en commission de discipline, sauf celles du 19 novembre 2018 et 21 février 2019 réalisées lors de son placement en quartier disciplinaire, et qu'il présentait au moment de ces fouilles des antécédents disciplinaires notamment pour des insultes, menaces ou propos outrageants à l'encontre du personnel pénitentiaire, pour l'exercice de violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel ainsi que pour avoir introduit des objets de nature à compromettre la sécurité des personnes ou de l'établissement. Dans ces conditions, compte tenu du risque particulier et de la circonstance qu'une autre mesure moins intrusive qu'une fouille intégrale, par exemple une fouille par palpation qui ne permet pas de détecter tous les objets, n'aurait pas permis d'atteindre le même but, les fouilles intégrales litigieuses apparaissaient nécessaires et proportionnées. Par suite, en pratiquant les mesures de fouille en cause, dont M. B n'établit pas qu'elles auraient été réalisées dans des conditions inhumaines et dégradantes en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

11. En second lieu, il ressort des termes même des quatre décisions de fouilles intégrales des 25 février 2021, 22 juillet 2021, 7 avril 2022 et 19 mai 2022 que si elles mentionnent qu'il sera procédé à la fouille de M. B lors de son passage en commission de discipline, elles ne sont pas circonstanciées. En l'absence de compte-rendu au dossier pour des incidents postérieurs au 26 juillet 2020 et dans le silence du mémoire du garde des sceaux pour ces quatre fouilles, il n'est apporté aucune précision en défense sur ces circonstances. Si les éléments mentionnés au point 7 révèlent un profil marqué par la commission de faits d'une particulière gravité, ceux-ci ne peuvent à eux seuls suffire à faire présumer la commission d'une infraction, ni à caractériser un risque pour la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement de nature à justifier une fouille corporelle, qui doit rester subsidiaire. Il n'est versé aux débats aucune justification de la nécessité et de la proportionnalité des fouilles corporelles des 25 février 2021, 22 juillet 2021, 7 avril 2022 et 19 mai 2022. Dans ces conditions, et alors même qu'il ne résulte pas de l'instruction que les conditions de leur réalisation auraient été par elles-mêmes attentatoires à la dignité de M. B, ces quatre fouilles sont constitutives d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

S'agissant des fouilles des 9 décembre 2020, 21 juin 2021 et 29 octobre 2021 :

12. Pour décider des fouilles corporelles intégrales de M. B les 9 décembre 2020, 21 juin 2021 et 29 octobre 2021 au retour de promenade, l'administration pénitentiaire s'est fondée sur des motifs de sécurité au regard, ainsi qu'il en a été fait mention au point 7, des antécédents de détention ou d'introduction d'objets interdits et/ou dangereux en détention. Par ailleurs, et bien que datant de juillet 2019, il est constant que les faits de violences aggravées avec usage d'armes artisanales, pour lesquelles le requérant a été condamné, ont eu lieu dans la cour de promenade, appelant à une vigilance particulière. Il ressort des décisions litigieuses que le requérant présentait un comportement suspect au retour de la promenade le 21 juin 2021, que des objets prohibés ont été projetés dans la cour le 29 octobre 2021 et que le 9 décembre 2020, le requérant a procédé à un ramassage d'objet lors de la promenade. Dans ces conditions, compte tenu des antécédents et du profil de l'intéressé, les fouilles réalisées les 9 décembre 2020, 21 juin 2021, 29 octobre 2021 doivent être regardées comme fondées sur des éléments suffisants permettant de suspecter l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. Par suite, ces trois fouilles étaient légalement justifiées. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que ces fouilles se soient déroulées dans des conditions attentatoires à la dignité humaine. Par suite, l'administration pénitentiaire, en pratiquant ces fouilles intégrales, n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions législatives précitées. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

S'agissant des fouilles des 22 septembre 2018, 16 octobre 2018, 16 février 2019 et 13 janvier 2020 :

13. Pour décider des fouilles corporelles intégrales de M. B les 22 septembre 2018 et 16 février 2019 lors d'un mouvement de détention, l'administration pénitentiaire s'est fondée sur des motifs de sécurité au regard, ainsi qu'il en a été fait mention au point 7, des antécédents de détention ou d'introduction d'objets interdits et/ou dangereux en détention, et de la circonstance d'une suspicion de trafic entre détenus le 22 septembre 2018 et celle de la projection d'objets sur le terrain repérée par le mirador le 16 février 2019. Les décisions de fouille intégrale du 16 octobre 2018 et du 13 janvier 2020 sont elles aussi fondées sur des motifs de sécurité pour un détenu ayant de nombreux antécédents récents de possession d'objet interdits et/ou dangereux, et justifiées par la suspicion par un agent pénitentiaire de détention dans la poche du requérant d'un objet illicite et/ou prohibé alors qu'il était dans la salle de convivialité d'une part, et à son retour de l'unité sanitaire d'autre part. Dans ces conditions, compte tenu des antécédents et du profil de l'intéressé, les fouilles réalisées les 22 septembre 2018, 16 octobre 2018, 16 février 2019 et 13 janvier 2020 doivent être regardées comme fondées sur des éléments suffisants permettant de suspecter l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. Par suite, ces quatre fouilles étaient légalement justifiées. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que ces fouilles se seraient déroulées dans des conditions attentatoires à la dignité humaine. Par suite, l'administration pénitentiaire, en pratiquant ces fouilles intégrales, n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions législatives précitées. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

S'agissant des décisions de fouilles du 16 février 2019 et du 25 octobre 2021 :

14. Il ressort des termes des deux décisions de fouille intégrale du 16 février 2019 et du 25 octobre 2021 que si elles mentionnent qu'il sera procédé à la fouille de M. B, elles ne sont pas circonstanciées. En l'absence de compte-rendu au dossier pour des incidents postérieurs au 26 juillet 2020 et dans le silence du mémoire du garde des sceaux pour ces deux fouilles, il n'est apporté aucune précision en défense sur ces circonstances. Si les éléments mentionnés au point 7 révèlent un profil marqué par la commission de faits d'une particulière gravité, ceux-ci ne peuvent à eux seuls suffire à faire présumer la commission d'une infraction, ni à caractériser un risque pour la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement de nature à justifier une fouille corporelle, qui doit rester subsidiaire. Il n'est versé aux débats aucune justification de la nécessité et de la proportionnalité des fouilles corporelles du 16 février 2019 et du 25 octobre 2021. Dans ces conditions, et alors même qu'il ne résulte pas de l'instruction que les conditions de leur réalisation auraient été par elles-mêmes attentatoires à la dignité de M. B, ces deux fouilles sont constitutives d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le préjudice :

15. Eu égard à la nature des manquements commis par l'administration pénitentiaire, M. B doit être regardé comme ayant subi un préjudice moral. Il en sera fait une juste évaluation en fixant son indemnisation à la somme de 600 euros.

En ce qui concerne les intérêts et la capitalisation des intérêts :

16. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. B a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée de 600 euros à compter du 5 octobre 2022, date de réception par l'administration et non contestée par le requérant de sa demande préalable.

17. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 11 avril 2023. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 octobre 2023, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

18. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 600 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 5 octobre 2022. Les intérêts échus à compter du 5 octobre 2023, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à Me Ciaudo, sous réserve pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Ciaudo et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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