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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301723

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301723

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301723
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantTEXIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 juin 2023 et le 15 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Texier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser la somme de 1 419 095,42 euros, ou à titre subsidiaire la somme de 1 371 569, 38 euros au titre de dommages et intérêts ;

2°) déclarer le jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados ;

3°) de mettre à la charge du l'ONIAM les dépens et la somme de 6 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'infection nosocomiale subie à la suite de l'opération du 20 mars 2017 ouvre droit à réparation au titre de la solidarité nationale ; le caractère de gravité est rempli ;

- elle est bien fondé à solliciter la somme de 1 419 095,42 euros en réparation de ses préjudices, dont 423 euros pour les frais de dépense actuelles, dont 223 838,09 euros de dépenses de santé futures, 384,27 euros de frais divers, 195 720,53 euros de frais d'aménagement de son domicile, 321 161,85 euros de frais de véhicules adaptés, 92 208 euros de frais d'assistance par tierce personne, 215 859,18 euros de frais d'assistance par tierce personne futurs, 42 025,50 euros de déficit fonctionnel temporaire, 167 475 euros de déficit fonctionnel permanent, 50 000 euros de souffrances endurées, 75 000 euros de préjudice esthétique temporaire et permanent, 10 000 euros de préjudice d'agrément, 10 000 euros de préjudice sexuel et 15 000 euros de préjudice d'établissement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par Me Roquelle-Meyer, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de Mme A aux entiers dépens.

Il soutient que les conditions d'intervention de la solidarité nationale ne sont pas réunies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2023, le centre hospitalier universitaire de Caen, représenté par Me Labrusse, conclut à ce qu'il soit pris acte de ce qu'aucune demande n'est formulée à son encontre et à la condamnation de Mme A aux entiers dépens.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Calvados qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- le rapport d'expertise enregistré le 27 septembre 2022 ;- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Texier, représentant Mme A, et de Me Roméro, substituant Me Labrusse, représentant le CHU de Caen.

Les autres parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Une note en délibéré présentée par Me Texier a été enregistrée le 9 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, née le 23 octobre 1961, a été victime d'une chute le 5 octobre 2015. Prise en charge par le centre hospitalier universitaire (CHU) de Caen, elle a présenté une fracture complexe supérieure du fémur gauche et de la fabula droite. Mme A a été prise en charge le 7 octobre 2015 pour une intervention chirurgicale d'ostéosynthèse par plaque. Mme A a été à nouveau opérée le 11 mars 2016 pour une pseudarthrose proximale du tibia gauche. Le même jour, Mme A a été réopérée suite à une synthèse incorrecte. En l'absence de consolidation osseuse, une reprise chirurgicale a été réalisée le 20 mars 2017. Des complications par une désunion de la cicatrice des berges et d'un écoulement séro-muqueux sont apparues le 10 avril 2017, nécessitant une nouvelle intervention chirurgicale pour ablation du clou, alésage du fût, mise en place d'un fixateur externe et couverture par un lambeau de jumeau et mise en place secondaire d'un pansement à pression négative. Mme A a été à nouveau hospitalisée du 9 au 16 mai 2017 pour la réalisation d'une greffe de peau mince. Une reprise chirurgicale pour l'ablation du fixateur externe et un curetage des orifices des fiches a été réalisée le 23 février 2019. Mme A a été finalement réhospitalisée au CHU de Caen pour une amputation de la jambe gauche. Les docteurs Chidiac et Roussignol ont été désignés comme expert par ordonnance de référé n° 1701781 du 18 décembre 2017. Par une ordonnance de référé n° 1801884 du 5 octobre 2018, les opérations d'expertise ont été rendues communes et opposables à l'ONIAM. Par une ordonnance de référé n° 2002613 du 25 janvier 2021, les opérations d'expertise ont été rendues communes et opposables à la société Ambulances Bouquerel. Le rapport d'expertise a été déposé le 27 septembre 2022. Par un courrier du 30 mai 2023, l'ONIAM a rejeté le recours amiable de Mme A. Par la présente requête, Mme A sollicite la condamnation de l'ONIAM à lui verser la somme de 1 419 095,42 euros en réparation de ses préjudices au titre de la solidarité nationale.

Sur la demande de mise hors de cause du CHU de Caen :

2. Aucune conclusion n'étant dirigée contre le CHU de Caen, sa demande de mise hors de cause doit être accueillie.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'infection nosocomiale :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / ()". Aux termes de l'article L. 1142-1-1 du même code : " Sans préjudice des dispositions du septième alinéa de l'article L. 1142-17, ouvrent droit à réparation au titre de la solidarité nationale : / 1° Les dommages résultant d'infections nosocomiales dans les établissements, services ou organismes mentionnés au premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 correspondant à un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à 25 % déterminé par référence au barème mentionné au II du même article, ainsi que les décès provoqués par ces infections nosocomiales () ".

4. Doit être regardée, au sens de ces dispositions, comme présentant un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge. Ces dispositions, qui n'ont pas pour objet de définir les conditions dans lesquelles il est procédé à l'indemnisation du préjudice, mais de prévoir que les dommages résultant d'infections nosocomiales ayant entraîné une invalidité permanente d'un taux supérieur à 25 % ou le décès du patient peuvent être indemnisés au titre de la solidarité nationale, trouvent également à s'appliquer dans le cas où une infection nosocomiale a entraîné la perte d'une chance d'éviter de tels préjudices. Dans le cas où une infection nosocomiale a compromis les chances d'un patient d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de cette infection et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage, la réparation devant alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue. Toutefois, lorsqu'il est certain que le dommage ne serait pas survenu en l'absence de l'infection nosocomiale, le préjudice qui doit être réparé est le dommage corporel et non la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage.

5. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de son opération du 20 mars 2017 de reprise d'une pseudarthrose proximale du tibia gauche, et en raison de la constatation le 10 avril 2017 d'une désunion de la cicatrice des berges et écoulement séro-muqueux non purulent, Mme A a été opérée le 17 avril 2017 pour ablation du clou, alésage du fût, mise en place d'un fixateur externe et couverture par un lambeau de jumeau externe puis mise en place secondaire d'un pansement à pression négative. Les prélèvements réalisés sont revenus positifs au staphylocoque aureus résistant à la méticilline. L'expert indique qu'il s'agit d'une infection nosocomiale, ce que les parties ne contestent pas. Il ne résulte pas de l'instruction qu'une infection ait été détectée antérieurement à l'opération du 20 mars 2017. Compte tenu des éléments de l'instruction, notamment du délai d'apparition de l'infection à la suite de l'opération du 20 mars 2017, il y a lieu de considérer que cette infection s'est produite au cours de cette opération et constitue dès lors une infection nosocomiale.

6. Selon l'expert, le traumatisme initial de la fracture du 5 octobre 2015 avec les difficultés de consolidation osseuse aurait entraîné un déficit fonctionnel permanent de 5 %. Or, l'infection nosocomiale contractée le 20 mars 2017 par Mme A, qui a nécessité de nombreuses autres interventions, en particulier des lavements, a occasionné des lésions tissulaires infectieuses post-opératoires en lien avec le staphylocoque aureus résistant à la méticilline qui " est à l'origine de la situation chronique de pseudarthrose septique non contrôlée par traitement médical, elle-même à l'origine de l'amputation secondaire de la cuisse " réalisée le 5 août 2020. L'expert précise que l'état de santé de Mme A est consolidé au 24 juillet 2021 et qu'elle est atteinte d'un déficit fonctionnel permanent de 55 %. Toutefois, le rapport d'expertise ne précise pas si les conséquences de l'amputation de la cuisse, eu égard aux comorbidités de Mme A, en particulier les difficultés de consolidation osseuses constatées depuis la première opération du 7 octobre 2015, ne seraient pas survenues en l'absence d'infection nosocomiale. Cette expertise ne se prononce pas sur la perte de chance de la patiente d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation.

7. L'état du dossier ne permettant pas au tribunal de se prononcer sur la probabilité de survenance du dommage en l'absence d'infection nosocomiale ou sur la perte de chance d'éviter la survenance du dommage, il y a lieu d'ordonner une expertise aux fins et dans les conditions précisées dans le dispositif du présent jugement.

8. Les droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas statué par le présent jugement sont réservés jusqu'à la fin de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions des parties, procédé à un complément d'expertise médicale par un médecin chirurgien orthopédiste.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du tribunal administratif. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : L'expert aura pour mission de :

1°) prendre connaissance du dossier médical de Mme A ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ;

2°) décrire et évaluer la gravité de chacun des préjudices résultant de l'infection nosocomiale reconnue, en les distinguant de ceux imputables à l'état de la patiente antérieur à son admission dans l'établissement concerné ou à toute autre cause étrangère ; préciser le taux de perte de chance d'éviter chacun des préjudices reconnus imputables à l'infection nosocomiale ;

3°) donner, de manière générale, toutes les précisions utiles au tribunal afin de lui permettre de se prononcer sur la réparation des conséquences de l'infection nosocomiale.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme A, la société Ambulances Bouquerel, la CPAM du Calvados, l'ONIAM et le centre hospitalier universitaire de Caen.

Article 5 : L'expert avertira les parties par lettre recommandée avec accusé de réception sept jours au moins avant les opérations d'expertise.

Article 6 : L'expert déposera son rapport au greffe dans le délai imparti par l'ordonnance le désignant et notifiera aux parties des copies du rapport dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, au centre hospitalier universitaire Caen Normandie, à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados.

Copie en sera adressée pour information à la société Ambulances Bouquerel et à l'expert.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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