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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2000193

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2000193

jeudi 22 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2000193
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMUSCATELLI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 24 février 2020 et le 15 mai 2020, M. B A, représenté par Me Muscatelli, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Belgodère à lui verser la somme de 227 175,43 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter du 27 décembre 2019 et la capitalisation de ces intérêts à compter du 27 décembre 2020, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de l'illégalité du classement de la parcelle cadastrée section A n° 875 en zone UC du plan d'occupation des sols ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Belgodère la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a acquis le 31 janvier 2012 une parcelle de terrain au vu d'un classement en zone UC au plan d'occupation des sols qui est entaché d'illégalité au regard des dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme ;

- le certificat d'urbanisme informatif délivré le 1er mars 2011 est entaché de la même illégalité ;

- l'illégalité du document d'urbanisme et du certificat d'urbanisme constitue une faute qui engage la responsabilité de la commune ;

- il n'a commis aucune faute ;

- le préjudice résultant de la différence entre le prix d'achat du terrain et sa valeur réelle s'élève à 103 600 euros ;

- les frais d'acquisition s'élèvent à 10 000 euros ;

- les frais bancaires s'élèvent à 87 171,20 euros ;

- le préjudice consécutif à l'immobilisation improductive du capital depuis l'acquisition du terrain est estimé à 26 404,23 euros pour la période du 31 janvier 2012 au 20 décembre 2018.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 avril 2020, la commune de Belgodère, représentée par Me Ceccaldi-Volpei, conclut au rejet de la requête et à ce que le versement de la somme de 3 500 euros soit mis à la charge de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle n'a commis aucune illégalité fautive ;

- il n'existe pas de lien de causalité entre la faute alléguée et le préjudice dès lors que le requérant pouvait exécuter les travaux autorisés jusqu'au 8 juillet 2016, qu'il pouvait former un recours contre la délibération approuvant la révision du plan local d'urbanisme, qu'il n'a pas inséré de clause suspensive dans l'acte authentique et qu'il n'a pas recherché la responsabilité du vendeur du terrain ;

- les frais de notaire et les frais financiers n'ont pas été exposés en pure perte ;

- ces frais sont en lien avec la seule décision d'acquérir le terrain et non avec la délivrance illégale du permis de construire.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de M. Halil, rapporteur public,

- et les observations de Me Giansily, substituant Me Muscatelli, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Le maire de Belgodère a délivré au nom de la commune, le 1er mars 2011, un certificat d'urbanisme indiquant, en application du a) de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme, les dispositions d'urbanisme, les limitations administratives au droit de propriété et la liste des taxes et participations d'urbanisme applicables à un terrain cadastré section A n° 384. Ce certificat mentionne notamment que le terrain est classé par le plan d'occupation des sols en zone UC à vocation résidentielle et précise le coefficient d'occupation des sols applicable. M. A a fait l'acquisition, par acte notarié du 31 janvier 2012, d'un terrain à bâtir, cadastré section A n° 875, issu d'une division de la parcelle cadastrée section A n° 384. M. A a obtenu, le 15 mai 2012, un certificat d'urbanisme, délivré sur le fondement du b) de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme, indiquant que le terrain acquis par l'intéressé pouvait être utilisé pour la réalisation de l'opération de construction d'une maison individuelle de 170 m² de surface de plancher avec garage et piscine. Un permis de construire a été accordé à M. A par un arrêté du 8 juillet 2013. Cette autorisation n'a pas été mise à exécution. M. A a adressé à la commune, qui l'a reçue le 7 janvier 2020, une réclamation tendant au versement d'une indemnité en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison des fautes résultant de l'illégalité, d'une part, du classement en zone UC de la parcelle cadastrée section A n° 875 et, d'autre part, du certificat d'urbanisme informatif du 1er mars 2011. Cette demande a été rejetée par une décision du 30 janvier 2020. M. A saisit le tribunal d'une requête tendant à la condamnation de la commune de Belgodère à lui verser une indemnité de 227 175,43 euros.

Sur la responsabilité de la commune de Belgodère :

2. Aux termes de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction applicable : " Le certificat d'urbanisme, en fonction de la demande présentée : a) Indique les dispositions d'urbanisme, les limitations administratives au droit de propriété et la liste des taxes et participations d'urbanisme applicables à un terrain () ".

3. En vertu d'un principe général, il incombe à l'autorité administrative de ne pas appliquer un règlement illégal. Ce principe trouve à s'appliquer, en l'absence même de toute décision juridictionnelle qui en aurait prononcé l'annulation ou les aurait déclarées illégales, lorsque les dispositions d'un document d'urbanisme, ou certaines d'entre elles si elles en sont divisibles, sont entachées d'illégalité, sauf si cette illégalité résulte de vices de forme ou de procédure qui ne peuvent plus être invoqués par voie d'exception en vertu de l'article L. 600-1 du code de l'urbanisme. Ces dispositions doivent ainsi être écartées, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, par l'autorité chargée de délivrer des certificats d'urbanisme ou des autorisations d'utilisation ou d'occupation des sols, qui doit alors se fonder, pour statuer sur les demandes dont elle est saisie, sur les dispositions pertinentes du document immédiatement antérieur ou, dans le cas où celles-ci seraient elles-mêmes affectées d'une illégalité dont la nature ferait obstacle à ce qu'il en soit fait application, sur le document encore antérieur ou, à défaut, sur les règles générales fixées par les articles L. 111-1 et suivants et R. 111-1 et suivants du code de l'urbanisme.

4. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction alors en vigueur : " L'extension de l'urbanisation doit se réaliser soit en continuité avec les agglomérations et villages existants, soit en hameaux nouveaux intégrés à l'environnement. "

5. Il résulte de l'instruction et notamment de la consultation du site " Remonter le temps " de l'Institut national de l'information géographique et forestière, accessible tant aux parties qu'au juge, que le terrain d'assiette du projet se situe au lieudit Travalo, qui est à l'écart des agglomérations et villages existants et qui était caractérisé par la présence de vastes espaces naturels et agricoles, à la date de son classement en zone UC du plan d'occupation des sols approuvé par une délibération du 20 mars 1994 du conseil municipal de Belgodère ainsi qu'à la date du certificat d'urbanisme informatif du 1er mars 2011. Il suit de là que le classement de ce terrain dans une zone à vocation résidentielle destinée à accueillir l'habitat et les équipements publics et d'intérêt collectif qui y sont liés, en discontinuité des agglomérations et villages existants, était entaché d'erreur manifeste d'appréciation. Par ailleurs, en n'écartant pas les dispositions illégales du plan d'occupation des sols et en ne se fondant pas sur les dispositions de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme alors en vigueur, l'auteur du certificat d'urbanisme du 1er mars 2011 a entaché celui-ci d'illégalité. L'illégalité du document d'urbanisme et du certificat d'urbanisme constitue des fautes de nature à engager la responsabilité de la commune de Belgodère.

Sur la faute de la victime :

6. Dès lors que le plan d'occupation des sols était entaché d'illégalité en ce qu'il a classé en zone UC le terrain et que M. A a acquis ce terrain au vu du certificat d'urbanisme du 1er mars 2011 qui était également illégal, la commune de Belgodère ne peut pas utilement se prévaloir de la circonstance, au demeurant non fautive, que le requérant n'a pas mené à bien son projet de construction en dépit du certificat d'urbanisme et du permis de construire qui lui avaient été délivrés respectivement le 15 mai 2012 et le 8 juillet 2013.

7. Par ailleurs, ainsi qu'il a été indiqué au point précédent, l'acquisition a été faite au vu d'un certificat d'urbanisme mentionnant notamment le classement du terrain en zone UC. Par suite, l'absence d'insertion d'une clause suspensive dans l'acte authentique et d'engagement d'une action en responsabilité à l'encontre du vendeur ne présente aucun caractère fautif, alors au demeurant qu'un permis de construire a été ultérieurement accordé à M. A.

8. Il résulte de ce qui a été indiqué au point 5 que les dispositions alors applicables de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme s'opposaient à ce que M. A puisse bâtir sur la parcelle cadastrée section A n° 875. Il suit de là que la commune ne peut pas davantage se prévaloir utilement de ce qu'il appartenait au requérant de contester la légalité du plan local d'urbanisme dont la révision a été approuvée en 2015 en tant qu'il a classé en zone naturelle, non constructible, le terrain lui appartenant.

Sur les préjudices :

9. La responsabilité d'une personne publique n'est susceptible d'être engagée que s'il existe un lien de causalité suffisamment direct entre les fautes commises par cette personne et le préjudice subi par la victime.

10. Le propriétaire d'un terrain a en principe droit à une indemnité égale à la différence entre le prix qu'il a versé pour son acquisition, y compris les frais annexes utilement exposés, et la valeur vénale de ce terrain, appréciée à la date à laquelle son caractère inconstructible a été établi.

11. Il ressort des termes mêmes de l'acte notarié du 31 janvier 2012 que le prix d'achat de la parcelle de terrain cadastrée section A n° 875 était fixé à 120 000 euros et que les droits de mutation et de frais d'acte se sont élevés à 6 165 euros. Par ailleurs, il résulte de l'instruction et notamment de l'estimation faite par l'expert missionné par le requérant, non contestée par la commune, qu'il y a lieu de fixer à 26 400 euros la valeur vénale du même terrain, appréciée à la date à laquelle son caractère inconstructible est établi. M. A justifie, en outre, par la production du tableau d'amortissement que le coût total de l'emprunt de 130 000 euros qu'il a souscrit pour l'acquisition du terrain s'élève à la somme de 87 171,20 euros. Les préjudices résultant de la différence entre le prix d'achat du terrain et sa valeur réelle, soit la somme de 93 600 euros, des frais bancaires et du surcroît de frais d'acquisition évalué à 4 808,70 euros sont directement imputables aux fautes commises par la commune de Belgodère. Il y a lieu, dès lors, de mettre à sa charge le versement à M. A d'une indemnité de 185 579,90 euros.

12. Par ailleurs, M. A demande une somme de 26 404,23 euros correspondant au montant des intérêts au taux légal qu'il aurait pu percevoir sur un capital de 130 000 euros, au cours de la période du 31 janvier 2012 au 20 décembre 2019, s'il n'avait fait l'acquisition du terrain d'assiette de la construction projetée. Ainsi qu'il a été indiqué au point précédent, la requérant a emprunté la somme de 130 000 euros auprès d'un établissement bancaire pour acheter ce terrain. Il suit de là que M. A n'était pas susceptible de percevoir une rémunération sur la somme empruntée et dont il n'avait pas la libre disposition. La réalité du préjudice invoqué n'est dès lors pas établie.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à demander la condamnation de la commune de Belgodère à lui verser la somme de 185 579,90 euros à titre d'indemnité en réparation du préjudice qu'il a subi du fait des illégalités fautives relevées au point 5. M. A a droit aux intérêts au taux légal correspondant à cette indemnité à compter du 7 janvier 2020, date de réception de sa demande préalable du 23 décembre 2019. La capitalisation des intérêts a été demandée le 7 janvier 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 7 janvier 2021 date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Belgodère demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Belgodère une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La commune de Belgodère est condamnée à verser à M. A la somme de 185 579,90 euros avec intérêts au taux légal à compter du 7 janvier 2020. Les intérêts échus à la date du 7 janvier 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2: La commune de Belgodère versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la commune de Belgodère présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la commune de Belgodère.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, où siégeaient :

- M. Vanhullebus, président,

- Mme Castany, première conseillère,

- Mme Muller, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

T. CL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

Signé

C. CASTANY

La greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. NICAISE

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