vendredi 15 juillet 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bastia |
| Section | Tribunal Administratif de Bastia |
| N° Dossier | TA20-2000649 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | MSELLATI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 14 juillet 2020, le 20 mai 2021 et le 8 septembre 2021, M. A B, représenté par Me Msellati, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 910 829 euros en réparation du préjudice qu'il a subi à la suite de la faute commise par le préfet de la Corse-du-Sud en faisant application de l'article L. 425-14 du code de l'urbanisme et en menaçant la sécurité juridique de son projet immobilier ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le préfet a appliqué rétroactivement l'article L. 425-14 du code de l'urbanisme relatif à l'autorisation environnementale qui ne pouvait être opposé au permis de construire qui lui a été délivré le 7 mai 2013, portant ainsi atteinte au principe de sécurité juridique ;
- en tardant à intervenir au titre de la loi sur l'eau, alors qu'une déclaration d'ouverture du chantier a été adressée à la commune de Lecci le 25 avril 2016 et qu'il est établi que les travaux avaient démarré en 2017, le préfet a également commis une faute ;
- l'article L. 171-7 du code de l'environnement ne pouvait s'appliquer à son projet dès lors que son permis n'a pas été précédé d'une déclaration ou d'une autorisation environnementale ;
- en application de l'article R. 111-15 du code de l'urbanisme, le préfet était tenu de prendre en compte les considérations environnementales telles que résultant de l'avis de ses services de décembre 2012, en exerçant le contrôle de légalité de ce permis.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 septembre 2020, le 21 septembre 2020, le 2 septembre 2021 et le 28 septembre 2021, le préfet de la Corse-du-Sud conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Christine Castany, rapporteure publique,
- et les observations de Me Maurel substituant Me Msellati, représentant M. B, et du représentant du préfet de la Corse-du-Sud.
Considérant ce qui suit :
1. Par une lettre du 14 avril 2020, M. B a présenté une demande préalable indemnitaire en réparation du préjudice qu'il a subi à la suite de la faute commise par le préfet de la Corse-du-Sud en faisant application de l'article L. 425-14 du code de l'urbanisme et en menaçant la sécurité juridique de son projet immobilier. Par une lettre du 25 mai 2020, le préfet a rejeté cette demande. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 910 829 euros.
2. D'une part, aux termes de l'article L. 214-1 du code de l'environnement , alors en vigueur : " Sont soumis aux dispositions des articles L. 214-2 à L. 214-6 les installations ne figurant pas à la nomenclature des installations classées, les ouvrages, travaux et activités réalisés à des fins non domestiques par toute personne physique ou morale, publique ou privée, et entraînant des prélèvements sur les eaux superficielles ou souterraines, restitués ou non, une modification du niveau ou du mode d'écoulement des eaux, la destruction de frayères, de zones de croissance ou d'alimentation de la faune piscicole ou des déversements, écoulements, rejets ou dépôts directs ou indirects, chroniques ou épisodiques, même non polluants () ". Selon l'article L. 214-3 du même code, alors applicable : " I.- Sont soumis à autorisation de l'autorité administrative les installations, ouvrages, travaux et activités susceptibles de présenter des dangers pour la santé et la sécurité publique, de nuire au libre écoulement des eaux, de réduire la ressource en eau, d'accroître notablement le risque d'inondation, de porter gravement atteinte à la qualité ou à la diversité du milieu aquatique, notamment aux peuplements piscicoles. () II.- Sont soumis à déclaration les installations, ouvrages, travaux et activités qui, n'étant pas susceptibles de présenter de tels dangers, doivent néanmoins respecter les prescriptions édictées en application des articles L. 211-2 et L. 211-3. ". L'article R. 214-1 du même code dispose : " La nomenclature des installations, ouvrages, travaux et activités soumis à autorisation ou à déclaration en application des articles L. 214-1 à L. 214-6 figure au tableau annexé au présent article. ". Selon la rubrique 3.3.1.0 de cette nomenclature, les travaux d'assèchement, mise en eau, imperméabilisation, remblais de zones humides ou de marais, la zone asséchée ou mise en eau sont soumis à autorisation lorsque cette zone est supérieure ou égale à 1 ha ou à déclaration lorsque cette zone est supérieure à 0,1 ha, mais inférieure à 1 ha.
3. D'autre part, aux termes de l'article L. 171-7 du code de l'environnement : " I. Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, lorsque des installations ou ouvrages sont exploités, des objets et dispositifs sont utilisés ou des travaux, opérations, activités ou aménagements sont réalisés sans avoir fait l'objet de l'autorisation, de l'enregistrement, de l'agrément, de l'homologation, de la certification ou de la déclaration requis en application du présent code, ou sans avoir tenu compte d'une opposition à déclaration, l'autorité administrative compétente met l'intéressé en demeure de régulariser sa situation dans un délai qu'elle détermine, et qui ne peut excéder une durée d'un an. ". Selon l'article R. 214-33 du même code, alors applicable : " Dans les quinze jours suivant la réception d'une déclaration, il est adressé au déclarant : 1° Lorsque la déclaration est incomplète, un accusé de réception qui indique les pièces ou informations manquantes et invite le déclarant à fournir ces pièces ou informations dans un délai fixé par le préfet qui ne peut être supérieur à trois mois. Si le déclarant ne produit pas l'ensemble des pièces ou informations indiquées dans le délai qui lui est imparti, l'opération soumise à déclaration fait l'objet d'une opposition tacite à l'expiration dudit délai ; l'accusé de réception adressé au requérant lui indiquant de compléter son dossier mentionne cette conséquence ; 2° Lorsque la déclaration est complète, un récépissé de déclaration qui indique soit la date à laquelle, en l'absence d'opposition, l'opération projetée pourra être entreprise, soit l'absence d'opposition qui permet d'entreprendre cette opération sans délai. Le récépissé est assorti, le cas échéant, d'une copie des prescriptions générales applicables. ". L'article R. 214-35 du même code dispose : " Le délai accordé au préfet par l'article L. 214-3 pour lui permettre de s'opposer à une opération soumise à déclaration est de deux mois à compter de la réception d'une déclaration complète. Toutefois, si, dans ce délai, il apparaît que le dossier est irrégulier ou qu'il est nécessaire d'imposer des prescriptions particulières à l'opération projetée, le délai dont dispose le préfet pour s'opposer à la déclaration est interrompu par l'invitation faite au déclarant de régulariser son dossier ou de présenter ses observations sur les prescriptions envisagées, dans un délai fixé par le préfet et qui ne peut être supérieur à trois mois. Lorsque le dossier est irrégulier, si le déclarant ne produit pas l'ensemble des pièces requises dans le délai qui lui a été imparti, l'opération soumise à déclaration fait l'objet d'une décision d'opposition tacite à l'expiration dudit délai ; l'invitation faite au requérant de régulariser son dossier mentionne cette conséquence () ".
4. En l'espèce, il résulte de l'instruction que, d'une part, à la suite de la demande, déposée le 25 octobre 2012 par M. B, de permis de construire 86 logements valant division parcellaire sur la parcelle cadastrée section C n° 535, lieu-dit Alzetto, dans la commune de Lecci, par un arrêté du 7 mai 2013, le maire, au nom de cette commune, lui a délivré le permis sollicité. D'autre part, il est constant que, pour la réalisation de ce projet immobilier, le 7 novembre 2012, M. B a transmis à la direction départementale des territoires et de la mer de la Corse-du-Sud, une déclaration, au titre de la loi sur l'eau, portant sur la gestion des eaux pluviales, au titre des dispositions alors en vigueur des articles L. 214-3 et R. 214-1 du code de l'environnement. Par une lettre du 30 janvier 2013, à laquelle l'intéressé n'a pas donné suite, le préfet de la Corse-du-Sud lui a demandé de compléter ce dossier. Puis, à la suite d'un contrôle inopiné des services de l'Etat du 27 février 2019, par une lettre du 14 mai 2019, le directeur départemental des territoires et de la mer de la Corse-du-Sud lui a communiqué un rapport en manquement administratif constatant la réalisation de travaux sans autorisation au titre des dispositions précitées et de la rubrique 3.3.1.0 de la nomenclature citée au point 2 et lui a demandé de faire cesser tout aménagement de la parcelle accueillant ces travaux, en ce qu'ils se situaient dans une zone humide. Le 31 juillet 2019, M. B a déposé une nouvelle déclaration sur le fondement des mêmes dispositions, puis une déclaration en date du 18 septembre 2019, qui a fait l'objet, en application de l'article R. 214-33 du code de l'environnement, d'un récépissé de déclaration en date du 24 septembre 2019 remis par ladite direction, avant que cette dernière ne demande au pétitionnaire de régulariser sa demande en application de l'article R. 214-35 de ce code. Par une lettre du 15 novembre 2019, M. B a retiré sa déclaration avant de déposer, une nouvelle fois, une déclaration le 20 décembre 2019. A la suite d'un second rapport en manquement administratif du 4 février 2020 relevant que selon la surface impactée, le projet devra faire l'objet d'une autorisation ou d'une déclaration, par une lettre du 6 février 2020, la direction précitée a de nouveau sollicité de l'intéressé la régularisation de sa demande, que ce dernier a rejetée par une lettre du 14 février 2020, entraînant une décision tacite d'opposition à cette déclaration, en application des dispositions qui viennent d'être citées. Enfin, par l'arrêté du 5 août 2020, le préfet a mis en demeure M. B, sur le fondement des dispositions de l'article L. 171-7 du code de l'environnement, de déposer un dossier complet de déclaration ou d'autorisation ou de supprimer les aménagements réalisés sur sa parcelle.
5. En premier lieu, contrairement à ce que M. B soutient, le préfet de la Corse-du-Sud n'a pas entendu faire application des dispositions de l'article L. 425-14 du code de l'urbanisme, qui au demeurant n'étaient pas applicables à la date du dépôt de sa déclaration précitée du 25 octobre 2012, desquelles il résulte que lorsque le projet de construction est soumis à déclaration au titre des dispositions du code de l'environnement citées au point 3, le permis ne peut pas être mis en œuvre avant la décision d'acceptation. Dès lors, le permis délivré le 7 mai 2013 n'était pas soumis à l'acceptation préalable par le préfet de la Corse-du-Sud de sa déclaration relative à la gestion des eaux pluviales de son projet immobilier. Est également sans incidence la circonstance que ce permis a été précédé de l'avis de la direction départementale des territoires et de la mer de la Corse-du-Sud du 14 décembre 2012 indiquant que ce projet était soumis à une évaluation des incidences " Natura 2000 " au titre notamment du dispositif d'écoulement des eaux pluviales projeté.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 111-15 du code de l'urbanisme, alors applicable : " Le permis ou la décision prise sur la déclaration préalable doit respecter les préoccupations d'environnement définies aux articles L. 110-1 et L. 110-2 du code de l'environnement. Le projet peut n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si, par son importance, sa situation ou sa destination, il est de nature à avoir des conséquences dommageables pour l'environnement. ".
7. M. B reproche au préfet de la Corse-du-Sud de ne pas s'être fondé sur les dispositions précitées du code de l'urbanisme pour exercer le contrôle de légalité à l'encontre du permis de construire délivré par le maire de Lecci le 7 mai 2013, afin que les considérations environnementales résultant de l'avis de la direction départementale des territoires et de la mer de la Corse-du-Sud du 14 décembre 2012, consultée préalablement à la délivrance dudit permis, soient prises en compte. Toutefois, s'il résulte de l'instruction que l'avis précité de la direction départementale indique que le projet immobilier de M. B est soumis à une évaluation des incidences " Natura 2000 " et aux formalités prévues au titre de la loi sur l'eau en ce qui concerne la gestion des eaux pluviales, en tout état de cause, il est constant que le maire n'exerce pas de pouvoirs au titre de la police de l'eau.
8. En troisième lieu, le requérant soutient que le préfet de la Corse-du-Sud a tardé à mettre en œuvre ses pouvoirs de police, en ce que son projet immobilier a fait l'objet d'une déclaration d'ouverture de chantier le 25 juillet 2016, puis de travaux réalisés en 2017, alors que ce n'est que le 27 février 2019 qu'à la suite d'un contrôle inopiné constatant l'absence de déclaration par le pétitionnaire au titre de la loi sur l'eau, que les services de l'Etat ont émis un rapport en manquement administratif à son encontre. Toutefois, il appartenait à l'intéressé de régulariser sa situation, alors qu'il n'avait pas donné suite à la demande du préfet du 30 janvier 2013 de compléter la déclaration présentée le 7 novembre 2012. Dès lors, le requérant ne saurait sérieusement faire valoir que le préfet de la Corse-du-Sud aurait commis une faute en s'abstenant de mettre en œuvre de tels pouvoirs de police durant plus de deux ans, à compter de l'ouverture du chantier. Ainsi, en l'absence d'une telle régularisation, c'est à bon droit que, par l'arrêté du 5 août 2020, le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 171-7 du code de l'environnement pour mettre en demeure M. B de déposer un dossier complet de déclaration ou d'autorisation ou alors de supprimer les aménagements réalisés sur sa parcelle.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en ne déférant pas au tribunal le permis délivré par le maire de Lecci le 7 mai 2013 et en tardant à mettre en œuvre ses pouvoirs de police de l'eau, le préfet de la Corse-du-Sud aurait commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Il s'ensuit que ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée au préfet de la Corse-du-Sud.
Délibéré après l'audience du 28 juin 2022, à laquelle siégeaient :
M. Thierry Vanhullebus, président ;
M. Jan Martin, premier conseiller ;
M. Hanafi Halil, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.
Le rapporteur,
Signé
J. MARTIN
Le président,
Signé
T. VANHULLEBUS La greffière,
Signé
R. ALFONSI
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
R. ALFONSI
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