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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2000940

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2000940

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2000940
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP MARIE MICHELINE ET ANNE MARIE LEANDRI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 10 septembre 2020, le 11 octobre 2021, le 12 novembre 2021, le 13 décembre 2021, le 14 décembre 2021, le 9 janvier 2022, le 11 février 2022 et le 11 avril 2022, la SCI Primmopro, représentée par Me Leandri, demande au tribunal :

1°) de condamner in solidum les sociétés EDF et Engie à lui verser la somme totale de 2 836 129 euros en réparation des préjudices subis à raison du fait que ces deux sociétés n'ont pas, contrairement aux engagements qu'elles avaient pris, déposé les ouvrages irrégulièrement implantés sur sa parcelle ;

2°) de mettre à la charge solidaire des sociétés EDF et Engie une somme de 11 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société requérante soutient que :

- l'exception de prescription n'est pas fondée ;

- les canalisations litigieuses ont été enfouies sans qu'aucune servitude de tréfonds ne soit accordée ;

- la responsabilité d'EDF et d'Engie est engagée pour avoir enfoui une canalisation de gaz sur le fonds d'autrui et pour ne pas avoir déplacé, comme elles s'y étaient engagées, cette canalisation comme cela leur avait été demandé ;

- aucune faute ne saurait lui être reprochée ;

- les fautes commises par la société EDF l'ont obligée à abandonner son projet immobilier ;

- elle est donc fondée à demander les sommes de 18 198 euros au titre des frais d'étude du projet, 48 581 euros correspondant au coût de l'immobilisation de l'argent, 628 000 euros pour la vente à perte de la société Aja BTP, 1 131 350 euros pour la vente à perte de la parcelle cadastrée section BV n° 384, un million d'euros au titre de la perte de chance d'obtenir des gains consécutifs à la réalisation de l'opération immobilière et, enfin, 10 000 euros de dommages et intérêts pour attitude dilatoire.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 18 décembre 2020, le 4 novembre 2021, le 14 décembre 2021 et le 15 mars 2022, la société Engie, représentée par Me Savoie, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SCI Primmopro la somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient que :

- la demande de la société requérante est irrecevable pour défaut de liaison du contentieux en ce qui concerne le préjudice lié à la revente à perte du terrain et les dommages et intérêts pour attitude dilatoire ;

- elle n'a commis aucune faute susceptible d'engager sa responsabilité et notamment aucun manquement aux dispositions de la loi du 15 juin 1906 et du décret n° 67-886 du 6 octobre 1967 permettant l'implantation d'ouvrages gaziers sur les terrains privés ;

- la SCI Primmopro a commis des fautes qui l'exonèrent de toute responsabilité ;

- il n'existe pas de lien de causalité entre les fautes alléguées et les préjudices demandés ;

- la société requérante ne justifie pas de la réalité des préjudices dont elle demande réparation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 21 décembre 2020, le 5 novembre 2021, le 3 décembre 2021 et le 8 février 2022, la société Electricité de France (EDF), représentée par Me Delcombel, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SCI Primmopro la somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. La société EDF soutient que :

- le contentieux n'est pas lié s'agissant de la demande de dommages et intérêts pour attitude dilatoire qui, au demeurant, est prescrite ;

- la demande relative à la vente à perte de la parcelle cadastrée section BV n° 384 est également prescrite en application de l'article 2224 du code civil ;

- la SCI Primmopro est dénuée d'intérêt à agir pour solliciter le remboursement des frais d'études et la prétendue vente à perte de l'entreprise Aja BTP ;

- elle n'a commis aucune faute susceptible d'engager sa responsabilité ;

- la SCI Primmopro a commis des fautes qui l'exonèrent de toute responsabilité ;

- il n'existe pas de lien de causalité entre les fautes alléguées et les préjudices demandés ;

- la société requérante ne justifie ni de la réalité ni de l'étendue des préjudices dont elle demande réparation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pierre Monnier, président ;

- les conclusions de M. Timothée Gallaud, rapporteur public ;

- et les observations de Me Giudicci, avocat de la société EDF.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Leca patrimoine, aux droits de laquelle vient la SCI Primmopro, a acquis auprès de M. et Mme A, par acte d'échange du 4 octobre 2007, les parcelles cadastrées section BV n°s 364, 367 et 384. Dans cet acte, M. A informait la SCI Leca patrimoine que le terrain qu'il cédait était traversé dans la partie basse par une canalisation de gaz et des câbles électriques implantés depuis 1974 qui gênaient l'accès au programme immobilier qu'il avait envisagé et la SCI Leca patrimoine déclarait vouloir faire son affaire personnelle de cette situation. Après deux interventions des services d'EDF-GDF Corse, la société GDF Suez, aux droits de laquelle vient la société Engie, informait, par courrier du 29 juin 2009, la SCI Leca patrimoine qu'une partie de son terrain restait occupée par une canalisation de distribution de gaz et annexait une proposition de convention prévoyant, en contrepartie d'une servitude de tréfonds, une indemnité forfaitaire de 30 000 euros. Faute d'accord, la SCI Primmopro a assigné le 8 janvier 2013 les sociétés EDF et Engie devant le tribunal de grande instance d'Ajaccio. Par ordonnance du 18 juillet 2014, le juge de la mise en état a déclaré les juridictions judiciaires incompétentes pour connaître de la demande de la SCI Primmopro, au profit de celles de l'ordre administratif. L'appel de cette ordonnance par la SCI Primmopro ayant été rejeté par un arrêt du 14 décembre 2016 de la cour d'appel de Bastia, cette dernière demande au tribunal de condamner in solidum les sociétés EDF et Engie à réparer les préjudices qu'elle a subis à raison du fait que ces deux sociétés n'ont pas, contrairement aux engagements qu'elles avaient pris, déposé les ouvrages irrégulièrement implantés sur sa parcelle.

Sur la responsabilité du fait de la présence des canalisations :

2. Le maître d'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers à raison de leur existence. Pour obtenir réparation par le maître d'ouvrage des dommages qu'elle a subis, la victime doit démontrer, d'une part, la réalité de ses préjudices et, d'autre part, l'existence d'un lien de causalité direct entre l'ouvrage et le dommage. Pour s'exonérer de la responsabilité qui pèse sur elle, il incombe au maître d'ouvrage d'établir que ces dommages résultent de la faute de la victime ou de l'existence d'un événement de force majeure.

3. Il résulte de l'instruction que la pose des canalisations date de l'année 1974. La SCI Leca patrimoine a été informée dans l'acte d'échange du 4 octobre 2007 que la présence de ces canalisations faisait obstacle à la réalisation du projet immobilier de M. A résultant du permis de construire du 7 juillet 2006, transféré en dernier lieu à la SCI Leca patrimoine par arrêté du 9 août 2007 du maire d'Ajaccio. La SCI Primmopro demande réparation des préjudices liés à l'abandon de son projet immobilier. Cependant, elle a engagé des frais alors même qu'elle savait que ce dernier était irréalisable en raison des canalisations se trouvant sous les terrains qu'elle avait acquis. Dans ces conditions, à supposer même que les services d'EDF-GDF auraient commis une faute en implantant irrégulièrement des canalisations, les préjudices dont la SCI Primmopro demande réparation sont exclusivement imputables à son imprudence.

4. Toutefois, la SCI Primmopro soutient que la responsabilité des sociétés Engie et EDF serait engagée à raison des fautes commises en n'exécutant pas les travaux conformément à leurs engagements.

Sur la responsabilité du fait de travaux non conformes aux engagements pris :

5. En premier lieu, par courrier du 23 mai 2007 adressé à M. A, les services d'EDF-GDF Corse ont envisagé deux options : soit trouver une solution avec son voisin afin d'éviter de devoir déplacer la canalisation en envisageant un nouvel accès au terrain, soit le déplacement de la canalisation sur une longueur permettant l'accès à la partie inférieure de son terrain. Par une réponse du 6 juin 2007, la société A, à laquelle avait été transféré, par arrêté du 29 septembre 2006 du maire d'Ajaccio, le permis de construire délivré à M. A le 7 juillet 2006, a confirmé sa demande de déplacement de la canalisation sur une longueur permettant l'accès à la partie basse de ses terrains, " conformément au plan de masse de notre dossier de permis de construire (joint en annexe) ". Il résulte de l'instruction que les travaux de déplacement de la canalisation ont été réalisés au cours de l'hiver 2007-2008 conformément au plan annexé à la lettre du 6 juin 2007, sans permettre toutefois de dégager l'accès à la partie basse permettant la réalisation du projet immobilier du fait que le plan de masse annexé à la lettre du 6 juin 2007 ne correspondait pas au plan de masse du permis de construire déposé par M. A. Dans ces conditions, le caractère partiel des travaux ne saurait être imputé aux services d'EDF-GDF. En tout état de cause, il ne résulte pas de l'instruction que ces services s'étaient engagés à déplacer les canalisations.

6. En deuxième lieu, par courrier du 13 mai 2008, les services d'EDF ont informé la SCI Leca patrimoine qu'ils procéderaient à l'enfouissement de la canalisation de gaz au droit de l'accès au terrain et que les travaux seront engagés avant l'hiver 2008-2009. Cette lettre annonçait en outre " un projet de convention visant à entériner la présence " de la conduite de gaz et des câbles électriques. Suite aux travaux effectués à cheval sur les années 2008 et 2009, le directeur de la société GDF Suez, au droit de laquelle vient la société Engie, proposait à la SCI Leca patrimoine, en contrepartie de la servitude de tréfonds liée à l'occupation d'une partie de son terrain par une canalisation de distribution de gaz, de lui verser une somme de 30 000 euros. Ainsi, contrairement à ce que soutient la SCI Primmopro, il ne résulte pas de l'instruction qu'un engagement aurait été pris de déplacer les canalisations.

7. En troisième et dernier lieu, s'il résulte de ce qui a été dit au point précédent que les travaux n'ont pas été réalisés dans le délai prévu dans le courrier du 13 mai 2008, la SCI Primmopro ne justifie pas que l'abandon de son projet est imputable à ce retard dès lors qu'il résulte de l'instruction que le permis de construire qui lui avait été transféré par arrêté du 9 août 2007 était devenu, en application des dispositions alors en vigueur des articles R. 424-17 et R. 421-32 du code de l'urbanisme, caduc le 7 juillet 2008 sans qu'elle ne demande sa prolongation. Dans ces conditions, alors même qu'il résulte de l'instruction que l'abandon du projet est imputable à la conjoncture économique défavorable à la réalisation de son projet immobilier, la société requérante ne justifie pas que l'abandon de son projet serait en lien avec le retard à effectuer les travaux.

8. Il résulte de ce qui précède que la SCI Primmopro n'est pas fondée à demander que les sociétés Engie et EDF soient condamnées à réparer les préjudices liés à l'abandon de son projet. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que les services d'EDF et de GDF auraient adopté une attitude dilatoire. Par suite, la demande de la société requérante au titre de dommages et intérêts n'est pas davantage fondée. Ainsi, sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir ni l'exception de prescription, elle n'est pas fondée à demander la condamnation des société Engie et EDF.

Sur les frais liés au litige :

9. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des sociétés Engie et EDF, qui ne succombent pas dans la présente instance, la somme que demande la SCI Primmopro au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

10. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SCI Primmopro la somme de 1 500 euros à verser à chacun des défendeurs sur le fondement de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCI Primmopro est rejetée.

Article 2 : La SCI Primmopro versera à la société Engie la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La SCI Primmopro versera à la société EDF la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des sociétés Engie et EDF au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejeté.

Article 5: Le présent jugement sera notifié à la SCI Primmopro, à la société EDF et à la société Engie.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

Mme Christine Castany, première conseillère ;

Mme Pauline Muller, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

Le rapporteur,

Signé.

P. MONNIER

La première conseillère,

Signé.

C. CASTANYLa greffière,

Signé.

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. NICAISE

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