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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2001227

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2001227

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2001227
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantPUGLIESI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 novembre 2020 et le 2 juin 2021, M. B D, représenté par Me Pugliesi, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser la somme de 31 033,70 euros en réparation des préjudices résultant du décès de sa mère, Mme F A, survenu le 19 décembre 2016 ;

2°) de mettre une somme à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio au titre des dépens.

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio la somme de 4 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'hôpital est engagée à raison d'une erreur et d'un retard dans le diagnostic qui ont fait perdre une chance d'améliorer l'état médical de Mme A à hauteur de 20 % ;

- le préjudice que sa mère a subi à la suite de cette faute s'élève à 2 000 euros, s'agissant du déficit fonctionnel temporaire et 8 000 euros, concernant les souffrances endurées ; il a subi un préjudice résultant de frais d'hébergement et de transport à hauteur de 1 077 euros, de frais d'obsèques pour 5 136 euros, de frais de copie de dossier médical pour 20,70 euros et un préjudice moral pour 15 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mars 2021, le centre hospitalier d'Ajaccio, représenté par Me Seatelli, conclut, à titre principal, au rejet de la requête, subsidiairement à ce qu'une nouvelle expertise soit ordonnée et, à titre infiniment subsidiaire, à ce que le montant de l'indemnisation soit réduit à 20 % du fait de la perte de chance d'améliorer l'état médical de la victime et à ce que la somme demandée par le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soit ramenée à de plus juste proportions. Le centre hospitalier soutient :

- à titre principal, qu'il n'a pas commis de faute, l'état de connaissance médicales ne justifiant pas, à l'époque, la réalisation d'une thrombectomie mécanique et l'état de santé de la victime ne justifiant pas un tel acte ;

- subsidiairement, qu'une nouvelle expertise confiée à un neurologue interventionnel devra être ordonnée ou, à défaut, une perte de chance d'améliorer l'état médical de la victime devra être retenue, ainsi qu'il résulte du rapport d'expertise judiciaire.

Par une lettre, enregistrée le 12 mars 2021, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Haute-Corse informe le tribunal qu'elle n'a pas versé de prestations à Mme A.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 1800396 du 2 mai 2019, par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur E à la somme de 2 800 euros.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de M. D, ainsi que celles Me Gasquet-Seatelli, substituant Me Seatelli, avocat du centre hospitalier de Bastia.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un accident vasculaire cérébral survenu le 12 décembre 2016 à 18h20 sur son lieu de travail, Mme F A, agent des services hospitaliers au centre hospitalier d'Ajaccio, a été immédiatement admise au service des urgences de cet établissement ou une ischémie cérébrale grave a été diagnostiquée à 19 heures, avant qu'une thrombolyse intraveineuse n'y soit réalisée à 19h40. Le 14 décembre suivant, la victime a été transférée à l'hôpital Pasteur 2 de Nice où elle est décédée le 19 décembre suivant. M. B D a présenté une demande indemnitaire préalable au centre hospitalier d'Ajaccio qui n'y a pas répondu. Par la présente requête, M. D demande au tribunal de condamner ledit centre hospitalier à lui verser la somme de 31 033,70 euros en réparation des préjudices causés à sa mère et à lui-même.

Sur la responsabilité :

2. L'article L. 1142-1 du code de la santé publique dispose que : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire et des observations médicales présentées en défense par les docteurs Terrier et Larabi, praticiens au centre hospitalier d'Ajaccio, qu'une prise en charge efficace d'une victime d'un accident vasculaire-cérébral aigu est possible à condition d'être réalisée dans le délai de 6 heures à compter de l'accident et par la combinaison d'une thrombolyse intraveineuse et d'une thrombectomie mécanique. En l'espèce, il est constant que si Mme A a fait l'objet d'une thrombolyse intraveineuse seulement 1h20 après cet accident, l'option de la réalisation d'une thrombectomie mécanique n'a pas été évoquée lors de cette prise en charge, afin qu'un transfert de la patiente vers un établissement en mesure de réaliser un tel geste thérapeutique soit rapidement mis en place. Si le centre hospitalier d'Ajaccio soutient que l'état des connaissances médicales ne permettait pas de connaître une telle technique, un rapport de la Haute autorité de santé relatif à la prise en charge de l'infarctus cérébral, publié antérieurement à l'accident du 12 décembre 2016, en présente pourtant la description et les modalités d'organisation, alors qu'il résulte d'un rapport de la société française de neuroradiologie publié le 21 avril 2021 que le nombre d'interventions de ce type est passé en France de 1 222 à 4 589 entre 2014 et 2016. En outre, si ce rapport indique que les études disponibles en 2016 ne permettaient pas d'établir l'utilité d'une thrombectomie lorsque le score tododensitométrique " ASPECT " est inférieur à l'indice 5, il ne résulte pas de l'instruction que Mme A présentait un tel score, en l'absence de réalisation d'un scanner cérébral dès l'admission de la victime au service des urgences du centre hospitalier d'Ajaccio. Enfin, la circonstance, alléguée en défense, qu'aucun dispositif de prise en charge inter-régionale des victimes des accidents vasculaire-cérébraux n'existait à l'époque ne dispensait pas le centre hospitalier d'Ajaccio de l'accomplissement d'une telle formalité dans le délai de 6 heures. Dès lors, M. D est fondé à soutenir qu'en ne transférant sa mère vers l'hôpital Pasteur 2 de Nice que le 14 décembre 2016, le centre hospitalier d'Ajaccio a commis une faute médicale résultant d'une erreur de diagnostic, entraînant un retard de transfert de l'intéressée vers un établissement susceptible de lui assurer un traitement médical adapté, qui est de nature à engager sa responsabilité.

Sur le lien de causalité :

4. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé, n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, que la faute médicale citée au point 3 a fait perdre à la victime une chance d'éviter un décès. La fraction de ce dommage corporel déterminée par cette perte de chance doit être fixée à 20 %.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de Mme A :

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, que Mme A a subi, entre le 12 décembre 2016, jour de sa prise en charge par le centre hospitalier d'Ajaccio, et le 19 décembre 2016, date de son décès, un déficit fonctionnel temporaire de 100 % résultant de la faute commise par le centre hospitalier d'Ajaccio. Dès lors, ce chef de préjudice s'établit à 125 euros. Compte tenu du taux de perte de chance de 20 % fixé au point 5, le montant de l'indemnité s'élève à 25 euros.

7. En second lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, que Mme A a enduré des souffrances résultant de la faute commise par le centre hospitalier d'Ajaccio dont l'intensité est évaluée à 3 sur une échelle de 7, dont il sera fait une juste appréciation en les évaluant à 1 000 euros, compte tenu de la perte de chance.

En ce qui concerne les préjudices de M. D :

8. En premier lieu, au titre des frais divers, si M. D fait d'abord valoir qu'il a exposé des frais de transport et d'hébergement du 18 au 21 décembre 2016, dans un hôtel de la commune de Nice, où sa mère était hospitalisée à la suite de son transfert du centre hospitalier d'Ajaccio, il aurait en tout état de cause été soumis à de tels frais si ce transfert était intervenu précocement. Dans ces conditions, une telle dépenses est dépourvue de lien de causalité avec la faute commise par ledit centre. Ensuite, il résulte de la facture de frais d'obsèques de Mme A produite par le requérant que cette dernière a été réalisée au nom de la sœur de celui-ci, si bien que l'intéressé n'établit pas qu'il aurait acquitté une telle facture. Enfin et en revanche, il résulte de l'instruction que M. D a acquitté des frais de copie du dossier médical de sa défunte mère pour un montant de 20,66 euros qu'il y a lieu de mettre intégralement à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio.

9. En second lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral d'affection subi par M. D au vu des souffrances endurées par sa mère et du décès de cette dernière en lui allouant une somme de 3 000 euros après déduction de la perte de chance.

10. Il résulte de te qui précède que M. D est fondé à demander la condamnation du centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser une somme globale de 4 045,66 euros à titre d'indemnité en réparation des préjudices que sa mère et lui-même ont subis.

Sur les frais liés à l'instance :

11. En premier lieu, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise confiée au docteur E, liquidés et taxés à la somme globale de 2 800 euros par l'ordonnance du juge des référés du tribunal du 2 mai 2019, à la charge définitive du centre hospitalier d'Ajaccio.

12. En second lieu, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Ajaccio est condamné à verser à M. D une somme de 4 045,66 euros.

Article 2 : Les frais de l'expertise du docteur C, liquidés à la somme de 2 800 euros par l'ordonnance du 2 mai 2019 susvisée, sont mis à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio.

Article 3 : Le centre hospitalier d'Ajaccio versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire centrale d'assurance maladie de la Haute-Corse.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Corse et au centre hospitalier d'Ajaccio.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

M. Hanafi Halil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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