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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2001426

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2001426

mardi 31 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2001426
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantPOLETTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 18 décembre 2020, le 23 décembre 2020, le 7 janvier 2022 et le 7 octobre 2022, M. B C et Mme E A épouse C, représentés par Me Lorenzi, demandent au tribunal :

1°) de condamner la communauté d'agglomération de Bastia, venant aux droits du district de Bastia, à leur verser la somme de 131 412,66 euros à raison des désordres occasionnés par la réalisation défectueuse du réseau d'eau potable en 1997 et de l'absence de réalisation par ce district de travaux préconisés par l'expert dans son rapport déposé au greffe du tribunal le 14 décembre 2000 ;

2°) de condamner l'office de l'équipement hydraulique de la Corse (OEHC) et la régie des eaux du pays bastiais " Acqua publica ", à garantir solidairement la communauté d'agglomération de Bastia de toute condamnation ;

3°) de mettre à la charge solidaire de la communauté d'agglomération de Bastia, de l'OEHC et de la régie des eaux du pays bastiais " Acqua publica " une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Les requérants soutiennent que :

- les exceptions d'incompétence et de prescription quadriennale ne sont pas fondées ;

- en sa qualité de successeur du district de Bastia, maître de l'ouvrage, la responsabilité sans faute de la communauté d'agglomération de Bastia est engagée dès lors qu'ils ont la qualité de tiers par rapport à l'ouvrage public ;

- l'OEHC et la régie des eaux du pays bastiais " Acqua publica " devront solidairement garantir le paiement par la communauté d'agglomération de Bastia des sommes allouées en leur qualité de gestionnaires successifs depuis 2002 du réseau d'eau potable et d'assainissement ;

- ils n'ont commis aucune faute ;

- sont imputables aux dysfonctionnements de l'ouvrage public en cause des pertes de loyer pour un montant de 126 697,66 euros, des coûts de réparation des désordres pour une somme de 2 715 euros et un préjudice moral qui peut être évalué à 100 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 février 2021, l'office de l'équipement hydraulique de la Corse, représenté par Me De Angelis, conclut au rejet de la requête et à la condamnation des requérants et, à défaut, tout succombant, à lui verser la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. L'OEHC soutient que :

- ce n'est pas l'ouvrage public, dont il s'est vu confier la gestion entre 2002 et 2015, aux termes de la délégation de service public consentie par la communauté d'agglomération de Bastia, qui est à l'origine des désordres allégués mais bien les travaux publics réalisés sous la maîtrise d'ouvrage du district de Bastia lors de son aménagement ;

- en tout état de cause, le réseau dont il assurait l'exploitation ne présentait aucun défaut de fonctionnement, seul susceptible d'engager sa responsabilité ;

- le préjudice financier allégué par les requérants n'est pas la conséquence directe et certaine des manquements invoqués mais trouve sa cause dans l'inaction des requérants ;

- les requérants ne justifient pas de leurs préjudices.

Par des mémoires en défense enregistrés le 6 décembre 2021 et le 12 octobre 2022, la communauté d'agglomération de Bastia, représentée par Me Finalteri, conclut au rejet de la requête et à la condamnation des requérants à lui verser la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient que :

- à titre principal, la juridiction administrative est incompétente pour statuer sur un litige relatif à la fourniture et la prestation assurées par un service public industriel et commercial, quand bien même le regard se situe sur la voie publique ;

- elle est fondée à se prévaloir de la prescription quadriennale en application de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- à titre subsidiaire, sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors qu'elle a délégué la gestion de l'entretien du réseau public d'assainissement à l'OEHC du 26 décembre 2001 au 31 décembre 2013 ;

- à titre infiniment subsidiaire, les requérants ne justifient pas de leurs préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2022, la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica ", représentée par Me Poletti, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de tout succombant de lui verser la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient que :

- les requérants ne sont pas recevables à faire un appel en garantie en application du principe selon lequel " nul ne plaide par procureur " ;

- elle est fondée à exciper de la prescription quadriennale ;

- sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors que son intervention s'est limitée à fermer le regard et à déplacer le compteur en façade et que les eaux pluviales ne relèvent pas de son office.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pierre Monnier, président ;

- les conclusions de M. Hanafi Halil, rapporteur public ;

- et les observations de Me Lorenzi, avocat de M. et Mme C, D, substituant Me Finalteri, avocat de la communauté d'agglomération de Bastia, de Me De Angelis, avocat de l'OEHC, ainsi que celles de Me Poletti, avocat de la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica ".

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme C sont propriétaires d'une maison sur la commune de Ville-di-Pietrabugno. A raison des travaux de réfection du réseau d'eau potable de cette commune réalisés en 1997 pour le district de Bastia, maître de l'ouvrage, ils ont recherché avec succès la responsabilité solidaire du district de Bastia et de deux cocontractants du marché public de travaux que le tribunal, dans un jugement du 21 novembre 2002, devenu définitif, a solidairement condamnés à leur verser la somme de 22 239,26 euros avec intérêts au taux légal à compter du 23 mars 2021. Suite aux intempéries survenues dans la nuit du 6 au 7 octobre 2015, ils ont fait venir un huissier afin de constater que les désordres perduraient. Par un courrier du 19 août 2020, reçu le 26 août suivant, les requérants ont demandé à la communauté d'agglomération de Bastia, venant aux droits du district de Bastia auquel elle a succédé à compter du 1er janvier 2002, de les indemniser du manque à gagner locatif subi, du coût des travaux nécessaires pour mettre fin aux désordres ainsi que de leur préjudice moral. Le silence gardé par la communauté d'agglomération de Bastia sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. M. et Mme C demandent au tribunal de condamner la communauté d'agglomération de Bastia à leur verser la somme de 131 412,66 euros sur le fondement de la responsabilité sans faute au titre des dommages de travaux publics subis par des tiers. Ils demandent, en outre, que l'office de l'équipement hydraulique de la Corse (OEHC) et la régie des eaux du pays bastiais " Acqua publica ", en leur qualité de gestionnaires successifs depuis 2002 du réseau d'eau potable et d'assainissement, soient solidairement condamnés à garantir la communauté d'agglomération de Bastia de toute condamnation.

Sur l'exception d'incompétence de la juridiction administrative soulevée par la communauté d'agglomération de Bastia :

2. Si la communauté d'agglomération de Bastia soutient à bon droit que toute action intentée par un usager d'un service public industriel et commercial tendant à obtenir réparation d'un dommage se rattachant à ses rapports avec ce service doit être portée devant les juridictions judiciaires même si le dommage est dû à un ouvrage public, la victime de dégâts causés à une propriété suite à un épisode pluvieux, par des problèmes d'évacuation des eaux pluviales a, en l'espèce, ainsi que le revendiquent les requérants, la qualité de tiers à cet ouvrage public quand bien même ils en seraient également usagers. Par suite, c'est à tort que la communauté d'agglomération de Bastia soutient que la juridiction administrative n'est pas compétente pour connaître du présent litige relatif à des dommages de travaux publics causés à des tiers à l'ouvrage public dont elle a la garde.

Sur les conclusions des requérants tendant à condamner les fermiers successifs à garantir solidairement la communauté d'agglomération de Bastia de toute condamnation :

3. Il n'appartient qu'aux seules parties visées par une requête indemnitaire d'appeler en garantie d'autres personnes. Par suite, c'est à bon droit que la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica " soutient que les requérants ne peuvent, en lieu et place de la communauté d'agglomération de Bastia dont ils demandent la condamnation, appeler les fermiers successifs à garantir la communauté d'agglomération de Bastia.

Sur la responsabilité :

4. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure.

5. Il résulte de l'instruction que les dommages occasionnés à la propriété des requérants par les eaux de ruissellement sont dus à un défaut d'étanchéité d'un regard du réseau d'eau potable situé sur la première marche d'un escalier extérieur en pierre montant le long de la façade nord de la maison des requérants. Il est ainsi constant que la suppression de ce regard en mai 2016 par la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica " a mis fin aux dommages. Les précipitations en cause n'ont pas revêtu le caractère d'un événement de force majeure susceptible d'exonérer la communauté d'agglomération de Bastia, maître de l'ouvrage, de sa responsabilité. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que les dommages résulteraient de l'inaction assimilable à une faute des requérants.

6. Il résulte ce qui vient d'être dit que la communauté d'agglomération de Bastia n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que les requérants demandent, en leur qualité de tiers par rapport au réseau d'eau potable, l'engagement de sa responsabilité sans faute.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne la perte des loyers :

7. Si le tribunal de céans, dans son jugement n° 0100367, a entendu indemniser les requérants du montant des loyers dont ils avaient été privés sur la période allant de février 1998 jusqu'au 21 novembre 2002, il résulte de l'instruction ni qu'ils auraient été dans l'impossibilité depuis lors de mettre leur bien en location ni qu'ils auraient essayé de le louer en tout ou partie notamment depuis les travaux effectués en mai 2016 ayant permis de mettre fin aux dommages. Par suite, leurs prétentions au titre des pertes de loyers ne sauraient être accueillies.

En ce qui concerne le préjudice financier au titre des travaux de remise en l'état :

8. Pour justifier avoir subi un préjudice d'un montant de 2 715 euros au titre de la remise en l'état de leur habitation, les requérants se bornent à produire deux devis sans apporter aucun élément tendant à démontrer que les travaux afférents à ces devis ont été réalisés et acquittés par eux. Par suite, la communauté d'agglomération de Bastia est fondée à soutenir qu'ils ne justifient pas de la réalité du préjudice financier dont ils demandent réparation.

En ce qui concerne le préjudice moral :

S'agissant de la période précédant l'épisode pluvieux d'octobre 2015 :

9. Entre le jugement précité et l'épisode pluvieux de la nuit du 6 au 7 octobre 2015, les requérants ne se sont jamais plaints du fait que des épisodes pluvieux auraient provoqué des dommages sur leurs biens. Il ne résulte du reste pas de l'instruction que de tels dommages seraient survenus pendant cette période. Par suite, ils ne justifient pas avoir subi un préjudice moral à raison du défaut d'étanchéité du regard avant l'épisode pluvieux de la nuit du 6 au 7 octobre 2015.

S'agissant de la période postérieure à l'épisode pluvieux d'octobre 2015 :

Quant à l'exception de prescription quadriennale :

10. En vertu de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics sont prescrites, au profit des établissements publics dotés d'un comptable public toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Selon l'article 2 de la même loi, la prescription est interrompue par toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance.

11. Il résulte de l'instruction que les requérants ont adressé le 1er octobre 2018 au président de la communauté d'agglomération de Bastia un courrier dans lequel ils décrivaient les préjudices subis, affirmaient que ces derniers étaient la conséquence directe des travaux d'assainissement réalisés en 1996 par le district de Bastia et lui demandaient, en sa qualité de successeur de ce district, d'organiser une expertise amiable aux fins d'évaluer les conséquences dommageables de leur situation. Cette demande, bien qu'elle ne chiffrait pas leur préjudice, a interrompu la prescription. Le délai de quatre ans, qui a de nouveau couru à compter du 1er janvier 2019, n'avait donc pas expiré à la date de l'enregistrement de la requête. Par suite, les créances restant en litige dont les requérants se prévalent au titre de la période courant à compter du mois d'octobre 2015 ne sont pas prescrites.

Quant à l'évaluation du préjudice :

12. M. et Mme C demandent réparation du demandent à être indemnisés du préjudice moral résultant pour eux du fait d'être exposés à des risques d'inondation de façon constante. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, notamment du fait que la suppression de ce regard en mai 2016 par la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica " a mis fin aux dommages, il y a lieu d'admettre la réalité de ce préjudice pour la période comprise entre l'épisode pluvieux du mois d'octobre 2015 et les travaux effectués en mai 2016 et de condamner la communauté d'agglomération de Bastia à verser à ce titre une somme de 1 000 euros à M. et Mme C.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner la communauté d'agglomération de Bastia à verser à M. et Mme C une somme de 1 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la communauté d'agglomération de Bastia une somme de 1 500 euros à verser aux requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, leurs conclusions présentées sur le même fondement en tant qu'elles sont dirigées contre les deux fermiers ainsi que celles de la communauté d'agglomération de Bastia ne sauraient être accueillies en leur qualité respective de partie perdante. Enfin, dans les circonstances de l'espèce, il n'apparait pas inéquitable de laisser à l'OEHC et à la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica " la charge des frais qu'ils ont exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La communauté d'agglomération de Bastia est condamnée à verser à M. et Mme C une somme de 1 000 euros.

Article 2 : La communauté d'agglomération de Bastia versera une somme de 1 500 euros à M. et Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Mme E A épouse C, à l'office d'équipement hydraulique de la Corse, à la régie Les eaux du pays bastiais " Acqua publica " et à la communauté d'agglomération de Bastia.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

Mme Pauline Muller, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2023.

Le rapporteur,

Signé

P. MONNIER

Le premier conseiller,

Signé

J. MARTIN

La greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

La greffière,

Signé

H. NICAISE

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