vendredi 26 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bastia |
| Section | Tribunal Administratif de Bastia |
| N° Dossier | TA20-2100457 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | MUSCATELLI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 27 avril 2021 et le 18 décembre 2023, la commune de Lucciana, représentée par Me Muscatelli, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité d'un montant de 1 121 728,50 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, à raison de l'absence ou de l'insuffisance d'assujettissement de la SAS EDF production électrique insulaire et de la SA Electricité de France aux impositions forfaitaires sur les entreprises de réseaux (IFER) relatives, d'une part, à la production d'électricité d'origine thermique à flamme et, d'autre part, aux transformateurs électriques relevant des réseaux publics de transport et de distribution d'électricité ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La commune requérante soutient que :
- l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales opposé en défense n'est pas applicable dès lors, d'une part, qu'il ne s'agit pas d'un contentieux de procédure fiscale mais d'un contentieux de la responsabilité de droit commun auquel seule la prescription quadriennale est susceptible de s'appliquer et, d'autre part, qu'elle avait connaissance dès 2017 du fait qu'elle détenait une créance certaine vis-à-vis de l'Etat ;
- l'administration a commis une faute en s'abstenant pour la période 2013-2017 de réaliser les vérifications et contrôles sur l'IFER applicable aux exploitants des sites de production d'électricité présents sur son territoire et en s'abstenant ou en refusant de procéder à des vérifications et d'user de son droit de reprise de trois ans alors qu'elle avait été alertée dès 2017 ;
- le préjudice qu'elle a subi s'élève au titre des années 2013, 2014, 2015, 2016 et 2017, d'une part, pour la production d'électricité d'origine thermique à flamme à la somme de 887 444,50 euros, et, d'autre part, pour les transformateurs électriques relevant des réseaux publics de transport et de distribution d'électricité, à un montant de 244 284 euros, soit un total de 1 121 728,50 euros.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 5 décembre 2023 et le 5 janvier 2024, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête. Le ministre soutient :
- à titre principal, qu'en application de l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales, la créance est prescrite dès lors que la commune de Lucciana n'a eu révélation de sa créance qu'en 2020 ;
- à titre subsidiaire, que l'administration fiscale n'a commis aucune faute dès lors, en premier lieu, qu'elle a retenu à bon droit les sommes déclarées de 105 Mw et de 117 Mw, en deuxième lieu, qu'elle ne pouvait émettre un rôle supplémentaire au titre de l'IFER due au titre de l'année 2013 pour la SA EDF SEI dès lors que cette année ne pouvait plus faire l'objet d'une imposition supplémentaire lorsque la commune s'est manifestée en 2017 dans la mesure où le délai de reprise de l'article L. 174 du livre des procédures fiscales avait expiré le 31 décembre 2016 et, en troisième lieu, que, contrairement à ce que soutient la commune de Lucciana, la SA EDF SEI a bien été imposée à l'IFER au titre de la composante visée à l'article 1519 G du code général des impôts pour les années 2013 à 2017 ; enfin, que le préjudice n'est pas établi et ne saurait en tout état de cause excéder la somme de 169 680 euros.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de l'énergie ;
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Pierre Monnier, président ;
- les conclusions de Mme Christine Castany, rapporteure publique ;
- et les observations de Me Goubet, substituant Me Muscatelli, avocat de la commune de Lucciana.
Considérant ce qui suit :
1. La commune de Lucciana a adressé au ministre de l'économie et des finances le 28 décembre 2020 une demande, datée du 8 décembre 2020, tendant au versement d'une indemnité de 1 121 728,50 euros en réparation du préjudice qu'elle estimait avoir subi à raison de l'absence ou de l'insuffisance d'assujettissement, au titre des années 2013, 2014, 2015, 2016 et 2017, de la SA Electricité de France (EDF) et de la SAS EDF production électrique insulaire (EDF PEI) aux IFER relatives, d'une part, à la production d'électricité d'origine thermique à flamme et, d'autre part, aux transformateurs électriques relevant des réseaux publics de transport et de distribution d'électricité. Elle demande également que cette indemnité soit assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation.
Sur l'application de l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales :
2. Aux termes de l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales : " () la demande de dommages et intérêts résultant de la faute commise dans la détermination de l'assiette, le contrôle et le recouvrement de l'impôt ne peut porter que sur une période postérieure au 1er janvier de la deuxième année précédant celle au cours de laquelle l'existence de la créance a été révélée au demandeur ". Contrairement à ce que soutient la commune de Lucciana, ces dispositions sont applicables au présent litige bien que la commune n'agisse pas en tant que contribuable mais en tant que bénéficiaire des recettes fiscales.
3. Il résulte de l'instruction que le maire de Lucciana a écrit dans une note en date du 12 juillet 2017 au sujet de l'IFER que : d'une part, les centrales de productions thermique électrique dont la puissance installée dépasse 50 Mw doivent acquitter l'IFER, la recette en résultant est à attribuer pour moitié à la commune et le produit attendu pour les années 2011 à 2017 s'élève à un montant de 2 672 127,37 euros ; d'autre part, l'IFER perçue concerne des transformateurs électriques et l'estimation de la part communale de l'IFER était à ce titre de 420 750 euros annuels. Par suite, la commune de Lucciana est fondée à soutenir qu'elle avait connaissance dès l'année 2017 du fait qu'elle détenait les créances en cause dans le présent litige. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction, il n'est du reste pas soutenu, que l'existence de ces créances auraient été révélées à la commune de Lucciana avant l'année 2017. Dans ces conditions, par application des dispositions de l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales citées au point précédent, l'action en réparation de la commune de Lucciana ne pouvait porter que sur une période postérieure au 1er janvier de la deuxième année précédant l'année 2017, soit à compter du 1er janvier 2015. Par suite, les conclusions de la requête, en tant qu'elles sollicitent une indemnisation au titre des années 2013 et 2014, sont frappées de prescription ainsi que le fait valoir à bon droit le ministre en défense, et doivent être en conséquence rejetées.
Sur la responsabilité :
4. En premier lieu, d'une part, une faute commise par l'administration lors de l'exécution d'opérations se rattachant aux procédures d'établissement ou de recouvrement de l'impôt est de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard d'une collectivité territoriale ou de toute autre personne publique si elle lui a directement causé un préjudice. Un tel préjudice peut être constitué des conséquences matérielles des décisions prises par l'administration et notamment du fait de ne pas avoir versé à cette collectivité ou à cette personne des impôts ou taxes qui auraient dû être mis en recouvrement à son profit. D'autre part, il incombe, en principe, à la partie qui l'invoque d'établir l'existence d'une faute d'une personne publique de nature à engager sa responsabilité. Toutefois, les éléments de preuve qu'une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu'à celle-ci.
5. En second lieu, aux termes de l'article 1635-0 quinquies du code général des impôts : " I. Il est institué au profit des collectivités territoriales ou de leurs établissements publics de coopération intercommunale une imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux. Cette imposition est déterminée dans les conditions prévues aux articles () 1519 E (), 1519 G, () II. Les montants et tarifs de l'imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux sont revalorisés chaque année comme le taux prévisionnel, associé au projet de loi de finances de l'année, d'évolution des prix à la consommation des ménages, hors tabac, pour la même année ".
En ce qui concerne l'IFER relative à la production d'électricité d'origine thermique à flamme prévue à l'article 1519 E du code général des impôts :
6. En vertu de l'article 1519 E du code général des impôts, sont soumises à l'IFER les installations de production d'électricité d'origine thermique à flamme dont la puissance électrique installée au sens des articles L. 311-1 et suivants du code de l'énergie est supérieure ou égale à 50 mégawatts (Mw).
7. D'une part, il résulte de l'instruction que la commune de Lucciana n'a pas bénéficié de l'IFER prévu à l'article 1419 E du code général des impôts au titre de l'année 2015 alors qu'il n'est pas contesté que la centrale exploitée par la société EDF disposait depuis les années 2013 et 2014 de 5 moteurs diesels lourds et de 4 turbines à combustion dont la puissance totale était supérieure à 50 Mw puis, à compter de l'année 2014, de 4 turbines à combustion d'une puissance supérieure à 50 Mw, tandis que la société EDF PEI mettait en service au cours de l'année 2014 une centrale dotée de 7 turbines à combustion dont la puissance totale dépassait 50 Mw. Par suite, la commune de Lucciana est fondée à rechercher la responsabilité de l'État à raison du défaut d'assujettissement de ces deux sociétés au titre de l'année 2015.
8. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'administration fiscale a assujetti au titre des années 2016 et 2017 les sociétés EDF et EDF PEI en retenant les puissances déclarées par ces sociétés, soit 105 Mw pour la première et 117,81 Mw pour la seconde. Toutefois, il résulte de l'instruction, notamment d'un arrêté du préfet de la Haute-Corse du 3 avril 2019 et des propres déclarations de la société EDF PEI, que ces puissances sont en fait de, respectivement, 112 Mw et 120 Mw. En se bornant à soutenir que l'arrêté préfectoral ne concerne que la centrale exploitée par la société EDF et que les puissances résultant de la communication publique de la société EDF PEI ne sont pas certifiées, l'administration fiscale ne conteste pas sérieusement que les puissances que lui ont déclarées ces deux sociétés sont sous-estimées.
9. Par suite, la commune de Lucciana est fondée à rechercher la responsabilité de l'État à raison de l'insuffisance d'assujettissement de ces deux sociétés au titre des années 2016 et 2017.
En ce qui concerne l'IFER relative aux transformateurs électriques prévue à l'article 1519 G du code général des impôts :
10. Conformément aux dispositions de l'article 1519 G du code général des impôts, les transformateurs électriques relevant des réseaux publics de transport et de distribution d'électricité au sens du code de l'énergie et dont la tension en amont est supérieure ou égale à 50 kilovolts (Kv) sont imposés à l'IFER.
11. Il résulte de l'instruction, il n'est du reste pas contesté par la commune de Lucciana, que la SA EDF SEI a bien été imposée à l'IFER au titre de la composante visée à l'article 1519 G du code général des impôts pour les années 2015 à 2017. Par suite, la commune de Lucciana n'est pas fondée à soutenir que l'administration fiscale a commis une faute en ne soumettant pas cette société sur le fondement de l'article 1519 G du code général des impôts.
Sur le préjudice :
12. D'une part, aux termes des dispositions du I. de l'article 1379 du code général des impôts : " Les communes perçoivent, dans les conditions déterminées par le présent chapitre : () 10° La moitié de la composante de l'imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux relative aux installations de production d'électricité d'origine nucléaire ou thermique à flamme, prévue à l'article 1519 E ; () ". D'autre part, aux termes de l'article 1641 du code général des impôts, l'Etat perçoit 2 % de l'IFER prévues à l'articles 1519 E du code général des impôts en contrepartie des frais de dégrèvement et de non-valeurs et 1 % du montant des mêmes taxes pour les frais d'assiette et de recouvrement.
13. Compte tenu des puissances de 112 Mw et 120 Mw retenues au point 8, le montant d'IFER au titre des années 2015 à 2017 s'élève à un montant de 2 128 368 euros, dont il convient toutefois de réduire d'une somme correspondant à 3 % de ce montant ainsi que le prévoient les dispositions de l'article 1641 du code général des impôts. Le montant ainsi obtenu, après avoir été divisé par deux en application de la répartition prévue à l'article 1379 du code général des impôts, doit être amputée de la somme de 681 984 euros perçue au cours des années 2016 et 2017 au titre de l'IFER relative à la production d'électricité d'origine thermique pour la centrale d'EDF PEI. Ainsi le préjudice subi par la commune de Lucciana s'établit à la somme de 350 274 euros.
14. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à la commune de Lucciana la somme de 350 274 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
15. D'une part, la commune de Lucciana a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 350 274 euros, à compter du 30 décembre 2020, date de réception par l'administration de sa demande préalable d'indemnisation.
16. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Dans ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 27 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 30 décembre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune de Lucciana et non compris dans les dépens.
D E C I D E:
Article 1er : L'Etat versera la somme de 350 274 euros à la commune de Lucciana.
Article 2 : La somme mentionnée à l'article 1er portera intérêts au taux légal à compter du 30 décembre 2020. Les intérêts échus le 30 décembre 2021 seront capitalisés à cette date puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 3 : L'État versera à la commune de Lucciana la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Lucciana et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.
Copie en sera transmise pour information au directeur départemental des finances publiques du département de la Haute-Corse, à la collectivité territoriale de Corse, à la SAS EDF Production électrique insulaire et à la SA EDF.
Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Pierre Monnier, président ;
M. Jan Martin, premier conseiller ;
Mme Nathalie Sadat, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.
Le rapporteur,
Signé
P. MONNIER
Le premier conseiller,
Signé
J. MARTINLa greffière,
Signé
H. NICAISE
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
H. NICAISE
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