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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2100468

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2100468

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2100468
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET LYON-CAEN, THIRIEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 avril 2021 et le 1er décembre 2021, Mme A B, représentée par Me Bohbot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de déclarer le centre hospitalier d'Ajaccio responsable de la rechute dont elle fixe la date au 31 mars 2015 ;

2°) de désigner avant dire droit un expert qui aura pour mission de quantifier les préjudices consécutifs à la rechute constituée par l'aggravation des séquelles de l'accident de service dont elle a été victime le 21 juin 2010 ;

3°) de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser une provision de 15 000 euros à valoir sur la réparation de ses préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux ;

4°) de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à l'indemniser de l'intégralité des préjudices qu'elle estime avoir subis et qui seront évalués au terme de l'expertise médicale sollicitée ;

5°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La requérante soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la rechute est imputable à l'accident de service du 21 juin 2010 ;

- ses préjudices peuvent d'ores et déjà être évalués de la manière suivante : 8 000 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire total et partiel, 10 000 euros au titre de ses souffrances physiques et morales, 4 000 euros au titre de son préjudice esthétique temporaire, 3 000 euros au titre de son préjudice esthétique permanent, 5 112 euros au titre de ses besoins en tierce personne temporaire, 15 000 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent et 5 000 euros au titre de son préjudice d'agrément.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2021, le centre hospitalier d'Ajaccio, représenté par la SCP Lyon-Caen et Thiriez, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Le centre hospitalier soutient que :

- les conclusions aux fins de désignation d'un expert sont irrecevables en l'absence de présentation d'une requête au fond tendant à la réparation du préjudice subi ;

- les conclusions tendant au paiement d'une provision sont également irrecevables par voie de conséquence de l'irrecevabilité des conclusions à fin de désignation d'un expert, et dans la mesure où Mme B ne saurait se prévaloir d'une créance non sérieusement contestable ;

- Mme B ne saurait invoquer au titre de l'aggravation de ses préjudices les soins et interventions pratiqués avant le jugement du 13 octobre 2016 ;

- s'agissant des troubles dans les conditions d'existence, des douleurs physiques et psychiques, de l'impotence fonctionnelle, des difficultés de déplacement au quotidien et des conséquences sur ses activités de loisirs, Mme B ne démontre pas l'existence de préjudices qui n'auraient pas déjà été indemnisés par l'allocation temporaire d'invalidité et par le jugement du 13 octobre 2016 du tribunal administratif de Bastia ;

- le déficit fonctionnel permanent a déjà fait l'objet d'une indemnisation par le tribunal administratif de Bastia ;

- les préjudices d'agrément et le préjudice esthétique ont déjà été indemnisés ;

- elle a également déjà été indemnisée des frais exposés pour se faire assister par une tierce personne ;

- la demande de remboursement de frais qui ne sont ni chiffrés ni établis par des justificatifs ne saurait prospérer.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 2005-442 du 2 mai 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Nathalie Sadat, conseillère ;

- et les conclusions de Mme Christine Castany, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, aide-soignante au centre hospitalier d'Ajaccio, a été blessée le 21 juin 2010 alors qu'elle était en service sur son lieu de travail en glissant sur une flaque d'eau provenant d'une fuite du système de climatisation. Cette glissade a entraîné une fracture complexe de la jambe gauche dont le traitement a nécessité plusieurs périodes d'hospitalisation ainsi qu'un long séjour en centre de rééducation. Elle a été reconnue victime d'un accident de service. Par un jugement rendu le 13 octobre 2016 le tribunal administratif de Bastia a fixé la date de consolidation au 21 septembre 2013, puis condamné le centre hospitalier d'Ajaccio à l'indemniser intégralement de ses préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux, cette indemnisation venant compléter l'allocation temporaire d'invalidité qui lui a été attribuée à un taux de 15 %. Mme B a repris le travail à temps partiel le 7 janvier 2013 puis à temps plein le 1er janvier 2014. Suite à une aggravation de son état de santé, elle a sollicité le 2 mars 2021 auprès du centre hospitalier d'Ajaccio la conduite d'une expertise amiable contradictoire, afin de déterminer la date de consolidation de la rechute et les préjudices consécutifs, notamment le taux d'invalidité eu égard aux divergences d'avis des différents experts qu'elle a consultés, ainsi que le versement d'une provision à valoir sur l'indemnisation des préjudices. Par un courrier du 8 mars 2021, le centre hospitalier d'Ajaccio a rejeté cette demande. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de désigner avant dire droit un expert et de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser une provision.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le centre hospitalier d'Ajaccio :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision () ".

3. Le centre hospitalier soutient, d'une part, qu'il n'appartient pas au tribunal statuant au fond d'ordonner une expertise lorsqu'il n'est pas saisi de conclusions tendant à la réparation du préjudice subi. Il fait par ailleurs valoir que cette expertise serait inutile et par là même frustratoire. Enfin, il soutient que ces conclusions sont irrecevables faute d'avoir été précédées d'une réclamation préalable formulée par l'intéressée. Il ressort de ses écritures que les conclusions de Mme B ne tendent pas seulement à la désignation d'un expert mais également à ce que le centre hospitalier soit condamné à l'indemniser des conséquences de la rechute de l'accident de service dont elle a été victime, laquelle n'est au demeurant pas contestée. En outre, si Mme B se réserve le droit de solliciter ultérieurement le rehaussement du taux d'incapacité dont elle bénéficie, elle sollicite aussi l'indemnisation de ses préjudices patrimoniaux et extra patrimoniaux. Enfin, le courrier du 2 mars 2021 mentionné au point 1 par lequel Mme B a sollicité auprès du centre hospitalier d'Ajaccio la réalisation d'une expertise amiable contradictoire afin de déterminer la date de consolidation de la rechute et les préjudices constitutifs à cette rechute constitue bien la réclamation préalable exigée, qui a lié le contentieux.

4. En second lieu, le centre hospitalier soutient que les conclusions tendant au versement d'une provision sont irrecevables d'une part par voie de conséquence de l'irrecevabilité des conclusions à fin de désignation d'un expert, d'autre part eu égard au fait que la requérante ne peut se prévaloir d'une créance non sérieusement contestable, cette dernière ayant déjà été indemnisée par l'attribution d'une allocation temporaire d'invalidité et en exécution du jugement rendu le 13 octobre 2016 par le tribunal administratif de Bastia.

5. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini. Dès lors, l'appréciation du caractère utile d'une expertise relève du bien-fondé, contrairement à ce que soutient le centre hospitalier, de telles conclusions sont recevables.

6. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir opposées par le centre hospitalier d'Ajaccio doivent être rejetées.

Sur la responsabilité :

7. Les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité.

8. Il résulte de l'instruction, il n'est du reste pas contesté, qu'à partir du mois de février 2015 Mme B a été victime de plusieurs troubles en relation directe avec l'accident de service dont elle a été victime le 21 juin 2010. Dès lors, ces troubles constituent une rechute de l'accident de service du 21 juin 2010 et Mme B est fondée à demander à son employeur, même en l'absence de faute de celui-ci, la réparation des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux en lien direct et certain avec cette rechute.

Sur les préjudices :

9. L'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier ni la date de consolidation de la rechute ni la réalité et l'étendue des préjudices directement consécutifs à cette rechute. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur sa requête, d'ordonner une expertise sur ces points.

Sur la demande de provision :

10. Il résulte de l'instruction, notamment des pièces médicales versées au dossier, que l'aggravation de l'état de santé de Mme B a nécessité que soit réalisée le 14 octobre 2015 une ostéotomie destinée à ré-axer son tibia avec greffe osseuse et stabilisation par plaque et que l'ablation de la plaque a ensuite eu lieu le 9 novembre 2017.

11. En l'état du dossier, il y a lieu, en application des principes rappelés au point 5, de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à verser à Mme B une somme provisionnelle de 10 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Ajaccio est condamné à verser à Mme B une somme de 10 000 euros à titre provisionnel.

Article 2 : Il sera, avant de statuer sur les conclusions indemnitaires définitives de Mme B, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal, à une expertise avec pour mission de :

1°) se faire communiquer tous les documents nécessaires, relatifs à l'aggravation de l'état de santé de Mme B ;

2°) procéder à l'examen de Mme B et décrire son état de santé, y compris les soins et périodes d'hospitalisation dont elle a bénéficié depuis la rechute de l'accident de service dont elle a été victime ;

3°) recueillir les doléances de la requérante et les observations des autres parties ;

4°) préciser dans quelle mesure l'état actuel de Mme B est imputable à l'aggravation de son état de santé suite à la rechute de l'accident de service dont elle a été victime ;

5°) déterminer si possible la date de consolidation de l'état de santé de Mme B ; dire, le cas échéant, si l'état de santé de celle-ci est susceptible de modification en aggravation ou en amélioration et, dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution et son degré de probabilité ; dans l'hypothèse où son état de santé ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle cette consolidation pourra intervenir et décrire les séquelles qui perdurent ;

6°) donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur l'importance des postes de préjudice patrimoniaux et personnels, qu'ils soient temporaires ou permanents, notamment la durée de l'incapacité temporaire totale, le taux d'incapacité permanente partielle, le préjudice esthétique, les souffrances physiques, le préjudice d'agrément, en relation directe avec la rechute.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance-maladie de la Haute-Corse et au centre hospitalier d'Ajaccio.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, où siégeaient :

- M. Pierre Monnier, président ;

- M. Jan Matin, premier conseiller ;

- Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

N. SADATLe président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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