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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2100825

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2100825

mardi 2 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2100825
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCOULOMBIE, GRAS, CRETIN, BECQUEVORT, ROSIER, SOLAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 juillet 2021 et le 22 septembre 2022, la société Chemin des crêtes, représentée par la SELARL Soler-Couteaux associés, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Porto-Vecchio à lui verser la somme de 543 809,32 euros en réparation du préjudice résultant de la délivrance par son maire, le 9 août 2012, d'un certificat d'urbanisme pré-opérationnel positif ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Porto-Vecchio la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société requérante soutient que :

- la responsabilité pour faute de la commune est engagée en raison de l'illégalité du certificat d'urbanisme pré-opérationnel positif délivré le 9 août 2012, au regard des dispositions de la loi Littoral ;

- le préjudice qu'elle a subi à la suite de cette faute se répartit entre une somme de 410 000 euros résultant de la différence entre le coût d'acquisition du terrain et sa valeur réelle, une somme de 30 000 euros au titre de frais d'agence, une somme de 54 000 euros correspondant à des frais d'architecte, une somme de 1 800 euros au titre de frais de géomètre, une somme de 5 000 euros correspondant à des frais de graphiste, une somme de 15 500 euros pour des charges de copropriété, une somme de 21 509,32 euros au titre des taxes foncières et une somme de 5 000 euros correspondant à des troubles dans les conditions d'existence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 février 2022 et un mémoire, non communiqué, enregistré le 30 septembre 2022, la commune de Porto-Vecchio, représentée par la SCP Coulombié, Gras, Crétin, Becquevort, Rosier, Soland, Gilliocq, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que l'Etat soit condamné à la garantir pour la totalité des condamnations prononcées à son encontre ;

3°) à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Chemin des crêtes au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune soutient que :

- le préjudice allégué trouve son origine dans l'absence de mise en œuvre du permis de construire délivré le 29 janvier 2013 ; l'interprétation de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme est plus restrictive depuis 2018 ;

- la société Chemin des crêtes a commis une imprudence en s'abstenant de mettre en œuvre ce permis, en ce qu'elle est une professionnelle de l'immobilier ;

- le préjudice allégué doit être réduit, s'agissant de la perte de valeur du terrain ;

- l'Etat doit être condamné à la garantir, en ce qu'il a commis une faute en émettant des avis conformes favorables à des autorisations d'urbanisme entre 2011 et 2017, étant ainsi co-auteur de ces décisions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- la loi n° 86-2 du 3 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Vienne, avocat de la société Chemin des crêtes, ainsi que celle de Me Giorsetti, avocat de la commune de Porto-Vecchio.

Considérant ce qui suit :

1. Le maire de Porto-Vecchio a délivré le 9 août 2012 à la SCP Crespin-Quilichini un certificat d'urbanisme déclarant réalisable la construction d'une maison sur les parcelles cadastrées section AY n°s 264, 265, 1376, 1379 et 1380, lotissement " Le Parc des îles ", lot n°3, situées au lieudit " Tagli di Mezzo ". Le 29 janvier 2013, le maire de cette commune a délivré à la société Chemin des crêtes un permis de construire une maison et une piscine sur ce même terrain. Puis, par un acte du 5 février 2013, cette dernière société a acquis ce terrain. Par un arrêté du 28 décembre 2017, le maire a refusé de transférer le permis précité à M. B A au motif que le permis était caduc. Ce dernier a présenté une demande de permis de construire sur ce même terrain, le 29 janvier 2018, que le maire de Porto-Vecchio a rejetée par l'arrêté du 7 mars 2018, au motif que le projet méconnaît l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme. A la suite d'une nouvelle demande de l'intéressé du 3 octobre 2018, un nouvel arrêté de refus de permis a été pris le 21 novembre 2018. Le 9 avril 2021, la société Chemin des crêtes a présenté une demande préalable d'indemnisation à la commune de Porto-Vecchio que cette dernière a rejetée par une décision du 2 juin 2021. La société Chemin des crêtes demande au tribunal de condamner cette commune à lui verser la somme totale de 543 809,32 euros, en réparation du préjudice qu'elle a subi à la suite de la délivrance du certificat d'urbanisme positif du 9 août 2012.

Sur la responsabilité pour faute de la commune de Porto-Vecchio :

2. Aux termes de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme, alors applicable à la date de délivrance du certificat d'urbanisme du 9 août 2012 : " I - L'extension de l'urbanisation doit se réaliser soit en continuité avec les agglomérations et villages existants, soit en hameaux nouveaux intégrés à l'environnement. () ". Il résulte de ces dispositions que les constructions peuvent être autorisées dans les communes littorales en continuité avec les agglomérations et villages existants, c'est-à-dire avec les zones déjà urbanisées caractérisées par un nombre et une densité significatifs de constructions, mais que, en revanche, aucune construction ne peut être autorisée, même en continuité avec d'autres, dans les zones d'urbanisation diffuse éloignées de ces agglomérations et villages.

3. Le schéma d'aménagement de la Corse, alors applicable, a valeur de schéma de mise en valeur de la mer en vertu de l'article L. 144-2 du code de l'urbanisme. Il prescrit que l'urbanisation du littoral demeure limitée. Pour en prévenir la dispersion, il privilégie la densification des zones urbaines existantes et la structuration des " espaces péri-urbains ", en prévoyant, d'une part, que les extensions, lorsqu'elles sont nécessaires, s'opèrent dans la continuité des " centres urbains existants ", d'autre part, que les hameaux nouveaux demeurent l'exception. De telles prescriptions apportent des précisions relatives aux modalités d'application des dispositions du I de l'article L. 146-4 du code l'urbanisme et sont compatibles avec elles.

4. Il résulte de l'instruction que le secteur dans lequel se situe le terrain dont la société Chemin des crêtes a fait l'acquisition le 5 février 2013 est composé d'un habitat épars qui ne saurait être regardé comme constituant un village ou une agglomération au sens des dispositions précitées alors en vigueur du I de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme telles que précisées par le schéma d'aménagement de la Corse. Ainsi, aucune construction ne peut y être autorisée. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que le certificat d'urbanisme pré-opérationnel positif du 9 août 2012 est entaché d'illégalité dès lors qu'il a indiqué à son destinataire qu'était réalisable l'opération de construction envisagée dont elle avait précisé la nature et la localisation.

5. L'illégalité relevée au point précédent constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Porto-Vecchio sans que celle-ci puisse utilement opposer le fait que l'interprétation plus restrictive, par les services de l'Etat, à compter de 2018, des dispositions précitées du I de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme telles que reprises à l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme.

6. La circonstance que la société Chemin des crêtes, professionnelle de l'immobilier, n'a pas mis en œuvre le permis de construire, lui-même illégal, qui lui avait été délivré 29 janvier 2013, n'est pas constitutive d'une imprudence et ne saurait atténuer la responsabilité de la commune dont le fait générateur est constitué par la délivrance le 9 août 2012 d'un certificat d'urbanisme entaché d'illégalité.

Sur le préjudice et le lien de causalité :

7. La responsabilité d'une personne publique n'est susceptible d'être engagée que s'il existe un lien de causalité suffisamment direct entre les fautes commises par cette personne et le préjudice subi par la victime.

8. En premier lieu, le préjudice résultant pour la société Chemin des crêtes de la différence entre le prix d'acquisition du terrain en cause et sa valeur réelle trouve sa cause directe dans l'illégalité dont est entaché le certificat d'urbanisme délivré le 9 août 2012. Il résulte de l'instruction que cette société a acquis ce bien, d'une surface de 2 582 m2, le 5 février 2013, pour une somme de 430 000 euros. Selon elle, le montant de la perte de valeur vénale de ce terrain résultant de cette faute est de 410 000 euros. Toutefois, elle n'apporte aucun justificatif à l'appui de ses allégations, alors que la commune de Porto-Vecchio produit une estimation d'une agence immobilière en date du 14 septembre 2021 qui permettrait d'évaluer la valeur du terrain non constructible en cause à une somme comprise entre 95 000 et 100 000 euros. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de la valeur vénale du terrain en cause en l'évaluant à la somme de 82 600 euros. Ainsi, le préjudice résultant de la différence entre le coût d'acquisition du terrain et sa valeur réelle peut être évalué à la somme de 347 400 euros.

9. En deuxième lieu, si la société Chemin des crêtes soutient avoir exposé des frais de commission d'agence, elle ne produit aucune pièce à l'appui de ses allégations.

10. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que les frais de géomètre exposés par la requérante en 2012, pour un montant de 1 800 euros, trouvent leur cause directe dans l'illégalité relevée au point 4.

11. En quatrième lieu, contrairement à ce que la société requérante soutient, les frais d'architecte et de maîtrise d'œuvre, ainsi que les frais de graphiste qu'elle prétend avoir exposés, ne présentent pas de lien de causalité direct avec la faute résultant de la délivrance d'un certificat d'urbanisme positif, mais avec le permis de construire délivré le 29 janvier 2013 qu'elle n'a au demeurant pas mis en œuvre. Ainsi, le fait que ces frais ont été engagés en vain n'est pas directement imputable au certificat d'urbanisme illégal mais au fait que le permis délivré le 29 janvier 2013 est devenu caduc.

12. En cinquième lieu, la société Chemin des crêtes est fondée à demander réparation du préjudice résultant pour elle d'avoir exposé des charges de copropriété entre 2018 et 2022, pour un montant justifié de 16 007,79 euros, somme qu'elle n'aurait pas exposée si l'illégalité évoquée ci-dessus n'avait pas été commise.

13. En cinquième lieu, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Porto-Vecchio le versement à la requérante de la somme demandée de 16 000 euros correspondant au règlement de " taxes foncières " relatives à la redevance d'archéologie préventive en 2014 et à la taxe d'aménagement en 2014 et 2015 auxquelles elle n'aurait pas été exposée si elle n'avait pas fait l'acquisition du terrain en cause.

14. En sixième et dernier lieu, si la société Chemin des crêtes fait valoir qu'elle a subi des troubles de toute nature dans les conditions d'existence, elle n'assortit cette demande d'aucune précision permettant d'établir qu'ils résulteraient de l'achat d'un bien inconstructible en raison de l'illégalité du certificat d'urbanisme délivré le 9 août 2012.

15. Il résulte de ce qui précède que la société Chemin des crêtes est fondée à demander la condamnation de la commune de Porto-Vecchio à lui verser une somme de 381 207,79 euros.

Sur l'appel en garantie de l'Etat :

16. Ainsi qu'il a été dit précédemment, les préjudices subis par la société Chemin des crêtes résultent exclusivement du certificat d'urbanisme illégal délivré par le maire de Porto-Vecchio le 9 août 2012. Dès lors, la circonstance que le préfet de la Corse-du-Sud a émis, à tort, le 7 janvier 2013, un avis conforme favorable à la délivrance du permis de construire du 29 janvier 2013, ainsi qu'il l'a fait jusqu'en 2017 pour des projets de construction de maisons individuelles s'implantant dans le lotissement " Le parc des îles ", n'est pas constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, alors qu'au demeurant, ces avis ne dispensaient pas la commune de Porto-Vecchio d'apprécier elle-même si les dispositions de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme, alors applicable, ne faisaient pas obstacle à la délivrance des autorisations sollicitées. En outre, il ne résulte pas de l'instruction qu'à la date du 9 août 2012, les services de l'Etat avaient déjà pris une position de principe sur le caractère non constructible des parcelles en cause ou des terrains avoisinants. Dès lors, il n'y a pas lieu de condamner l'Etat à garantir la commune de Porto-Vecchio de la condamnation prononcée à son encontre.

Sur les frais liés à l'instance :

17. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Chemin des crêtes qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande la commune de Porto-Vecchio au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Porto-Vecchio une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société requérante et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Porto-Vecchio est condamnée à verser à la société Chemin des crêtes une somme de 381 207,79 euros.

Article 2 : La commune de Porto-Vecchio versera à la société Chemin des crêtes une somme de 1 500 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Chemin des crêtes, à la commune de Porto-Vecchio et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

M. Hanafi Halil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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