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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2100902

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2100902

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2100902
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantPERREIMOND

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Sous le n° 2100902, par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 juillet 2021 et le 12 juillet 2022, M. A B, représenté par Me Perreimond, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Furiani ou la collectivité de Corse à lui verser la somme de 18 810,17 euros en réparation du préjudice qu'il a subi à la suite de sa chute de bicyclette survenue le 4 juillet 2017 sur la route départementale n° 364, dans la commune de Furiani.

2°) de mettre à la charge de qui de droit la somme de 1 500 euros au titre des frais non compris dans les dépens ;

3°) de mettre à la charge de qui de droit la somme de 960 euros au titre des dépens.

Le requérant soutient que :

- la responsabilité de la commune de Furiani est engagée à raison de la présence sur la chaussée d'une grille non signalée d'un avaloir des eaux usées dans laquelle la roue de sa bicyclette s'est coincée, entraînant un déboîtement de son épaule ;

- le préjudice qu'il a subi à la suite de cet accident se répartit entre des frais d'assistance par une tierce personne pour 403 euros, une perte de gains professionnels actuels pour 3 595,92 euros, un déficit fonctionnel temporaire pour 1 511,25 euros, des souffrances endurées pour 2 500 euros, un préjudice esthétique temporaire pour 300 euros, un déficit fonctionnel permanent pour 8 500 euros et un préjudice d'agrément pour 2 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, la commune de Furiani, représentée par Me Meridjen, conclut au rejet de la requête, à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, subsidiairement, à la réduction du montant de l'indemnité mise à sa charge. La commune soutient que la requête doit être dirigée contre la collectivité de Corse, chargée de l'entretien de la voie publique en cause et que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

II. Sous le n° 2200871, par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 juillet 2022 et le 28 juillet 2023, M. A B, représenté par Me Perreimond, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Furiani ou la collectivité de Corse à lui verser la somme de 18 810,17 euros en réparation du préjudice qu'elle lui a causé à la suite de sa chute de bicyclette survenue le 4 juillet 2017 sur la route départementale n° 364, dans la commune de Furiani.

2°) de mettre à la charge de qui de droit la somme de 1 500 euros au titre des frais non compris dans les dépens ;

3°) de mettre à la charge de qui de droit la somme de 960 euros au titre des dépens.

Le requérant soutient que :

- la responsabilité de la commune de Furiani et de la collectivité de Corse est engagée à raison de la présence sur la chaussée d'une grille non signalée d'un avaloir des eaux usées dans laquelle la roue de sa bicyclette s'est coincée, entraînant un déboitement de son épaule ;

- le préjudice qu'il a subi à la suite de cet accident se répartit entre des frais d'assistance par une tierce personne pour 403 euros, une perte de gains professionnels actuels pour 3 595,92 euros, un déficit fonctionnel temporaire pour 1 511,25 euros, des souffrances endurées pour 2 500 euros, un préjudice esthétique temporaire pour 300 euros, un déficit fonctionnel permanent pour 8 500 euros et un préjudice d'agrément pour 2 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2023, la commune de Furiani, représentée par Me Meridjen, conclut au rejet de la requête, à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, subsidiairement, à la réduction du montant de l'indemnité mise à sa charge. Elle soutient que la requête doit être dirigée contre la collectivité de Corse, chargée de l'entretien de la voie publique en cause et que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 27 janvier 2023, le 18 mai 2023 et le 13 juillet 2023, la collectivité de Corse, représentée par Me Peres, conclut au rejet de la requête et, subsidiairement, à la réduction du montant de l'indemnité mise à sa charge. Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés et que le dommage est imputable à l'inattention de ce dernier.

Vu :

- les autres pièces des dossiers ;

- l'ordonnance n° 1801205 du 7 janvier 2020, par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par M. C.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la voirie routière ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Pauline Muller, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Perreimond, avocate M. B, ainsi que celles de Me Silvestri, substituant Me Meridjen, avocat de la commune de Furiani et celles, dans l'affaire n° 2200871, de Me Peres, avocat de la collectivité de Corse.

Des notes en délibéré de la collectivité de Corse ont été enregistrées, dans l'instance n° 2200871, les 3 et 8 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Le 4 juillet 2017, M. B, alors âgé de 48 ans, a fait une chute de bicyclette alors qu'il circulait dans la commune de Furiani sur la route départementale n° 364. Cette chute a entraîné une fracture de la glène humérale avec luxation antérieure de la tête humérale. Par l'ordonnance n° 1801205 du 4 juin 2019, le juge des référés du tribunal a désigné M. C afin de réaliser une expertise médicale. Le 24 décembre 2019, celui-ci a déposé son rapport au greffe du tribunal. Par une lettre du 28 avril 2021, M. B a présenté une réclamation préalable à la commune de Furiani, à laquelle la SMACL Assurances, assureur de la commune, lui a répondu que la responsabilité de la commune se limitait à 50 % du préjudice subi. Puis, par une lettre notifiée à la collectivité de Corse le 6 mai 2022, l'intéressé a présenté une réclamation préalable à la collectivité de Corse qui n'y a pas répondu. Dans les deux instances n°s 2100902 et 2200871, M. B demande au tribunal de condamner la commune de Furiani et la collectivité de Corse à lui verser la somme de 18 810,17 euros en réparation de ce préjudice.

2. Les requêtes n°s 2100902 et 2200871 présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur la responsabilité :

3. Il appartient à l'usager, victime d'un dommage survenu sur une voie publique, de rapporter la preuve du lien de causalité entre cet ouvrage public et le dommage dont il se plaint. La collectivité en charge de la voie doit, pour s'exonérer de sa responsabilité, justifier de son entretien normal ou démontrer que le dommage est imputable à la faute de la victime ou à un cas de force majeure.

4. D'une part, aux termes de l'article L. 4422-25 du code général des collectivités territoriales : " Le président du conseil exécutif prépare et exécute les délibérations de l'Assemblée. () Il gère le patrimoine de la collectivité territoriale de Corse. A ce titre, il exerce les pouvoirs de police afférents à cette gestion () ". Selon l'article L. 3221-4 du même code : " Le président du conseil général gère le domaine du département. A ce titre, il exerce les pouvoirs de police afférents à cette gestion, notamment en ce qui concerne la circulation sur ce domaine, sous réserve des attributions dévolues aux maires par le présent code ". L'article L. 131-1 du code de la voirie routière énonce que : " Les voies qui font partie du domaine public routier départemental sont dénommées routes départementales () ". Selon l'article L. 131-2 de ce code : " () / Les dépenses relatives à la construction, à l'aménagement et à l'entretien des routes départementales sont à la charge du département ". Aux termes de l'article L. 131-3 de ce code : " Le président du conseil départemental exerce sur la voirie départementale les attributions mentionnées à l'article L. 3221-4 du code général des collectivités territoriales ". En application de l'article L. 4421-2 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction issue du 2° de l'article 30 de la loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République, la collectivité de Corse est substituée aux départements de la Haute-Corse et de la Corse-du-Sud à compter du 1er janvier 2018.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 2213-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire exerce la police de la circulation sur les routes nationales, les routes départementales et l'ensemble des voies publiques ou privées ouvertes à la circulation publique à l'intérieur des agglomérations, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de l'Etat dans le département sur les routes à grande circulation () ".

6. Il résulte des dispositions précitées que, si le maire assure, en vertu de l'article L. 2213-1 du code général des collectivités territoriales, la police de la circulation sur les routes départementales qui traversent l'agglomération, la collectivité de Corse reste néanmoins propriétaire de la voirie départementale dans la traversée des agglomérations et tant la conservation que la gestion de cette voirie lui incombent en vertu des articles L. 131-2 et L. 131-3 du code de la voirie routière. Ainsi, la collectivité de Corse en tant que propriétaire du domaine, est seule compétente pour opérer tous travaux d'aménagement ou d'entretien de son domaine routier, y compris à l'intérieur des agglomérations.

7. Il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal de constat d'huissier en date du 26 avril 2018 et des attestations de témoins qui accompagnaient M. B durant sa sortie en bicyclette le 4 juillet 2017, que ce dernier a chuté alors qu'il circulait sur la route départementale n° 364, à l'entrée du village de Furiani, après qu'une roue de sa bicyclette, d'environ deux centimètres de largeur, s'était coincée entre deux grilles d'un avaloir d'évacuation des eaux pluviales situé sur cette voie, dont l'espacement varie entre deux et quatre centimètres. Selon l'expertise judiciaire, cet accident a causé à la victime une fracture de la glène humérale avec luxation antérieure de la tête humérale. Il suit de là que le lien de causalité entre la grille de l'avaloir qui constitue un accessoire de la voie publique et le dommage subi par le requérant doit être regardé comme établi.

8. Il résulte de l'instruction que l'espace supérieur à deux centimètres entre les deux grilles ayant causé la chute de M. B et le positionnement de cet espace, parallèle au sens de la circulation, constituent une anomalie. Contrairement à ce que la collectivité de Corse soutient en défense, nonobstant la circonstance que l'accident est survenu en plein jour et sur une pente montante, contraignant ainsi la victime à rouler lentement, une telle altération de l'ouvrage public, qui n'avait fait l'objet d'aucune signalisation, n'était pas suffisamment visible pour que le dommage subi soit imputable à l'inattention de la victime. Dès lors, ce danger qui excède ceux auxquels un usager peut normalement s'attendre, doit être regardé comme imputable exclusivement à un défaut d'entretien normal de l'ouvrage. Dans ces conditions, M. B est fondé à rechercher la responsabilité de la collectivité de Corse.

Sur les préjudices :

9. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, que l'état de santé de M. B, imputable à l'accident du 4 juillet 2017, a été consolidé le 10 juillet 2018.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux temporaires :

10. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, que l'état de santé de M. B, imputable à la collectivité de Corse, a nécessité l'assistance par une tierce personne à domicile d'une heure par jour, du 5 juillet au 5 août 2017. Le taux moyen horaire brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance horaire brut augmenté des charges sociales alors en vigueur étant de 13,66 euros et compte tenu des majorations de 25 % pour les jours travaillés les dimanches et jours fériés, il y a lieu d'accorder à la victime une somme de 454,20 euros.

11. En second lieu, il résulte de l'instruction, notamment des attestations fiscales produites par l'expert-comptable de M. B, des documents fiscaux et des comptes annuels entre 2013 et 2017, que ce dernier, qui exerce le métier d'orthésiste, a subi une perte de recettes de 5864,15 euros HT, compte tenu de l'arrêt de travail du 4 juillet au 4 août 2017 causé par son accident de bicyclette. Eu égard au taux de charges d'exploitation de 83,15 % observé durant l'exercice 2016, la perte nette de revenus professionnels pour la victime doit dès lors être fixée à 988,11 euros.

En ce qui concerne les préjudices personnels temporaires :

12. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise judiciaire, que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire total imputable à l'accident du 4 juillet 2017, de 100 % le jour de l'accident, puis de 50 % du 5 juillet au 5 août 2017, de 25 % du 6 août au 6 octobre 2017 et, enfin de 10 % du 7 octobre 2017 au 10 juillet 2018, date de consolidation de son état de santé. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en fixant le montant de sa réparation à la somme de 970 euros.

13. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise judiciaire, que la victime a enduré, antérieurement à la consolidation de son état de santé, des souffrances résultant des douleurs subies à la suite de son accident du 4 juillet 2017, du port d'un gilet de contention, de la pose de bandages durant un mois et de divers soins, qui s'élèvent à 2,5 sur une échelle de 7. Il y a lieu d'accorder une somme de 3 000 euros en réparation de ce chef de préjudice.

14. En troisième et dernier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. B a subi un préjudice esthétique temporaire consécutif à sa chute de bicyclette, évalué à 1 sur l'échelle de 7. Ainsi, il y a lieu de lui accorder le versement d'une somme de 500 euros au titre de ce poste de préjudice.

En ce qui concerne les préjudices personnels permanents :

15. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. B était âgé de 49 ans à la date de la consolidation de son état de santé consécutive à l'accident du 4 juillet 2017. Son déficit fonctionnel permanent a été évalué à 7 % par l'expert, compte tenu de la limitation fonctionnelle de l'épaule gauche conservée par la victime. La réparation de ce préjudice doit être fixée à la somme de 12 500 euros.

16. En second lieu, M. B fait valoir que les séquelles laissées par son accident du 4 juillet 2017 se sont traduites par une gêne dans la pratique de la natation et de l'alpinisme. Toutefois, l'intéressé ne produisant aucun justificatif de nature à établir l'existence, auparavant, d'une activité sportive régulière dans ces domaines, sa demande au titre du préjudice d'agrément ne peut qu'être écartée.

17. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander la condamnation de la collectivité de Corse à lui verser une somme de 18 412,31 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

18. En premier lieu, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise confiée au à M. C, liquidés et taxés à la somme globale de 960 euros par l'ordonnance du juge des référés du tribunal du 7 janvier 2020, à la charge définitive de la collectivité de Corse.

19. En second lieu, d'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la collectivité de Corse une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens. D'autre part, il y a lieu de mettre à la charge du requérant une somme de 1 500 euros au titre des frais de même nature exposés par la commune de Furiani.

D E C I D E :

Article 1er : La collectivité de Corse est condamnée à payer à M. B une somme de 18 412,31 euros.

Article 2 : La somme de 960 euros correspondant aux frais d'expertise est mise à la charge définitive de la collectivité de Corse.

Article 3 : La collectivité de Corse versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : M. B versera à la commune de Furiani une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse de régime social des indépendants.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la commune de Furiani, à la collectivité de Corse et à la caisse de régime social des indépendant.

Copie en sera adressée à M. D C, expert.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. MONNIERLa greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

N°s 2100902 et 2200871

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