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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200045

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200045

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200045
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS CASABIANCA-CROCE & OLIVA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 janvier et 18 novembre 2022, M. B A et la société Groupama Méditerranée, représentés par Me Casabianca-Croce, demandent au tribunal :

1°) de condamner la société Electricité de France (EDF) :

- à verser à la société Groupama Méditerranée la somme de 6 078 euros en remboursement des prestations versées à M. A en sa qualité d'assuré, assortie des intérêts à compter de la date de réception de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts ;

- à verser à M. A la somme de 61 127 euros assortie des intérêts à compter du 9 novembre 2021 et de leur capitalisation, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis ;

- à leur verser la somme de 8 000 euros en raison de sa résistance abusive ;

2°) de mettre à la charge de la société EDF une somme de 5 000 euros à verser à chacun des requérants sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la juridiction administrative est compétente ;

- la responsabilité sans faute de la société EDF est engagée dès lors que le dommage, qui revêt un caractère accidentel, a été causé par une ligne électrique à l'égard de laquelle M. A a la qualité de tiers ;

- aucune faute ne peut lui être reprochée dès lors qu'il n'est pas démontré qu'il est propriétaire des arbres dont le frottement des branchages a provoqué l'incendie de son hangar ;

- les désordres ont causé à M. A un préjudice financier qu'il évalue à 53 127 euros en raison des travaux de reconstruction du toit du hangar, augmenté d'une somme de 6 078 euros due à la société Groupama, laquelle est subrogée, à hauteur de cette somme, dans les droits de la victime ;

- le préjudice de jouissance du hangar né de l'incendie doit être réparé par l'allocation à M. A d'une somme de 8 000 euros ;

- une somme de 8 000 euros doit leur être solidairement allouée en raison de la résistance abusive de la société EDF à procéder au versement des indemnités qui leur sont dues.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 octobre 2022, la société EDF, représentée par Me Deconstanza, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge solidaire des requérants sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, la juridiction administrative est incompétente dès lors que M. A n'a pas la qualité de tiers mais d'usager de la ligne électrique en cause ;

- à titre subsidiaire, M. A, qui s'est abstenu d'élaguer les arbres dont le frottement est la cause des désordres qu'il a subis, constitue une faute de nature à l'exonérer totalement de sa responsabilité ;

- à titre infiniment subsidiaire, le montant de l'indemnité due en raison des dégâts causés à son hangar ne peut être supérieure à 3 600 euros ;

- M. A n'invoque aucun élément venant à l'appui du préjudice de jouissance du hangar qu'il invoque ;

- alors qu'elle n'a commis aucune résistance abusive, les requérants ne démontrent, en tout état de cause, aucun préjudice qui pourrait en découler.

Par une ordonnance du 21 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'énergie ;

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Samson ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique,

- et les observations de Me Tomasi, substituant Me Casabianca-Croce, représentant M. A et la société Groupama Méditerranée et, de Me Deconstanza, représentant la société EDF.

Considérant ce qui suit :

1. M. A est propriétaire d'un hangar, d'une superficie de 150 m2, situé sur la commune de Linguizzetta, dont une partie de la toiture a pris feu, le 23 mars 2019. Le 25 avril 2019, une expertise contradictoire en la présence de la société EDF et de la société Groupama Méditerranée, en sa qualité d'assureur de M. A, a été diligentée afin de déterminer les causes de l'incendie. Estimant que les dommages procédaient d'une rupture de la ligne électrique appartenant à la société EDF, M. A et la société Groupama Méditerranée ont formé une demande indemnitaire préalable, le 9 novembre 2021, à laquelle il n'a pas été répondu. Par la présente requête, M. A et la société Groupama Méditerranée demandent au tribunal de condamner la société EDF à les indemniser des préjudices qu'ils estiment avoir subis.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. Les litiges nés des rapports de droit privé qui lient un service public industriel et commercial assurant la distribution d'électricité à ses usagers relèvent de la compétence des juridictions judiciaires. Il n'en va autrement que lorsque l'usager demande réparation d'un dommage qui est étranger à la fourniture de la prestation et provient du fonctionnement d'un ouvrage ne constituant pas un raccordement particulier au réseau public.

3. Il résulte de l'instruction que l'expert a relevé, sans être contesté, que l'incendie du toit du hangar avait pour origine la rupture d'un câble aérien d'une ligne électrique basse tension, les seules productions photographiques n'établissant pas que le câble en cause desservirait le hangar de M. A. Aussi, les dommages dont se prévalent les requérants se rattachent au fonctionnement d'un ouvrage public dont la source ne se situe pas dans un branchement particulier et sont ainsi dépourvus de lien avec la fourniture d'électricité. Dans ces conditions, M. A, qui n'avait pas, en l'espèce, la qualité d'usager du service public de fourniture d'électricité, doit être considéré comme tiers à l'ouvrage public constitué par le câble électrique en cause.

4. Par suite, la juridiction administrative est compétente pour connaître des conclusions à fin d'indemnisation présentées par M. A et son assureur, la société Groupama Méditerranée, en réparation des dommages subis du fait de l'incendie provoqué par la rupture d'un câble d'une ligne électrique. L'exception d'incompétence soulevée par la société EDF ne peut, dès lors, qu'être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de la société EDF :

5. Le maître d'un ouvrage public est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Ces tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage n'est pas inhérent à l'existence même de l'ouvrage public ou à son fonctionnement et présente, par suite, un caractère accidentel.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 3, les dommages dont se prévalent les requérants trouvent leur origine dans un incendie provoqué par la rupture d'un câble d'une ligne électrique basse tension, M. A ayant la qualité de tiers par rapport cette ligne électrique qui constitue un ouvrage public. Dans ces conditions, l'incendie présente un lien avec cet ouvrage et les dommages qui en résultent revêtent un caractère accidentel. Par suite, la responsabilité sans faute de la société EDF, dont il résulte de l'instruction qu'elle a la qualité de maître d'ouvrage, est ainsi susceptible d'être engagée pour tous les dommages accidentels imputables à cet ouvrage.

En ce qui concerne les causes exonératoires :

7. Aux termes de l'article L. 323-3 du code de l'énergie : " Les travaux nécessaires à l'établissement et à l'entretien des ouvrages de la concession de transport ou de distribution d'électricité peuvent être, sur demande du concédant ou du concessionnaire, déclarés d'utilité publique par l'autorité administrative. La déclaration d'utilité publique est précédée d'une étude d'impact et d'une enquête publique dans les cas prévus au chapitre II ou au chapitre III du titre II du livre Ier du code de l'environnement ". Aux termes de l'article L. 323-4 du même code : " La déclaration d'utilité publique investit le concessionnaire, pour l'exécution des travaux déclarés d'utilité publique, de tous les droits que les lois et règlements confèrent à l'administration en matière de travaux publics. Le concessionnaire demeure, dans le même temps, soumis à toutes les obligations qui dérivent, pour l'administration, de ces lois et règlements. La déclaration d'utilité publique confère, en outre, au concessionnaire le droit : () ; 4° De couper les arbres et branches d'arbres qui, se trouvant à proximité des conducteurs aériens d'électricité, gênent leur pose ou pourraient, par leur mouvement ou leur chute, occasionner des courts-circuits ou des avaries aux ouvrages ".

8. La société EDF fait valoir que M. A n'a pas procédé à l'élagage des arbres dont il est propriétaire et a ainsi commis une faute de nature à l'exonérer de sa responsabilité.

9. D'une part, il résulte de l'instruction, ainsi que l'expert l'a relevé, que la rupture du câble électrique en cause a pour origine un défaut d'élagage des arbres se trouvant à proximité directe de l'ouvrage, dont leur hauteur est telle qu'ils puissent être en contact avec celui-ci. Par ailleurs, il résulte de l'instruction et notamment des photographies aériennes, que ces arbres qui jouxtent la voie publique, se situent sur le terrain de M. A. Si l'intéressé soutient qu'il n'est pas propriétaire de ces arbres, il ne produit aucun élément au soutien de ses allégations. Dans ces conditions et eu égard à la configuration des lieux, M. A doit être regardé comme propriétaire des arbres en cause.

10. D'autre part, s'il résulte des dispositions précitées du code de l'énergie que le concessionnaire, pour assurer l'entretien et la sécurité de ses lignes, peut lui-même soit mettre en demeure le propriétaire de procéder à l'élagage des arbres qui constitueraient une gêne ou un danger pour la ligne, soit réaliser les travaux de coupe des arbres et branches qui pourraient occasionner des avaries aux ouvrages, l'obligation d'entretien de tels arbres revient avant tout à leur propriétaire. Or, il est constant que M. A n'a pas entretenu les arbres qui se situent sur sa propriété et dont il est, tel que relevé au point précédent et en l'absence d'éléments attestant du contraire, propriétaire.

11. Il résulte de ce qui précède qu'alors même que la société EDF n'a ni mis en demeure M. A de procéder à l'élagage des arbres, ni davantage fait procéder elle-même à leur élagage comme elle y était autorisée par les dispositions précitées du code de l'énergie, elle est fondée à faire valoir qu'en ne respectant pas son obligation d'entretien des arbres sur sa propriété, M. A a commis une faute. Cette faute est de nature à l'exonérer partiellement de sa responsabilité, à hauteur de 50%.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices :

12. En premier lieu, les requérants demandent à ce que la société EDF soit condamnée à leur verser une somme globale de 59 205 euros au titre des travaux de réparation des dégâts causés au hangar par l'incendie lui-même.

13. Il résulte de l'instruction que l'incendie a fait fondre une tôle du toit du hangar, que les pompiers ont dû casser une fenêtre et une tôle durant leur intervention afin de pénétrer dans les lieux et qu'un rapport de repérage d'amiante a été effectué, lequel a relevé que cette toiture était constituée de tôles amiantées. En outre, les requérants se fondent sur le devis de la société Polyexpert évaluant les travaux à 51 196 euros, taux de vétusté déduit, qui a relevé, d'une part, que le remplacement des seules tôles endommagées n'était pas envisageable dès lors qu'il n'existe pas de tôles non-amiantées disposant de la même ondulation que les tôles existantes et, d'autre part, que le remplacement d'un seul versant était impossible en raison de la reprise du faitage en maçonnerie qui en découlerait, ce qui aurait pour conséquence de supprimer le " clausoir ventilé permettant la bonne aération du bâti ". Toutefois, alors qu'il n'est produit aucun élément venant corroborer cette analyse, la société Saratec a relevé que les tôles endommagées étaient des tôles translucides pouvant être remplacées sans dépose de la toiture existante, évaluant ainsi le coût des travaux à 3 600 euros. Dans ces conditions, en l'absence de tout élément de nature à justifier que les deux tôles endommagées ne pourraient être remplacées sans une reprise de l'entièreté de la toiture, il y a lieu de considérer que le préjudice subi s'élève à 3 600 euros et, de mettre à la charge de la société EDF, eu égard à la part d'imputabilité retenue au point 11, la somme de 1 800 euros.

14. En deuxième lieu, si M. A demande une indemnité de 8 000 euros au titre de la perte de jouissance de son hangar et s'il est constant que la toiture de son hangar a été endommagée, il se borne cependant à faire valoir qu'il ne peut faire usage de son hangar, sans justifier de la réalité de ce préjudice. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. A tendant à la réparation de son préjudice de jouissance.

15. En dernier lieu, s'il résulte de l'instruction que les requérants ont adressé de nombreux courriers et courriels à la société EDF pour obtenir le remboursement des prestations que la société Groupama Méditerranée a versées à M. A, en sa qualité d'assuré et s'il est constant que ses démarches n'ayant pas abouti, les intéressés ont été contraints de saisir le tribunal, l'exercice d'un recours juridictionnel, pour contraignant qu'il soit, ne saurait, en lui-même, révéler l'existence d'une résistance abusive de la part de la société EDF. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. A tendant à la réparation du préjudice né d'une résistance considérée comme abusive de la société EDF.

Sur les droits de la société Groupama Méditerranée :

16. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité dans les droit et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. () ".

17. La société Groupama sollicite le remboursement des prestations versées à M. A au titre des dégâts qu'a causés l'incendie, d'un montant justifié de 6 078 euros. Il résulte de l'instruction et il n'est pas contesté que la société Groupama Méditerranée est subrogée aux droits de M. A à hauteur de cette somme en sa qualité d'assurance de ce dernier. Dans ces conditions, la société Groupama Méditerranée est fondée à solliciter le remboursement des prestations versées à M. A jusqu'à concurrence de cette somme.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander à ce que la société EDF soit condamnée à leur verser une somme de 1 800 euros en réparation de leurs préjudices. Compte tenu de la somme versée par la société Groupama en sa qualité d'assureur subrogé dans les droits de M. A, il y a lieu de condamner la société EDF à verser cette somme, dans sa totalité, à la société Groupama Méditerranée.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

19. D'une part, ainsi qu'il résulte des propres écritures de la société EDF, les requérants ont formulé une réclamation indemnitaire préalable à la saisine du tribunal, qu'elle déclare avoir reçu le 19 novembre 2021. Ainsi, la société Groupama Méditerranée a droit aux intérêts au taux légal sur la somme qui lui est allouée par le présent jugement à compter du 19 novembre 2021, date non-contestée de réception de sa demande préalable par la société EDF.

20. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 17 janvier 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 19 novembre 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés à l'instance :

21. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société EDF la somme globale de 1 500 euros à verser aux requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font, en revanche, obstacle à ce que soit mise à la charge des requérants, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par la société EDF et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La société EDF est condamnée à verser à la société Groupama Méditerranée une somme de 1 800 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 19 novembre 2021. Les intérêts échus au 17 janvier 2022 seront capitalisés à cette date puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La société EDF versera à M. A et à la société Groupama Méditerranée une somme globale de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la société Groupama Méditerranée et à la société Electricité de France (EDF).

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Zerdoud, conseillère,

M. Samson, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La présidente,

Signé

A. Baux

Le rapporteur,

Signé

I. Samson

La greffière,

Signé

H. Nicaise

La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. Nicaise

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