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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200661

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200661

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200661
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

Par une requête, enregistrée le 24 mai 2022, M. B A, représenté par Me Labrunie, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 mars 2022 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande d'indemnisation présentée sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français ;

2°) de condamner le CIVEN à lui verser la somme totale de 322 261 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subi du fait de son exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français, assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 juin 2021, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- il satisfait aux conditions de lieu et de temps prévues par la loi du 5 janvier 2010 et est atteint de maladies ouvrant droit à une indemnisation, ce qui lui permet de bénéficier de la présomption légale de causalité ;

- il a résidé dans une zone qui a été contaminée par les retombées radioactives des essais nucléaires, de sorte qu'eu égard aux conditions concrètes de son exposition aux radionucléides, une surveillance particulière lui était nécessaire, ce dont il n'a pas bénéficié ;

- la méthode utilisée par le CIVEN ne saurait être regardée comme fiable ;

- le CIVEN n'établit pas qu'il aurait été exposé à une dose inférieure à 1 mSv ;

- il est fondé à solliciter la somme totale de 322 261 euros, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juillet 2022, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, dans le cas où le tribunal jugerait établi le lien de causalité entre la pathologie de M. A et l'exposition aux rayonnements dus aux essais nucléaires en Polynésie française, à ce qu'une expertise soit ordonnée afin d'évaluer les préjudices subis par l'intéressé.

Il fait valoir que :

- M. A n'a pas reçu de dose de rayons ionisants dus aux essais nucléaires en Polynésie française supérieure à 1msV par an ;

- à titre subsidiaire, il y a lieu d'ordonner une expertise médicale afin d'évaluer les préjudices subis par l'intéressé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2017-256 du 28 février 2017 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zerdoud ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été affecté en Polynésie française à bord des bâtiments-base Maurienne et Moselle, en qualité de cuisinier, du mois d'octobre 1974 au mois d'octobre 1975, puis au centre d'expérimentation du Pacifique, à Papeete, du mois de janvier 1978 au mois de janvier 1980. Ayant souffert d'un cancer du poumon en 2017, le requérant a formé, le 23 juin 2021, une réclamation préalable auprès du comité d'indemnisation des victimes d'essais nucléaires (CIVEN), qui a rejeté sa demande le 24 mars 2022. Par sa requête, M. A demande au tribunal de condamner le CIVEN à lui verser la somme totale de 322 261 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation

2. La décision de rejet de la demande indemnitaire préalable a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande du requérant qui, en formulant les conclusions susanalysées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère de recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir la somme qu'il réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Aux termes de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français : " I. Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi. / II. Si la personne est décédée, la demande de réparation peut être présentée par ses ayants droit () ". Aux termes de l'article 2 de cette même loi : " La personne souffrant d'une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné : / 1° Soit entre le 13 février 1960 et le 31 décembre 1967 au Centre saharien des expérimentations militaires, ou entre le 7 novembre 1961 et le 31 décembre 1967 au Centre d'expérimentations militaires des oasis ou dans les zones périphériques à ces centres ; / 2° Soit entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 en Polynésie française. / () ". Aux termes du I de l'article 4 de la même loi : " Les demandes individuelles d'indemnisation sont soumises au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires () ".

4. En vertu du V du même article 4, dans sa rédaction issue du 2° du I de l'article 232 de la loi du 28 décembre 2018 de finances pour 2019 : " Ce comité examine si les conditions sont réunies. Lorsqu'elles le sont, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité, à moins qu'il ne soit établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants fixée dans les conditions prévues au 3° de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique ". Aux termes du I de l'article R. 1333 11 du code de la santé publique : " Pour l'application du principe de limitation défini au 3° de l'article L. 1333-2, la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants résultant de l'ensemble des activités nucléaires est fixée à 1 mSv par an, à l'exception des cas particuliers mentionnés à l'article R. 1333-12 ". Enfin, aux termes de l'article 57 de la loi du 17 juin 2020 relative à diverses dispositions liées à la crise sanitaire : " Sous réserve des décisions de justice passées en force de chose jugée, le b du 2° du I de l'article 232 de la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 de finances pour 2019 est applicable aux demandes déposées devant le comité d'indemnisation des victimes d'essais nucléaires avant l'entrée en vigueur de la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018

précitée ".

5. Il résulte de l'instruction, que M. A a présenté sa demande devant le CIVEN, le 23 juin 2021, soit après l'entrée en vigueur de la loi du 28 décembre 2018. Dès lors, sa requête doit être examinée au regard des dispositions de la loi du 5 janvier 2010, dans sa version issue de la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018.

En ce qui concerne la méthodologie retenue par le CIVEN :

6. D'une part, le CIVEN produit, le rapport de la mission organisée par l'agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de septembre 2009 à juillet 2010 pour l'examen, par des experts internationaux, de l'étude intitulée " La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie " par laquelle le commissariat à l'énergie atomique (CEA) a procédé en 2006 à la reconstitution des doses reçues par la population lors des essais nucléaires atmosphériques effectués de 1966 à 1974. Le " rapport de l'AIEA " analyse avec une grande précision, pour les différents sites, la méthodologie utilisée par le CEA pour calculer des doses d'exposition reconstituées à partir des données issues de la surveillance radiologique systématique de l'environnement réalisée depuis 1962, et de la surveillance particulière réalisée après chacun des essais " Aldébaran ", " Rigel ", " Arcturus ", " Encelade ", " Phoebe " et " Centaure ", dont les conséquences radiologiques potentielles ont été les plus élevées. Les doses ainsi reconstituées tiennent compte de la contamination externe (à court terme lors du passage du panache radioactif, à long terme par les dépôts des retombées atmosphériques) et de la contamination interne (par ingestion de radionucléides présents dans les eaux de boisson, le lait, les produits agricoles et les produits de la pêche, compte tenu des conditions de vie locales et des habitudes alimentaires de la population). Les experts internationaux qualifient d'adapté le programme de prélèvements suivi au cours des essais, dont sont issues les données utilisées pour le calcul des doses reconstituées. Ils valident ces dernières en relevant qu'elles reposent sur des valeurs ou des hypothèses pénalisantes, c'est-à-dire qui tendent à surévaluer les effets de l'exposition réelle.

7. D'autre part, si le requérant conteste le seuil de 1 mSv, celui-ci, ainsi que le fait valoir le CIVEN en défense, résulte d'un consensus international s'appuyant notamment sur l'avis du Comité scientifique des Nations-Unies sur les sources et effets des radiations ionisantes (UNSCEAR) et sur les recommandations de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR). De plus, ce seuil, qui résulte de la transposition de la directive 96/29/Euratom aux articles L. 1333-2 et de l'article R. 1333-11 du code de la santé publique, fixe la limite admissible à l'exposition du public aux radionucléides, et est applicable à la loi du 5 janvier 2010, sans que le requérant ne démontre qu'il serait erroné.

8. Enfin, le CIVEN produit la méthodologie suivie, dans une délibération n° 2020-1 du 22 juin 2020 et son document annexe, relatifs notamment à la constitution de la présomption légale de causalité et au renversement de cette présomption au regard des nouvelles normes légales et réglementaires applicables.

En ce qui concerne le droit à indemnisation :

9. Il résulte des dispositions de la loi 5 janvier 2010 citées au point 3, dans leur rédaction issue de la loi du 28 décembre 2018, applicables, en vertu de l'article 57 de la loi du 17 juin 2020, à la date à laquelle le tribunal statue sur la présente affaire, que le législateur a entendu que, dès lors qu'un demandeur satisfait aux conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010 modifiée, il bénéficie de la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de sa maladie. Cette présomption ne peut être renversée que si l'administration établit que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 millisievert (mSv). Si, pour le calcul de cette dose, l'administration peut utiliser les résultats des mesures de surveillance de la contamination tant interne qu'externe des personnes exposées, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou collectives en ce qui concerne la contamination externe, il lui appartient de vérifier, avant d'utiliser ces résultats, que les mesures de surveillance de la contamination interne et externe ont, chacune, été suffisantes au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé. En l'absence de mesures de surveillance de la contamination interne ou externe et en l'absence de données relatives au cas des personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour, il appartient à l'administration de vérifier si, au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé précisées ci-dessus, de telles mesures auraient été nécessaires. Si tel est le cas, l'administration ne peut être regardée comme rapportant la preuve de ce que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A remplit les conditions de temps et de lieu de séjour fixées à l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010, de même qu'il présente une pathologie figurant en annexe du décret du 15 septembre 2014. Il est donc fondé à se prévaloir de la présomption de causalité mentionnée au point 8, à moins que l'administration n'établisse que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français qu'il a reçue a été inférieure à la limite de 1 mSv.

11. M. A a exercé des fonctions de cuisinier sur les bâtiments-base Maurienne et Moselle, à Mururoa, ainsi qu'au centre d'expérimentions du Pacifique à Papeete à compter du mois d'octobre 1974, jusqu'au mois de janvier 1980. Toutefois, d'une part, il résulte de l'instruction que lors de ces affectations, l'intéressé ne participait pas aux tirs nucléaires et était considéré comme personnel non affecté à des travaux sous rayonnement. D'autre part, s'agissant des séjours du requérant sur les bâtiments-base Maurienne et Moselle, il résulte de l'instruction que les dosimétries collectives effectuées durant les périodes, du 1er octobre 1974 au 28 février 1975 puis du 1er mars 1975 au 31 octobre 1975, indiquent toutes une dose nulle d'exposition externe aux rayonnements ionisants. S'agissant par ailleurs du risque de contamination interne, si le CIVEN fait valoir que l'emploi de l'eau des bouilleurs de bord alimentés par l'eau du lagon n'a pas eu pour effet d'exposer le requérant à une contamination supérieure à 1mSv par an, tout en admettant que ces dispositifs ne permettaient pas d'éliminer entièrement la radioactivité de l'eau et, s'il n'est pas sérieusement contesté que, compte tenu de ses fonctions de cuisinier, M. A était particulièrement exposé à un risque de contamination, toutefois, il résulte de l'instruction que le requérant a fait l'objet d'une mesure de surveillance individuelle, par antroporadiamétrie, pratiquée le 20 octobre 1975, un an après son affectation initiale sur le bâtiment-base Maurienne, qui a révélé un indice de tri égal à 0,59, considéré normal puisqu'inférieur à 2. Dès lors, eu égard à ces conditions concrètes d'exposition, nécessairement inférieures à 1 mSv par an, les mesures de surveillance collectives et individuelles mises en place ont été suffisantes. Enfin, s'agissant de son affectation au centre d'expérimentation du Pacifique, si le requérant n'a bénéficié d'aucune mesure de surveillance collective ou individuelle, il résulte également de l'instruction et notamment du rapport de l'institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) intitulé " évaluation de l'exposition radiologique des populations de Tureia, des Gambiers et de Tahiti aux retombées des essais atmosphériques d'armes nucléaires entre 1975 et 1981 " de 2019, que le taux d'exposition annuel aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français à Papeete, était de 0,0302 mSv en 1978, 0,02204 mSv en 1979 et 0,025 mSv en 1980, soit inférieur à 1mSv sur l'intégralité de ces périodes. Ainsi, dès lors que durant son affectation au centre d'expérimentation du Pacifique, M. A n'établit pas avoir été exposé à des risques particuliers de contamination, eu égard à ses conditions concrètes d'exposition, la mise en place de mesures de surveillance collectives et individuelles n'était pas nécessaire. Par suite, le CIVEN doit être regardé comme inversant la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenue de la maladie de M. A.

12. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'ordonner avant-dire droit une expertise médicale, que la requête de M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de M. A présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Copie sera adressée pour information au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Zerdoud, conseillère,

M. Samson, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La présidente,

Signé

A. Baux

La rapporteure,

Signé

I. Zerdoud

La greffière,

Signé

H. Nicaise

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. Nicaise

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