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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200728

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200728

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200728
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationMagistrat statuant seul
Avocat requérantBARRATIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 juin 2022, Mme A B, représentée par Me Baldini, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 novembre 2021 par laquelle la commission de recours amiable de la caisse d'allocations familiales (CAF) de la Haute-Corse a rejeté son recours dirigé contre la décision du 1er février 2021 concernant la créance d'allocation de logement familiale (ALF) d'un montant de 4 866 euros ;

2°) d'annuler la décision du 21 décembre 2021 par laquelle le président du conseil exécutif de Corse a décidé de récupérer la créance de revenu de solidarité active (RSA) mise à sa charge pour un montant de 14 591,74 euros pour la période comprise entre le 1er juin 2019 et le 31 janvier 2021 ;

3°) de mettre à la charge de la CAF de la Haute-Corse et de la collectivité de Corse la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La requérante soutient que ces décisions sont entachée d'erreur d'appréciation dès lors que le père de ses deux enfants l'a quittée à la fin du mois d'octobre 2018.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juillet 2022, la collectivité de Corse conclut au rejet des conclusions dirigées contre sa décision du 21 décembre 2021. Elle soutient que :

- les conclusions de Mme B sont irrecevables en l'absence du recours prévu à l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles ;

- l'indu de RSA est fondé, compte tenu du fait que la requérante a maintenu des intérêts communs avec le père de ses enfants.

Par des mémoires, enregistrés le 12 octobre 2022 et le 24 avril 2024, la CAF de la Haute-Corse conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet des conclusions dirigées contre ses décisions en date des 1er février 2021 et 15 novembre 2021. Elle soutient que :

- les conclusions de Mme B sont tardives ;

- l'indu d'ALF est fondé compte tenu du fait que la requérante a maintenu des intérêts communs avec le père de ses enfants.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

En application des dispositions du 6° de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, le magistrat désigné a dispensé la rapporteure publique de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties le jour de l'audience.

Le rapport de M. Pierre Monnier a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée, en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative, après l'appel de l'affaire à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un appel téléphonique du 23 novembre 2018, Mme B, allocataire de la CAF de la Haute-Corse, a informé son organisme gestionnaire de sa séparation avec le père de ses deux enfants depuis le 31 octobre 2018 en précisant que ce dernier avait quitté le foyer et qu'elle avait la charge des enfants. Tenant compte de cette nouvelle situation, la CAF a versé à la requérante les prestations dues au titre de sa situation d'isolement avec enfants à charge. Toutefois, à la suite du contrôle de sa situation, intervenu à compter de la fin de l'année 2020, la CAF a estimé que Mme B n'avait en réalité jamais interrompu sa vie commune avec le père de ses deux enfants, a modifié les droits de l'intéressée en conséquence et a mis à sa charge, par une décision du 1er février 2021, un trop-perçu d'un montant total de 19 457,74 euros, composé d'une créance de RSA d'un montant de 14 591,74 euros pour la période du 1er juin 2019 au 31 janvier 2021 et d'une créance d'ALF d'un montant de 4 866 euros sur la période du 1er février 2019 au 31 janvier 2021. Par sa requête, Mme B doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision du 15 novembre 2021 par laquelle la commission de recours amiable de la CAF de la Haute-Corse a rejeté son recours dirigé contre la décision du 1er février 2021 concernant la créance d'ALF, ainsi que la décision du 21 décembre 2021 par laquelle le président du conseil exécutif de Corse a décidé de récupérer la créance de RSA mise à sa charge pour un montant de 14 591,74 euros.

Sur la recevabilité :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée par la CAF de la Haute-Corse :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ".

3. Il résulte de l'instruction que Mme B a adressé dès le 19 mars 2021 aux services de la CAF de la Haute-Corse une réclamation contestant la décision du 1er février 2021 lui notifiant un indu d'un montant de 19 457,74 euros, dont 14 591,74 euros au titre du RSA et 4 866 euros au titre de l'ALF. Par courrier en date du 19 avril 2021, ceux-ci lui ont répondu qu'il fallait qu'elle adresse un courrier à la commission de recours amiable de la CAF de la Haute-Corse. La requérante a adressé à cette commission un recours en date du 21 avril 2021, qui a été rejeté par la décision attaquée en date du 15 novembre 2021. La CAF de la Haute-Corse n'apporte aucun élément à l'appui de son affirmation selon laquelle cette décision aurait été notifiée le jour même. Par suite, la CAF de la Haute-Corse n'est pas fondée à soutenir que la requête serait tardive et, par suite irrecevable.

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée par la collectivité de Corse :

4. En vertu des dispositions de l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles et du 3° du I de l'article R. 511-1 de ce code, toute réclamation dirigée contre une décision relative au RSA doit faire l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil exécutif de Corse.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a adressé le 31 mars 2021 un courrier avec accusé de réception au président du conseil exécutif de Corse. L'affirmation de la collectivité de Corse selon laquelle ce courrier ne contestait pas la décision du 1er février 2021 notifiant à la requérante un indu de RSA d'un montant de 14 591,74 euros n'est appuyé d'aucun élément de preuve permettant d'en apprécier le bien-fondé. En outre, la lettre en date du 21 avril 2021 mentionné au point 3 précise que cette lettre a déjà été adressée au président du conseil exécutif de Corse en mars 2021. Dans ces conditions, la collectivité de Corse n'est pas fondée à soutenir que la réclamation adressée le 31 mars 2021 ne contenait pas une contestation de l'indu de RSA notifié par la décision de la CAF de la Haute-Corse du 1er février 2021. En tout état de cause, dès lors que dans son recours administratif en date du 21 avril 2021, adressé au président de la commission de recours amiable de la caisse d'allocations familiales, Mme B contestait les indus dans leur globalité, il résulte des articles L. 114-2, L. 114-3, L. 231-1 et L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration que ce recours devait être regardé, à l'issue du délai de deux mois courant à compter de la date de sa réception par la caisse d'allocations familiales, comme ayant été implicitement rejeté par le président du conseil exécutif de Corse en tant qu'il concernait l'indu d'allocation de RSA. Par suite, la collectivité de Corse n'est pas fondée à soutenir que les conclusions de la requête de Mme B tendant à l'annulation de la décision du 21 décembre 2021 de récupérer l'indu de RSA d'un montant de 14 591,74 euros sont irrecevables faute d'avoir été précédées d'un recours administratif préalable.

Sur le bien-fondé des créances :

6. En premier lieu, s'agissant du RSA, aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 262-9 de ce code : " () Est considérée comme isolée une personne veuve, divorcée, séparée ou célibataire, qui ne vit pas en couple de manière notoire et permanente et qui notamment ne met pas en commun avec un conjoint, concubin ou partenaire de pacte civil de solidarité ses ressources et ses charges () ". Aux termes de l'article L. 262-3 du même code, l'ensemble des ressources du foyer est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active. Enfin, aux termes de l'article R. 262-37 dudit code : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments () ".

7. En deuxième lieu, s'agissant de l'allocation d'ALF et de la réglementation applicable jusqu'au 31 août 2019 d'une part, aux termes de l'article L. 755-21 du code de la sécurité sociale : " L'allocation de logement est attribuée () aux personnes qui ont au moins un enfant à charge au sens de l'article L. 512-3 () ". Aux termes de l'article D. 755-15 de ce code : " Les ressources prises en compte pour l'attribution de l'allocation de logement sont celles définies à l'article D. 542-9. () ". Aux termes de l'article D. 542-9 du même code : " Les ressources prises en compte pour l'application de l'article D. 542-5 sont, soit celles () par l'allocataire et son conjoint et par les personnes vivant habituellement au foyer, soit celles appréciées dans les conditions prévues à l'article R. 532-8. / Sont considérées comme vivant habituellement au foyer les personnes y ayant résidé pendant plus de six mois au cours de l'année civile précédant la période de paiement et y résidant à la date d'ouverture du droit ou au début de la période de paiement ".

8. S'agissant de la réglementation applicable à compter du 1er septembre 2019 d'autre part, aux termes de l'article L. 821-1 du code de la construction et de l'habitation : " () Les aides personnelles au logement comprennent : / 1° L'aide personnalisée au logement ; / 2° Les allocations de logement : / a) L'allocation de logement familiale ; / b) L'allocation de logement sociale ". Aux termes de l'article L. 823-1 du même code : " Le montant des aides personnelles au logement est calculé en fonction d'un barème défini par voie réglementaire. / Ce barème est établi en prenant en considération : / 1° La situation de famille du demandeur et le nombre de personnes à charge vivant habituellement au foyer ; / 2° Ses ressources et la valeur en capital de son patrimoine et, s'il y a lieu, de son conjoint () " Aux termes des dispositions de l'article R. 822-2 de ce code : " Les ressources prises en compte pour le calcul de l'aide personnelle au logement sont celles dont bénéficient le demandeur ou l'allocataire, son conjoint et les personnes vivant habituellement au foyer () ".

9. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 515-8 du code civil : " Le concubinage est une union de fait, caractérisée par une vie commune présentant un caractère de stabilité et de continuité, entre deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, qui vivent en couple ".

10. Il résulte de l'ensemble des dispositions citées ci-dessus que, pour le bénéfice du RSA et de l'ALF, le foyer s'entend du demandeur ainsi que, le cas échéant, de son conjoint, partenaire lié par un pacte civil de solidarité ou concubin. Pour l'application de ces dispositions, le concubin est la personne qui mène avec le demandeur une vie de couple stable et continue. Une telle vie de couple peut être établie par un faisceau d'indices concordants, au nombre desquels la circonstance que les intéressés mettent en commun leurs ressources et leurs charges.

11. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'enquête en date du 8 janvier 2021 du contrôleur assermenté de la CAF que si Mme B avait conservé durant la séparation avec le père de ses enfants un compte commun, qui alimentait par des versements leurs comptes personnels ainsi que par ses prestations familiales et les indemnités chômage du père de ses enfants, et qui était utilisé pour les frais de vie courante, pour le remboursement d'un prêt immobilier, pour le paiement de factures ainsi que dans le cadre de l'activité professionnelle du père de ses enfants, ce dernier ne vivait plus sous le même toit que Mme B jusque vers la fin du mois de décembre 2020. Il suit de là que cette dernière est fondée à soutenir que c'est à tort que la CAF de la Haute-Corse et la collectivité de Corse ont estimé que le seul maintien des intérêts communs avec le père de ses enfants suffisait à établir la vie de couple pour la période du 1er juin 2019 au 31 décembre 2020. Par suite, la requérante est fondée à contester les indus de RSA et d'ALF des années 2019 et 2020 résultant de la régularisation de sa situation et à demander l'annulation partielle des décisions portant récupérations de ces indus.

Sur les frais liés aux litiges :

12. Mme B ne justifiant pas avoir exposé d'autres frais que ceux déjà pris en charge au titre de l'aide juridictionnelle, ses conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne sauraient être accueillies.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 15 novembre 2021 et du 27 décembre 2021 sont annulées en tant qu'elles portent sur la période du 1er juin 2019 au 31 décembre 2020.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la collectivité de Corse et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée à la caisse d'allocations familiales de la Haute-Corse.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 20 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

P. MONNIERLa greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et au préfet de la Corse-du-Sud, chacun en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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