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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200878

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200878

mercredi 5 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200878
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantPERES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 juillet et 2 septembre 2022, M. A D, représenté par Me Secondi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, une expertise médicale afin de déterminer l'étendue des préjudices qu'il estime avoir subis à la suite de la chute dont il a été victime lieudit Capanelle à Ghisoni le 19 février 2021 ;

2°) de condamner in solidum, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, la commune de Ghisoni et la société mutuelle d'assurance des collectivités locales (SMACL) à lui verser la somme de 30 000 euros à titre de provision, avec intérêt au taux légal à compter du 18 mars 2022.

Il soutient que :

- une expertise est utile pour évaluer les préjudices corporels qu'il a subis, dans la perspective d'une action en indemnisation ;

- la responsabilité de la commune est engagée en raison de la carence du maire dans l'exercice de son pouvoir de police pour assurer la sécurité des promeneurs ;

- cette faute est à l'origine des préjudices subis.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 30 août et 11 septembre 2022, la commune de Ghisoni, représentée par Me Peres, déclare ne pas s'opposer à la mesure d'expertise mais conclut au rejet de la demande de provision.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 septembre 2022, la SMACL, représentée par Me Peres, déclare ne pas s'opposer à la mesure d'expertise mais conclut au rejet de la demande de provision.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Corse qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. Hanafi Halil, conseiller, pour statuer sur les demandes de référé présentées sur le fondement du livre V du code de justice administrative ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a été victime, sur le territoire de la commune de Ghisoni, d'un accident le 19 février 2021 à la suite d'une randonnée en raquettes. Il demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement de l'article R. 532 1 du code de justice administrative, une expertise médicale afin de déterminer les préjudices qu'il estime avoir subis et de condamner in solidum, sur le fondement de l'article R. 541-1 du même code, la commune de Ghisoni et la SMACL à lui verser la somme de 30 000 euros à titre de provision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.

3. Aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents () ". La responsabilité d'une autorité détenant des pouvoirs de police, en particulier sur le fondement des dispositions de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, ne peut être engagée pour faute que dans le cas où, à raison de la gravité du péril résultant d'une situation particulièrement dangereuse pour le bon ordre, la sécurité ou la salubrité publique, elle n'a pas ordonné les mesures indispensables pour faire cesser ce péril grave et a ainsi méconnu ses obligations légales. A cet égard, il appartient notamment au maire de signaler spécialement les dangers excédant ceux contre lesquels les intéressés doivent normalement, par leur prudence, se prémunir.

4. Il résulte de l'instruction, notamment des attestations de deux témoins directs de l'accident, que M. D, qui revenait d'une promenade en raquettes et rejoignait le parking de la station de ski Capanelle située sur la commune de Ghisoni, a glissé sur le dos avant de chuter dans une cavité de plusieurs mètres de profondeur présente sur le domaine de la station. Il résulte également de l'instruction, que cette cavité, dont il n'est pas contesté qu'elle se situait à proximité de l'aire de stationnement de la station, n'était signalée par aucun dispositif et ne faisait l'objet d'aucune protection particulière. Si la commune fait valoir que la station de ski était fermée en raison de la crise sanitaire, il résulte de ses propres écritures, ainsi que des dispositions, dans leur rédaction applicable au litige, de l'article 18 du décret du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l'épidémie de covid-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire, que seules les remontées mécaniques n'étaient pas accessibles au public. Il résulte également des déclarations du maire de Ghisoni, accordées à un titre de la presse quotidienne régionale publié le 11 janvier 2021, que la commune avait " fait en sorte que la route [d'accès à la station de ski] soit praticable pour que les gens puissent monter s'amuser un peu ". Ainsi, en rendant accessible la station de ski de la commune sans que le maire ne signale spécialement le danger constitué par cette cavité qui, par sa nature et son importance, excède ceux contre lesquels les intéressés doivent, par leur prudence, se prémunir, il apparaît que l'obligation de la commune de Ghisoni à l'égard de M. D n'est pas sérieusement contestable.

5. Toutefois, il n'est pas contesté que le chemin emprunté par M. D pour regagner le parking de la station de ski n'était pas au nombre des sentiers balisés, de sorte que cette imprudence fautive est de nature à exonérer partiellement l'administration de sa responsabilité. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation en laissant la moitié des conséquences dommageables de l'accident à la charge de M. D.

6. L'accident survenu le 19 février 2021 a notamment causé un traumatisme crânien léger sans perte de connaissance, un traumatisme thoracique avec fractures costales, un pneumothorax, un hématome du flanc gauche, des fractures non déplacées des apophyses transverses des vertèbres lombaires aux étages 1 à 3 et un arrachement osseux au niveau de la main droite. L'état de santé de M. D a ainsi nécessité une hospitalisation du 19 au 24 février 2021, ainsi que cela ressort du bulletin de situation du 24 février 2021, soit un déficit fonctionnel temporaire total d'une durée de cinq jours. De plus, une ponction de l'hématome du flanc gauche a été réalisée le 16 mars 2021.

7. Eu égard à la durée du déficit fonctionnel temporaire total, à la durée prévisible du déficit fonctionnel temporaire partiel et à l'importance prévisible des souffrances endurées, les préjudices personnels du requérant présentent un caractère de certitude suffisant à hauteur de la somme de 2 500 euros, après application du partage de responsabilité mentionné au point 5. En revanche, les autres postes de préjudices, qui ne sont au demeurant pas établis en l'état de l'instruction et dont la mesure d'expertise sollicitée permettra de déterminer la nature et l'importance, ne présentent pas un caractère de certitude suffisant. Il y a ainsi lieu de condamner la commune de Ghisoni et son assureur, la SMACL, à verser in solidum à M. D une somme de 2 500 euros à titre de provision. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 20 mars 2022, date de réception par la commune de la réclamation préalable du requérant.

8. En second lieu, aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ".

9. Si l'état de l'instruction permet au juge des référés de déterminer avec une certitude suffisante le montant de la provision à allouer au requérant, la mesure d'expertise demandée par M. D présente un caractère utile pour fixer la date de consolidation de son état de santé ainsi que pour déterminer l'ensemble des préjudices subis. Cette demande entre dès lors dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, en conséquence, d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 2 de la présente ordonnance.

O R D O N N E :

Article 1er : La commune de Ghisoni et la société mutuelle d'assurance des collectivités locales sont condamnées, in solidum, à verser à M. D une provision de 2 500 euros avec intérêt au taux légal à compter du 20 mars 2022.

Article 2 : M. B C, inscrit sur le tableau des experts auprès de la cour administrative d'appel de Marseille, demeurant Clinique Maymard, 13 rue Marcel Paul à Bastia, est désigné avec pour mission de :

1°) se faire communiquer tous les documents médicaux utiles à sa mission ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. D ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

2°) décrire l'état de santé actuel de M. D ;

3°) préciser l'origine des affections dont se plaint M. D et dire si elles sont imputables à l'accident dont il a été victime le 19 février 2021 et, le cas échéant, dans quelle proportion (exprimée en pourcentage) ;

4°) déterminer, d'une part, la date de consolidation des blessures et, d'autre part, la durée de l'incapacité temporaire totale, le taux d'incapacité permanente partielle, le préjudice esthétique, les souffrances physiques, le préjudice d'agrément, en relation directe avec l'accident ; dans le cas où l'état de santé ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

5°) donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle et professionnelle de M. D ;

6°) fournir au tribunal, de manière générale, tous éléments susceptibles de lui permettre de statuer sur un éventuel recours en responsabilité.

L'expert disposera des pouvoirs d'investigations les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de sa mission et éclairer le tribunal administratif.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 5 : L'expertise aura lieu en présence de M. D, de la commune de Ghisoni, de la société mutuelle d'assurance des collectivités locales et de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Corse.

Article 6 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 7 : L'expert déposera son rapport en deux exemplaires au greffe du tribunal dans un délai de quatre mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 9 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D, à la commune de Ghisoni, à la société mutuelle d'assurance des collectivités locales, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Corse et à M. B C, expert.

Fait à Bastia, le 5 octobre 2022.

Le juge des référés,

Signé

Hanafi HALIL

La République mande et ordonne au préfet de Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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