mardi 3 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bastia |
| Section | Tribunal Administratif de Bastia |
| N° Dossier | TA20-2201108 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | ANTONIOTTI |
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête et des mémoires enregistrés le 13 septembre 2022 et les 9 mai et 22 septembre 2024, sous le n° 2201107, Mme A B, représentée par Me Antoniotti, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 24 février 2022 du préfet de la Haute-Corse portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants " au titre de la campagne 2015 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la récupération des aides versées au titre de l'année 2015 est prescrite ;
- la décision est insuffisamment motivée en droit et en fait ;
- le préfet a méconnu le principe du contradictoire et notamment le principe général des droits de la défense car la procédure préalable mise en œuvre ne lui a pas permis de comprendre précisément ce qui lui était reproché et d'apporter des éléments de réponse ;
- cette décision est entachée d'un vice de procédure tiré de l'irrégularité du contrôle sur place du 11 avril 2019 ;
- il a été fait une inexacte application de l'article 4 du règlement (UE) n° 1307/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- il a été fait une inexacte application de l'article 60 du règlement (UE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013.
Par des mémoires en défense enregistrés les 27 mars et 17 juillet 2024, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
II. Par une requête et des mémoires enregistrés le 13 septembre 2022 et les 9 mai et 22 septembre 2024, sous le n° 2201108, Mme A B, représentée par Me Antoniotti, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 24 février 2022 du préfet de la Haute-Corse portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants " au titre de la campagne 2016 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision est insuffisamment motivée en droit et en fait ;
- le préfet a méconnu le principe du contradictoire et notamment le principe général des droits de la défense car la procédure préalable mise en œuvre ne lui a pas permis de comprendre précisément ce qui lui était reproché et d'apporter des éléments de réponse ;
- cette décision est entachée d'un vice de procédure tiré de l'irrégularité du contrôle sur place du 11 avril 2019 ;
- il a été fait une inexacte application de l'article 4 du règlement (UE) n° 1307/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- il a été fait une inexacte application de l'article 60 du règlement (UE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013.
Par des mémoires en défense enregistrés les 27 mars et 17 juillet 2024, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
III. Par une requête et des mémoires enregistrés le 13 septembre 2022 et les 9 mai et 22 septembre 2024, sous le n° 2201109, Mme A B, représentée par Me Antoniotti, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 24 février 2022 du préfet de la Haute-Corse portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants " au titre de la campagne 2017 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soulève les mêmes moyens que dans la requête n° 2201108.
Par des mémoires en défense enregistrés les 27 mars et 17 juillet 2024, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête par les mêmes motifs que ceux exposés sous le n° 2201108.
IV. Par une requête et des mémoires enregistrés le 13 septembre 2022, le 9 mai 2024 et le 22 septembre 2024, sous le n° 2201110, Mme A B, représentée par Me Antoniotti, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 24 février 2022 du préfet de la Haute-Corse portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants " au titre de la campagne 2018 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soulève les mêmes moyens que dans la requête n° 2201109.
Par des mémoires en défense enregistrés les 27 mars et 17 juillet 2024, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête par les mêmes motifs que ceux exposés sous le n° 2201109.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le règlement (CE) n° 1082/003 du 23 juin 2003 de la Commission fixant les modalités d'application du règlement (CE) n° 1760/2000 du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les contrôles minimaux à effectuer dans le cadre du système d'identification et d'enregistrement des bovins ;
- le règlement (UE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le règlement (UE) n° 1307/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le règlement (CE, Euratom) n° 2988/95 du 18 décembre 1995 ;
- le règlement délégué (UE) n° 639/2014 de la Commission du 11 mars 2014 ;
- le règlement d'exécution de la Commission n°809/2014 du 17 juillet 2014 ;
- le code général des impôts ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code rural et de la pêche maritime ;
- l'arrêté du 6 août 2013 relatif à l'identification des animaux de l'espèce bovine ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Nathalie Sadat, conseillère ;
- les conclusions de Mme Pauline Muller, rapporteure publique ;
- et les observations de Me Antoniotti, avocate de Mme. B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B a bénéficié, en qualité d'exploitante agricole, de paiements directs au titre des régimes de soutien relevant de la politique agricole commune pour les campagnes 2015 à 2018. Par quatre décisions du 24 février 2022 portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants ", pour chacune de ces campagnes, dont Mme B demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet de la Haute-Corse a procédé au retrait de ces aides.
2. Les requêtes n° 2201107, n° 2201108, n° 2201109 et n° 2201110 présentées pour Mme B, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la prescription des aides versées au titre de la campagne 2015 :
3. Aux termes de l'article 1er du règlement n° 2988/95 du 18 décembre 1995 relatif à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes : " 1. Aux fins de la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, est adoptée une réglementation générale relative à des contrôles homogènes et à des mesures et des sanctions administratives portant sur des irrégularités au regard du droit communautaire. / 2. Est constitutive d'une irrégularité toute violation d'une disposition du droit communautaire résultant d'un acte ou d'une omission d'un opérateur économique qui a ou aurait pour effet de porter préjudice au budget général des Communautés ou à des budgets gérés par celles-ci, soit par la diminution ou la suppression de recettes provenant des ressources propres perçues directement pour le compte des Communautés, soit par une dépense indue ". Aux termes de l'article 3 du même règlement :" 1. Le délai de prescription des poursuites est de quatre ans à partir de la réalisation de l'irrégularité visée à l'article 1er paragraphe 1. Toutefois, les réglementations sectorielles peuvent prévoir un délai inférieur qui ne saurait aller en deçà de trois ans. / Pour les irrégularités continues ou répétées, le délai de prescription court à compter du jour où l'irrégularité a pris fin. Pour les programmes pluriannuels, le délai de prescription s'étend en tout cas jusqu'à la clôture définitive du programme. / La prescription des poursuites est interrompue par tout acte, porté à la connaissance de la personne en cause, émanant de l'autorité compétente et visant à l'instruction ou à la poursuite de l'irrégularité. Le délai de prescription court à nouveau à partir de chaque acte interruptif. / () / 3. Les États membres conservent la possibilité d'appliquer un délai plus long que celui prévu respectivement au paragraphe 1 et au paragraphe 2 ".
4. La Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans un arrêt du 6 octobre 2015, Firma Ernst Kollmer Fleischimport und-export (C-59/14), que la réalisation d'une irrégularité suppose la réunion d'une violation du droit de l'Union et d'un préjudice au budget de l'Union. Si cette violation a été détectée après la réalisation du préjudice, le délai de prescription commence à courir à partir du moment où tant la violation que le préjudice sont survenus. Le point de départ du délai se situe, conformément à l'objectif de protection des intérêts financiers de l'Union, à la date de l'évènement survenant en dernier lieu, à savoir la réalisation du préjudice s'il est postérieur à la violation et cette violation si elle est postérieure à l'octroi de l'avantage. Enfin, le préjudice se réalise lorsqu'il est effectivement porté au budget de l'Union c'est-à-dire à la date à laquelle la décision d'octroyer définitivement l'avantage concerné est prise.
5. Ainsi, en l'espèce, il résulte de ce qui a été dit aux deux points précédents que le point de départ du délai de prescription, s'agissant des aides octroyées au titre de la campagne 2015, est le 26 avril 2018, date de réalisation du préjudice et date à laquelle la décision d'octroyer définitivement l'avantage concerné a été prise. Par suite, à la date d'édiction de la décision préfectorale, soit le 24 février 2022 la prescription n'était pas acquise.
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :
S'agissant de leur légalité externe :
6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "
7. Les décisions en litige qui citent les dispositions dont il a été fait application, rappellent par ailleurs la procédure administrative préalable, à savoir le contrôle sur place du 11 avril 2019, les deux phases contradictoires, la synthèse des échanges qui ont eu lieu dans ce cadre et expliquent en quoi les éléments du requérant n'ont pas permis de justifier l'exercice d'une activité agricole ou le caractère autonome de son exploitation. Dès lors, elles comportent l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui ont permis à la requérante d'en discuter utilement, la circonstance qu'elles visent un rapport de la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations dont le requérant n'aurait eu connaissance qu'à l'issue de l'enquête pénale préliminaire étant à cet égard sans incidence. Par suite, le moyen tiré du vice de forme qui manque en fait, doit être écarté.
8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration :" Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, (), sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 122-1 de ce code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. (). ". Aux termes de son article L. 122-2 :" Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant. ". Aux termes de l'article L. 211-2 du même code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction ; () 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits () ".
9. En l'espèce, à la suite du contrôle réalisé sur place, le 11 avril 2019, le préfet de la Haute-Corse a mis en œuvre deux phases contradictoires successives. La première a été ouverte par un courrier du 29 avril 2019 dont l'objet était libellé de la manière suivante " clause de contournement - scission fictive d'exploitation - phase contradictoire " par lequel le préfet, après avoir invoqué l'article 60 du règlement n° 1306/2013 du 17 décembre 2013, a notamment demandé à la requérante de produire les preuves que son exploitation possédait une autonomie de gestion et de fonctionnement, la requérante y ayant répondu le 29 mai 2019. La seconde phase a été ouverte par un courrier du préfet du 31 janvier 2020 qui avait pour objet : " rejet de demandes d'aides - phase contradictoire ", par lequel le préfet, au visa de l'article 4 du règlement (UE) n°1307/2013 du 17 décembre 2013, a indiqué que les pièces produites ne permettaient pas de vérifier que Mme B prenait les décisions de nature économique relatives à " son exploitation ", alors que plusieurs éléments, notamment la nécessité d'une bétaillère ou de prestations de transport pour assurer les montées en estive, l'absence de preuve d'achat des deux tracteurs, leur caractère vétuste, l'absence de matériel de fenaison pour récolter les neuf hectares de luzerne déclarés, l'absence de matériel relatif à la culture ou la cueillette d'olives ainsi que l'absence de justificatifs de vente de produits animaux et d'achat d'intrants, laissaient à penser que l'intéressée n'exploitait pas réellement les surfaces déclarées. Mme B y a répondu le 17 février 2020.
10. Ainsi, il ressort des pièces des dossiers, que l'intéressée a été précisément informée des griefs formulés à son encontre, ce qui lui a permis de présenter des observations écrites accompagnées des pièces qu'elle a estimées utiles de produire, le préfet ayant effectivement pris en considération les réponses ainsi apportées avant d'édicter les décisions attaquées. Si, par ailleurs, l'intéressée fait état de ce que la procédure contradictoire ayant été engagée à la suite d'un contrôle sur place, réalisé dans le cadre d'une opération convenue par un comité opérationnel départemental antifraude, la procédure administrative se serait appuyée sur des éléments de l'enquête pénale préliminaire qui n'auraient pas été portés à sa connaissance, elle ne l'établit pas et aucune des pièces du dossier ne permet davantage d'en justifier. Enfin, la circonstance qu'un délai de plusieurs mois se serait écoulé entre la deuxième phase contradictoire et l'édiction des décisions en litige est sans incidence sur leur légalité alors au surplus, que la période d'instruction s'est déroulée durant la crise sanitaire et que le délai pour prendre les décisions en cause s'explique par la complexité de ces dossiers. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à soutenir que les principes généraux des droits de la défense et du contradictoire auraient été méconnus.
11. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (CE) n°1082/003 du 23 juin 2003 : " Les contrôles sur place sont généralement effectués de manière inopinée. Un préavis limité au délai strictement nécessaire qui, en règle générale, ne doit pas dépasser quarante-huit heures, peut toutefois être donné. ". Aux termes de l'article 25 du règlement d'exécution de la commission n°809/2014 du 17 juillet 2014 : " Les contrôles sur place peuvent être précédés d'un préavis pour autant que cela n'interfère pas avec leur objectif ou leur efficacité. Tout préavis est strictement limité à la durée minimale nécessaire et ne peut dépasser 14 jours. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 21 du règlement d'exécution (UE) n° 809/2014 du 17 juillet 2014 : " 1. Une demande d'aide liée aux animaux au sens de l'article 2, paragraphe 1, deuxième alinéa, point (15), du règlement délégué (UE) no 640/2014 ou une demande de paiement dans le cadre de mesures de soutien lié aux animaux au sens de l'article 2, paragraphe 1, deuxième alinéa, point (14), dudit règlement contiennent toutes les informations nécessaires pour déterminer l'admissibilité à l'aide et/ou au soutien, et notamment: () / c) le nombre d'animaux de chaque espèce faisant l'objet d'une demande d'aide ou de paiement liés aux animaux et, en ce qui concerne les bovins, leur code d'identification;/ d) le cas échéant, l'engagement du bénéficiaire de maintenir les animaux visés au point c) dans son exploitation pendant une période fixée par l'État membre et l'indication du ou des lieux où cette détention aura lieu ainsi que la période concernée () ". Enfin, aux termes de l'article 5 de l'arrêté du 6 août 2013 relatif à l'identification des animaux de l'espèce bovine :" Sur demande de tout agent mandaté par le maître d'œuvre de l'identification ou de tout agent mandaté par la direction départementale en charge de la protection des populations ou la direction départementale en charge des territoires, tout détenteur est tenu de présenter tous ses animaux ainsi que tous les documents d'identification (registre des bovins, documents de notification, passeports) présents dans son exploitation et toutes les marques auriculaires agréées qu'il a en stock. / En cas d'intervention de ces agents, le détenteur est tenu de faciliter l'accès à ses animaux en assurant notamment leur contention. "
12. Il ressort des pièces des dossiers, et notamment de la lecture et des termes mêmes de l'arrêt du 22 novembre 2023, que la chambre correctionnelle de la cour d'appel de Bastia n'a pas annulé l'ensemble des actes de procédure qui ont fait suite au contrôle sur place du 11 avril 2019 mais seulement certains actes de la procédure pénale, indépendante de la procédure administrative. Par ailleurs, alors que le délai de prévenance ne constitue qu'une possibilité qui ne peut être offerte que dans l'hypothèse où cela n'interfère pas avec l'objectif du contrôle, si la requérante soutient, devant le tribunal, qu'il incombait aux contrôleurs de se déplacer sur les parcelles mentionnées sur le bordereau de localisation rempli au titre de la campagne 2019, il résulte de la lecture dudit bordereau que les animaux étaient susceptibles de se trouver soit sur des ilots appartenant à son fils, soit dans un bâtiment de son exploitation dont la localisation n'était pas précisée, le préfet faisant en outre valoir, sans être contesté, que le fils de la requérante qui la représentait le jour du contrôle sur place, a indiqué aux contrôleurs de l'agence de services et de paiement, qu'il n'était pas nécessaire de se rendre sur les autres parcelles. Par suite, dès lors qu'ainsi qu'il a été dit au point 7, les décisions en litige ne reposent pas uniquement sur l'absence constatée de plusieurs bovins lors de ce contrôle mais également sur les éléments recueillis au cours de la procédure contradictoire préalable qui n'ont pas permis à la requérante de justifier du caractère suffisamment autonome de son exploitation, celle-ci n'est pas fondée à soutenir qu'il revenait aux agents de se déplacer sur d'autres secteurs. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité du contrôle du 11 avril 2019 doit être écarté en toutes ses branches.
S'agissant de leur légalité interne :
13. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n°1307/2013 du 17 décembre 2013 : " 1. Aux fins du présent règlement, on entend par: / a) "agriculteur", une personne physique ou morale ou un groupement de personnes physiques ou morales, quel que soit le statut juridique conféré selon le droit national à un tel groupement et à ses membres, dont l'exploitation se trouve dans le champ d'application territoriale des traités, () et qui exerce une activité agricole; b) "exploitation", l'ensemble des unités utilisées aux fins d'activités agricoles et gérées par un agriculteur qui sont situées sur le territoire d'un même État membre ;/ c) "activité agricole":/i) la production, l'élevage ou la culture de produits agricoles, y compris la récolte, la traite, l'élevage et la détention d'animaux à des fins agricoles, / ii) le maintien d'une surface agricole dans un état qui la rend adaptée au pâturage ou à la culture sans action préparatoire allant au-delà de pratiques agricoles courantes ou du recours à des machines agricoles courantes, sur la base de critères à définir par les États membres en se fondant sur un cadre établi par la Commission, ou / iii) l'exercice d'une activité minimale, définie par les États membres, sur les surfaces agricoles naturellement conservées dans un état qui les rend adaptées au pâturage ou à la culture () "
14. Enfin, il résulte des articles 32, 41, 43, 50 et 52 du même règlement que les paiements directs au titre des régimes de soutien relevant de la politique agricole commune ne peuvent être accordés qu'à des personnes répondant à la définition d'" agriculteur " prévue au a) du premier paragraphe de l'article 4 de ce règlement.
15. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, en particulier de l'interprétation donnée aux dispositions pertinentes par les décisions C-61/09 du 14 octobre 2010, Landkreis Bad Dürkheim, et C-176/20 du 7 avril 2022, SC Avio Lucos SRL, que pour être qualifiée d'" agriculteur ", la personne concernée doit détenir un pouvoir de disposition suffisant sur les unités de son exploitation aux fins de l'exercice de son activité agricole, percevoir les bénéfices et assumer les risques financiers en ce qui concerne l'activité agricole sur les terres pour lesquelles la demande d'aide est formulée.
16. Pour procéder au retrait des aides relevant de la politique agricole commune accordées au titre des campagnes 2015 à 2018, le préfet de la Haute-Corse s'est fondé sur le fait que Mme B n'a justifié ni de l'exercice d'une activité agricole ni de l'autonomie de son exploitation ni par suite de la qualité d'agricultrice, au sens des dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 1307/2013, " une gestion commune et un contrôle des troupeaux ", ayant été constatée lors du contrôle sur place, réalisé le 11 avril 2019, les services de l'Etat ayant recueilli plusieurs informations et constaté " un siège d'exploitation situé à la même adresse que Mme A B, à Piano ", "des parcellaires imbriquées ", " des coordonnées communes (courriel et numéro de téléphone) " ainsi qu'une représentation de la requérante par son fils, exploitant agricole, également objet du contrôle du 11 avril 2019.
17. Pour contester l'ensemble de ces éléments, et notamment, pour justifier tout d'abord, de son pouvoir de disposition suffisant sur les unités de son exploitation, Mme B se prévaut de l'ancienneté de son activité, créée en 1992, de ce qu'elle possède un cheptel, versant à cet égard, un constat d'huissier établi le 10 septembre 2019, auquel est annexé un extrait du livre des bovins, plusieurs listes des bovins de l'exploitation et de ses effectifs, extraits d'une base de données " boviclic ", sans toutefois apporter une quelconque explication quant à l'utilisation de ce logiciel, une attestation en date du 19 février 2018, de production animale délivrée par un organisme de certification, " ecocert ", une facture datée du 5 avril 2016, relative à une redevance d'abattage de l'abattoir de Ponte Leccia, des tickets de pesée fiscale des abattoirs de Ponte Leccia, de Porto-Vecchio, de Cuttoli Corticchiato, correspondant à plusieurs pesées effectuées durant la période en litige mais également plusieurs factures d'analyses réalisées par des laboratoires vétérinaires entre 2015 et 2018 ainsi que des factures d'achat de la chambre d'agriculture, en date des 26 mars, 2 août et 26 septembre 2018, relatives à des boucles d'identification. Pour ce qui est des parcelles exploitées, l'intéressée produit une convention pluriannuelle de pâturage signée avec la commune de Corscia en 2014 et les titres exécutoires relatifs au paiement de la redevance d'occupation, plusieurs certificats établis par l'organisme de certification " ecocert " datés du 17 septembre 2021 et du 6 novembre 2020, plusieurs rapports d'audit réalisés dans le cadre de la conversion de l'exploitation en agriculture biologique, des factures d'achat de grillage et de piquets datées du 30 janvier 2017 et du 2 février 2017. En outre, l'intéressée fait également état de ce qu'elle exploiterait une oliveraie et une luzernière sans cependant justifier en être propriétaire ou occupante temporaire et sans par ailleurs en préciser la localisation.
18. En outre, afin de justifier de ce qu'elle représente son exploitation auprès de partenaires, Mme B verse au débat des attestations de la mutuelle sociale agricole couvrant la période en litige, une adhésion du 12 décembre 2016 à une coopérative agricole, une cotisation auprès de la chambre d'agriculture de la Haute-Corse ainsi que des attestations d'assurance. Par ailleurs, afin de justifier de la réalisation de ventes en propre, l'intéressée qui précise que la luzernière lui permet de nourrir son bétail et que ses ventes interviennent en complément de rémunération, produit plusieurs factures de vente de luzerne, datées des 27 décembre 2017, 28 février, 1er et 19 juin 2018, de faibles montants. Ainsi, cette activité doit être regardée comme accessoire. Si par ailleurs, la requérante déclare exploiter une oliveraie centenaire, elle précise qu'aucun commerce n'en a été fait depuis plusieurs années. Enfin, l'intéressée ne verse au débat, aucun élément qui attesterait de la vente d'animaux durant les années en litige, la seule production de tickets de pesée fiscale étant insuffisante à cet égard, dès lors qu'ainsi qu'elle l'a elle-même indiqué, lors de la phase contradictoire, la commercialisation des animaux est assurée par son fils C, qui dispose de son réseau, au sein du circuit des boucheries " marocaines ". Ainsi, alors même que Mme B justifierait disposer d'un cheptel, exploiter des parcelles agricoles, voire être enregistrée en qualité d'agricultrice sur la période en litige, l'ensemble des éléments produits devant le tribunal ne sauraient suffire à justifier de son pouvoir de représentation à l'égard de l'extérieur et de la réalisation de ventes en propre, ce dernier élément constituant un élément substantiel dès lors qu'il permet à l'agriculteur de disposer du produit de son exploitation et d'en percevoir les bénéfices.
19. S'agissant du matériel de son " exploitation ", d'une part, Mme B produit plusieurs photographies relatives à un abreuvoir, une cuve de stockage d'eau, un râtelier à foin, du petit matériel d'élagage et de débroussaillage, deux tracteurs, des rouleaux de filet devant servir à l'exploitation de l'oliveraie, mais également plusieurs éléments relatifs à la conversion de " son exploitation " en agriculture biologique ainsi que la convention signée, le 14 juin 2017, avec l'organisme Interbio, indique, d'autre part, que son mari aurait jeté par inadvertance certaines factures et soutient, qu'en tout état de cause, possession vaut titre. En outre, en réponse aux observations de l'administration qui relève l'absence de camion bétaillère, de matériel nécessaire aux fenaisons ou de preuves de prestations achetées auprès de tiers, l'intéressée produit l'attestation d'un agriculteur datée du 8 février 2020, qui déclare être intervenu dans le cadre de l'entraide agricole pour des transports ponctuels en échange du prêt d'un tracteur équipé d'un gyrobroyeur en 2016 et 2017, une attestation similaire datée du 13 février 2020, relative à l'aide apportée pour la fenaison pour trois coupes en 2015 et deux coupes en 2016, en échange du prêt d'un tracteur et enfin, une troisième attestation relative à une aide apportée par un agriculteur pour la fenaison en 2017 pour une contrepartie identique. Toutefois, dès lors que l'ensemble de ces éléments et attestations demeurent imprécis et ne justifient pas des modalités de transport des animaux pour assurer les montées en estive ou pour les acheminer vers les abattoirs et notamment vers celui de Porto-Vecchio, éloigné du siège de l'exploitation, Mme B ne saurait être considérée comme ayant justifié avoir disposé, durant les années en litige, de matériels lui permettant d'exploiter son activité de manière autonome, au sens des dispositions précitées aux points 13 à 16, la circonstance invoquée et tirée de ce que le modèle économique de l'exploitation de l'intéressée reposerait sur l'entraide agricole étant à cet égard sans incidence dès lors qu'il ressort des termes mêmes de l'article L. 325-1 du code rural et de la pêche maritime, que les parties au contrat d'entraide sont des agriculteurs.
20. Enfin, si pour justifier de la perception de bénéfices, l'intéressée produit ses avis d'imposition sur les revenus des années en litige dont il ressort qu'elle a déclaré 2 182 euros de revenus agricoles en 2015, 37 209 euros dont 2 301 euros de bénéfices en 2016, 33 880 euros de recettes dont 3 356 euros de bénéfices en 2017, 29 959 euros de recettes et 4 379 euros de bénéfices en 2018, alors que la requérante soutient ne pas avoir tenu de comptabilité au cours de la période en cause, l'article 64 bis du code général des impôts lui imposant pourtant la tenue d'un document donnant le détail journalier des recettes professionnelles ainsi que des factures et toute pièce justificative de ces recettes, avoir égaré un porte documents contenant des factures intéressant la période et ne verse au débat aucun document permettant de contrôler la traçabilité des flux financiers générés par son activité, il y a lieu de considérer que ces éléments ne paraissent pas suffisants pour permettre au tribunal de vérifier que l'intéressée a effectivement perçu les bénéfices déclarés auprès de l'administration fiscale.
21. En conséquence, il résulte de ce qui précède que si Mme B s'est déclarée en tant qu'agricultrice et possédait un troupeau, exploitait des parcelles et, percevait des recettes de la vente d'une partie de la production de sa luzernière, principalement destinée à l'alimentation de son cheptel, elle ne disposait pas d'une autonomie suffisante pour en percevoir les bénéfices, assumer les risques financiers liés à cette activité et pour lui permettre d'être considérée comme une " agricultrice " au sens des dispositions du a) du premier paragraphe de l'article 4 du règlement (UE) n°1307/2013 du 17 décembre 2013. Ainsi, le préfet pouvait légalement, pour ce motif, procéder au retrait des aides accordées.
22. En second lieu, l'article 60 du règlement 1306/2013 du 17 décembre 2013, intitulé " clause de contournement ", prévoit qu'aucune aide n'est accordée aux personnes " dont il est établi qu'elles ont créé artificiellement les conditions requises en vue de l'obtention de ces avantages, en contradiction avec les objectifs visés par la législation. " Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que Mme B, faute de pouvoir être considérée comme une " agricultrice " au sens des dispositions du a) du premier paragraphe de l'article 4 de ce règlement, ne remplissait pas les conditions requises pour l'obtention des aides versées. Par suite, le préfet n'a pas fait une inexacte application de ces dispositions.
23. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'étant pas fondée à demander l'annulation des décisions du 24 février 2022 du préfet de la Haute-Corse portant " rejet des aides découplées, paiement de base, paiement redistributif, paiement vert et aides aux bovins allaitants " au titre des campagnes 2015 à 2018, ses requêtes doivent être rejetées en toutes leurs conclusions.
D É C I D E :
Article 1er : Les requêtes de Mme B sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la ministre de l'agriculture, de la souveraineté alimentaire et de la forêt.
Copie sera adressée au préfet de la Haute-Corse.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, où siégeaient :
Mme Anne Baux, présidente ;
M. Jan Martin, premier conseiller ;
Mme Nathalie Sadat, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.
La rapporteure,
Signé
N. SADATLa présidente,
Signé
A. BAUX
La greffière,
Signé
R. ALFONSI
La République mande et ordonne à la ministre de l'agriculture, de la souveraineté alimentaire et de la forêt en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
R. ALFONSI
R. ALFONSI
Nos 2201107, 22001108, 2201109 et 2201110
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026