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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2201442

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2201442

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2201442
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS NEVEU- CHARLES & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2022, M. A E et Mme F B épouse E, représentés par la SELARL Neveu, D et associés, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Bastia à leur verser la somme de 73 800 euros en réparation du préjudice causé suite à la prise en charge de la grossesse de Mme E, le 4 septembre 2020, cette somme devant être assortie des intérêts au taux légal, à compter de la réception, le 3 août 2022, de leur demande préalable et de leur capitalisation ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Bastia la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- la responsabilité pour faute de l'hôpital est engagée à raison du retard de diagnostic d'une torsion de l'intestion grêle ;

- ce retard a entraîné une perte de chance d'être opérée plus rapidement et d'éviter un accouchement prématuré ;

- le préjudice qu'ils ont subi à la suite de cette faute se compose de souffrances physiques endurées par Mme E pour 20 000 euros, d'un déficit fonctionnel permanent pour 11 800 euros, du préjudice moral qu'ils ont subi pour 10 000 euros et des souffrances physiques endurées par les deux enfants pour 32 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 2 mai 2023, la caisse nationale militaire de sécurité sociale informe le tribunal qu'elle n'a aucune créance à faire valoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2024, le centre hospitalier de Bastia, représenté par le cabinet Jean-Louis Seatelli, conclut à ce que les conclusions indemnitaires des requérants soient ramenées à de plus justes proportions.

Il soutient qu'il n'est responsable qu'à hauteur de 25% d'un risque d'accouchement prématuré et à hauteur de 10 % du préjudice moral des parents lié à la perte de leurs enfants.

Vu :

- l'ordonnance du 8 avril 2022, par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par M. G et M. C à la somme totale de 1 772 euros.

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- et les conclusions de Mme Pauline Muller, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Le 4 septembre 2020, suite à des douleurs abdominales, Mme E, alors enceinte de cinq mois et demi de jumeaux, a été admise au centre hospitalier de Calvi-Balagne. Elle a été transférée le jour même au centre hospitalier de Bastia, puis, le surlendemain au centre hospitalier de Nice où une IRM a mis en évidence une occlusion intestinale, entraînant une laparotomie. Le 7 septembre, Mme E y a accouché de deux enfants prématurés qui sont décédés les 13 et 14 septembre suivants. Par l'ordonnance n° 2100750 du 22 juillet 2021, le juge des référés du tribunal a désigné un collège d'experts composé de M. G et de M. C qui ont déposé leur rapport final le 26 janvier 2022. Le 3 août 2022, M. et Mme E ont présenté une réclamation préalable à laquelle le centre hospitalier de Bastia n'a pas répondu. M. et Mme E demandent au tribunal de condamner cet hôpital à leur verser la somme globale de 73 800 euros en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Bastia :

2. L'article L. 1142-1 du code de la santé publique dispose que : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise des docteurs G et C, respectivement chirurgien digestif et chirurgien gynécologique, qu'à la suite de l'admission au centre hospitalier de Bastia, le 4 septembre 2020, de Mme E, souffrant d'un syndrome abdominal aigu survenu durant sa grossesse, aucune IRM n'a été réalisée, entraînant un retard de diagnostic de 48 heures. Ainsi qu'il a été dit au point 1, cet examen qui ne sera réalisé qu'au centre hospitalier de Nice, le 6 septembre suivant, permettra de constater une torsion de l'intestin grêle. Ainsi, les requérants sont fondés à soutenir que ce retard de diagnostic constitue une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Bastia.

En ce qui concerne le lien de causalité :

4. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire cité aux points 1 et 3, que le retard de prise en charge du syndrome abdominal a fait perdre à Mme E une chance d'éviter, d'une part, par une intervention chirurgicale, des douleurs persistantes et l'ablation partielle de son intestin grêle et, d'autre part, un accouchement prématuré entraînant le décès de ses deux enfants. Toutefois, le rapport d'expertise judiciaire n'apporte pas de précision suffisante sur le taux de perte de chance, imputable à la faute de l'hôpital, d'éviter pour la requérante des douleurs persistantes et l'ablation partielle de son intestin grêle. De même, ce rapport ne détermine pas le taux de perte de chance, imputable à cette faute, d'éviter le décès précoce des enfants des requérants.

Sur les préjudices :

6. En premier lieu, le rapport d'expertise judiciaire ne distingue pas, parmi les souffrances endurées par Mme E, les souffrances physiques, imputables à la faute, relatives aux douleurs persistantes et à l'ablation partielle de l'intestin grêle de la victime, des souffrances morales, imputables à cette même faute, résultant du décès des enfants. Il y a lieu d'en déterminer respectivement l'ampleur sur une échelle de 1 à 7.

7. En deuxième lieu, le rapport précité ne précise pas si les enfants des requérants ont subi des souffrances entre leur naissance et leur décès respectif. Il y a lieu d'en déterminer respectivement l'ampleur sur une échelle de 1 à 7.

8. En troisième lieu, ce rapport ne permet pas d'apprécier si M. et Mme E ont subi un préjudice moral distinct des souffrances psychologiques subies par Mme E qui ont été relevées dans ce rapport au titre du déficit fonctionnel permanent.

9. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner un complément d'expertise aux fins désignées ci-après.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions de la requête susvisée, procédé à un complément d'expertise.

Article 2 : Les docteurs G et C auront pour mission de :

1°) donner leur avis sur la perte de chance (pourcentage), imputable à la faute de l'hôpital, d'éviter pour Mme E des douleurs persistantes et l'ablation partielle de son intestin grêle ;

2°) donner leur avis sur la perte de chance (pourcentage), imputable à la faute de l'hôpital, d'éviter pour Mme E le décès précoce de ses enfants ;

3°) donner leur avis sur l'ampleur des souffrances endurées par Mme E, imputables à la faute commise par l'hôpital, relatives aux douleurs persistantes et à l'ablation partielle de l'intestin grêle de la victime, et celles, relatives aux souffrances morales, résultant du décès des enfants ; en déterminer respectivement l'ampleur sur une échelle de 1 à 7 ;

4°) donner leur avis sur l'existence éventuelle de souffrances, imputables à la faute de l'hôpital, endurées par les enfants des requérants entre leur naissance et leur décès respectif ; le cas échéant, en déterminer l'ampleur sur une échelle de 1 à 7 ;

5°) donner leur avis sur l'existence éventuelle d'un préjudice moral subi par M. et Mme E, distinct d'une souffrance psychologique subie par Mme E au titre de son déficit fonctionnel permanent.

Article 3 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par la présente décision sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme F B épouse E, à la caisse nationale militaire de sécurité sociale et au centre hospitalier de Bastia.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Baux, présidente ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

La présidente,

signé

A. BAUX

La greffière,

signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. ALFONSI

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