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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2201547

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2201547

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2201547
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LYON-CAEN, THIRIEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 décembre 2022 et 3 juin 2024, M. C A, représenté par Me Elkaim, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser :

- la somme de 120 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de son accident de service survenu le 25 novembre 2014 ;

- une provision de 10 000 euros, à valoir sur l'indemnisation définitive ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise avant dire droit afin d'évaluer l'étendue des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de cet accident ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Ajaccio la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier est engagée du fait des dysfonctionnements dans l'organisation et le fonctionnement du service qui ont causé son accident de service survenu le 25 novembre 2014 ;

- le centre hospitalier a méconnu son obligation de sécurité et de résultat en matière de protection de la santé et de la sécurité de ses agents ;

- il est en droit d'obtenir l'indemnisation de ses préjudices résultant des manquements de son employeur à hauteur de 120 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, le centre hospitalier d'Ajaccio conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- le centre hospitalier n'a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité ;

- les pertes de revenus et l'incidence professionnelle de l'accident de service ont été pris en charge dans le cadre du forfait pension ;

- l'intégralité du traitement de M. A lui a été versée jusqu'à la date de consolidation de son état de santé et postérieurement, la baisse de son traitement pendant le congé de longue durée, a été compensée par le comité de gestion des œuvres sociales (CGOS) ;

- le centre hospitalier a pris en charge l'intégralité de ses dépenses de santé ;

- les autres préjudices ne sont pas établis ni même chiffrés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zerdoud ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Mousset-Campana, substituant Me Elkaim, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, aide-soignant, exerce ses fonctions au sein du centre hospitalier d'Ajaccio. A la suite d'un accident sur son lieu de travail, le 25 novembre 2014, l'intéressé souffre d'une tenosynovite intéressant le fléchisseur du troisième doigt droit et d'une discopathie dégénérative au niveau L5-S1 dont le traitement a nécessité plusieurs interventions médicales et chirurgicales ainsi que des périodes de rééducation. Le 16 janvier 2015, M. A a été placé en congé de maladie imputable au service. Réunie le 25 juillet 2019, la commission de réforme s'est prononcée sur l'imputabilité au service des arrêts de travail du requérant pour la période du 25 novembre 2014 au 18 mai 2019, sur la consolidation de son état de santé et sur ses aptitudes à reprendre ses fonctions. Le 30 juillet 2019, le centre hospitalier d'Ajaccio a fixé la date de consolidation de l'état de santé de M. A au 28 septembre 2018 et l'a placé en congé de maladie ordinaire pour les arrêts de travail ultérieurs, soit du 29 septembre 2018 au 20 août 2019. Cette décision sera annulée par le tribunal, par un jugement en date du 15 avril 2021. Par une décision du 29 mars 2021, à la suite de deux avis favorables du comité départemental, M. A a été placé en congé de longue maladie à compter du 29 septembre 2019, pour une période de douze mois puis en congé de longue durée à compter du 29 septembre 2020, pour une période de six mois, prolongée à plusieurs reprises jusqu'au 28 septembre 2024. Le 19 octobre 2022, le conseil médical a notamment considéré que l'état de santé du requérant était compatible avec une reprise des fonctions à temps complet, sur un poste adapté et qu'à défaut d'acceptation d'un tel poste, une mise en inaptitude totale, absolue et définitive pourrait être prononcée. Le 6 décembre 2022, M. A a saisi le centre hospitalier d'Ajaccio d'une demande de réparation des préjudices que lui aurait causés son accident de service survenu le 25 novembre 2014. Par la présente requête, M. A demande notamment au tribunal de condamner le centre hospitalier d'Ajaccio à lui verser la somme de

120 000 euros.

Sur la responsabilité pour faute :

2. Pour déterminer si l'accident de service ayant causé un dommage est imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration, de sorte que l'agent soit fondé à engager une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale par cette collectivité ou établissement public de l'ensemble du dommage, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions en ce sens, de rechercher si l'accident est imputable à une faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du service.

3. Aux termes de l'article 23 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux fonctionnaires durant leur travail ". Aux termes de l'article L.4111-1 3° du code du travail, les articles L.4111-1 à L.4831-1 du même code, relatifs à la santé et la sécurité au travail des salariés sont applicables aux établissements hospitaliers. L'obligation de sécurité de l'employeur est prévue à l'article L.4121-1 du code du travail qui prévoit : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. / Ces mesures comprennent : / 1° Des actions de prévention des risques professionnels et de la pénibilité au travail / 2° Des actions d'information et de formation ;/ 3° La mise en place d'une organisation et de moyens adaptés. ". Aux termes de l'article L. 4121-2 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " L'employeur met en œuvre les mesures prévues à l'article L. 4121-1 sur le fondement des principes généraux de prévention suivants : 1° Eviter les risques ; 2° Evaluer les risques qui ne peuvent pas être évités ; 3° Combattre les risques à la source ; / 4° Adapter le travail à l'homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé ; / 5° Tenir compte de l'état d'évolution de la technique ; / 6° Remplacer ce qui est dangereux par ce qui n'est pas dangereux ou par ce qui est moins dangereux ;/ 7° Planifier la prévention en y intégrant, dans un ensemble cohérent, la technique, l'organisation du travail, les conditions de travail, les relations sociales et l'influence des facteurs ambiants, notamment les risques liés au harcèlement moral et au harcèlement sexuel, tels qu'ils sont définis aux articles L. 1152-1 et L. 1153-1; / 8° Prendre des mesures de protection collective en leur donnant la priorité sur les mesures de protection individuelle ; 9° Donner les instructions appropriées aux travailleurs ".

4. En premier lieu, le requérant soutient que le centre hospitalier d'Ajaccio a méconnu l'obligation de sécurité qui lui incombait en vertu des dispositions précitées, en l'exposant à la manœuvre et à la manutention de charges lourdes, dans des lieux dont la configuration est dangereuse, sans qu'il dispose de moyens adaptés et sans qu'aient été mises en place des mesures de prévention des risques, d'information ou de formation. Il résulte de l'instruction, d'une part, que lors de l'accident survenu le 25 novembre 2014, M. A manœuvrait un transpalette mécanique, sur lequel étaient déposés 50 à 60 cartons, pesant entre 10 et 15 kg chacun, réceptionnés à l'extérieur du service d'hémodialyse. S'il ne ressort pas de la lecture de leur fiche de poste que les aides-soignants doivent exercer des activités liées à la conduite d'un transpalette et si le médecin de prévention, relève, qu'il ne revient pas aux aides-soignants du service d'actionner les transpalettes et recommande que la livraison soit faite à l'étage afin d'éviter qu'un salarié seul ne l'actionne, il résulte toutefois de l'instruction, ainsi qu'en fait état M. A, que les aides-soignants sont effectivement amenés à réceptionner des cartons que la pharmacie hospitalière livre à l'extérieur du service, à l'aide d'un transpalette mécanique mis à leur disposition pour ce faire, cette tâche étant rendue plus dangereuse du fait de la configuration des locaux. Au surplus, il ne résulte pas de l'instruction et n'est au demeurant pas soutenu, que le centre hospitalier d'Ajaccio, qui se borne à faire valoir que les risques liés à cette manutention avaient bien été identifiés au travers du rapport effectué par le médecin de prévention, postérieurement à l'accident de service de M. A, aurait mis en œuvre les mesures de prévention, d'information ou de formation nécessaires afin de réduire les risques de blessures alors que par ailleurs, il n'est pas contesté que l'intéressé avait été victime d'un accident reconnu imputable au service en 2005, en manipulant également un transpalette mécanique. Par suite, eu égard aux obligations visées par les dispositions précitées des articles L. 4121-1 et L. 4121-2 du code du travail, le centre hospitalier d'Ajaccio qui ne saurait être considéré comme ignorant l'existence d'un tel risque lors de la survenance de l'accident, a commis une faute dans l'organisation ou le fonctionnement du service.

5. En deuxième lieu, si le centre hospitalier d'Ajaccio soutient que le requérant aurait manqué de " diligence " en ne se faisant pas assister d'un collègue afin d'actionner et manipuler le transpalette mécanique, il est constant que ledit établissement n'a mis en œuvre aucune mesure de prévention, afin d'informer ou de former les agents sur la manipulation de charges lourdes et les risques de blessures et qu'il ne saurait dès lors être fondé à soutenir que M. A aurait commis une faute ayant concouru à la réalisation de son dommage.

6. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité du centre hospitalier d'Ajaccio est engagée, sans qu'aucune faute ne puisse être imputée à la victime.

Sur les préjudices et la demande de désignation d'un expert :

7. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation ".

8. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du docteur B rédigé le 15 juin 2022 que M. A souffre de lombalgies persistantes, ainsi que d'un trouble anxiodépressif consécutifs à son accident. Par ailleurs, il ressort également de ce rapport que la reprise des fonctions du requérant est conditionnée à une adaptation de son poste de travail. Dans ces conditions, l'existence de préjudices causés par le comportement fautif de l'administration en l'absence de mesures nécessaires à la prévention des risques afin d'éviter la survenance de l'accident de service est établie. Toutefois, l'état du dossier ne permet pas de se prononcer sur l'étendue de ces préjudices. Il y a lieu, par suite, avant de statuer sur la requête de M. A, d'ordonner une expertise médicale avant dire droit afin de permettre l'évaluation de ceux-ci, avec la mission détaillée à l'article 4 ci-dessous.

Sur la demande de provision :

9. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

10. En l'espèce, si le requérant sollicite une provision d'un montant de 10 000 euros il n'établit pas, en l'état du dossier, le montant de ses préjudices et par suite, le caractère non sérieusement contestable de sa créance. Aussi, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de provision du requérant.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu de réserver ces conclusions jusqu'en fin d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Ajaccio est déclaré responsable des conséquences dommageables de l'accident de service dont a été victime M. A le 25 novembre 2014.

Article 2 : : Il sera, avant de statuer sur la demande indemnitaire de M. A, procédé par un expert, désigné par la présidente du tribunal, à une expertise avec pour missions de :

1°) se faire communiquer tous les documents médicaux utiles à sa mission ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. A ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

2°) de décrire l'état de santé antérieur et actuel de M. A et ses antécédents médicaux, ainsi que les séquelles physiques et psychologiques, dont il serait atteint ;

3°) préciser l'origine des affections dont se plaint M. A et dire si elles sont en relation directe et certaine avec l'accident de service dont il a été victime le 25 novembre 2014 et, le cas échéant, dans quelle proportion (exprimée en pourcentage) ;

4°) indiquer à quelle date l'état de santé de M. A peut être considéré comme consolidé ; décrire précisément la nature et l'étendue des préjudices subis par M. A en relation directe avec l'accident, selon la nomenclature usuelle en distinguant les postes de préjudice temporaire, patrimonial et extrapatrimonial, avant consolidation et les postes de préjudice permanent, patrimonial et extrapatrimonial, après consolidation ou pouvant être considérés comme définitivement acquis ;

5°) dans le cas où l'état de santé de M. A ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

6°) fournir au tribunal, de manière générale, tous éléments susceptibles de lui permettre de statuer sur un recours en responsabilité.

L'expert disposera des pouvoirs d'investigations les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de sa mission et éclairer le tribunal administratif.

Article 3 : Après avoir prêté serment, l'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable de la présidente du tribunal administratif. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par la présidente du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statués en fin d'instance.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au centre hospitalier d'Ajaccio.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Zerdoud, conseillère,

M. Samson, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La présidente,

Signé

A. Baux

La rapporteure,

Signé

I. Zerdoud

La greffière,

Signé

H. Nicaise

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'accès aux soins en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. Nicaise

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