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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-1901147

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-1901147

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-1901147
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantN DIAYE CATHERINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 avril 2019 et 6 avril 2021, ainsi que des mémoires en production de pièces, enregistrés les 17 octobre 2019, 20 mai 2020, 11 juin 2020, 14 octobre 2020, 18 mars 2021, 15 avril 2021, 3 novembre 2021, 12 janvier 2022 et 26 janvier 2022, ce dernier n'ayant pas été communiqué, M. B, représenté par Me N'Diaye, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier de Paray-le-Monial et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, à lui verser la somme totale de 750 017,10 euros, à parfaire, en réparation de ses préjudices, assortie des intérêts au taux légal à compter du 9 juillet 2018 et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de dire que " le jugement à intervenir sera exécutoire de plein droit nonobstant appel et sans caution " ;

3°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier de Paray-le-Monial et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- il a été hospitalisé au centre hospitalier de Paray-le-Monial le 24 octobre 2014 pour l'exérèse d'un abcès inguinal droit sous anesthésie générale ; dans les suites de l'intervention, il a présenté une cécité gauche ; il a saisi la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) qui a ordonné une expertise médicale, aux termes de laquelle la responsabilité du centre hospitalier a été retenue ;

- compte tenu des provisions versées par la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), assureur du centre hospitalier, à hauteur de 40 000 euros, il demande l'indemnisation des préjudices retenus par les experts aux termes de la seconde expertise, post-consolidation, ordonnée par la CCI ;

- il est bien fondé à demander l'indemnisation :

* des dépenses de santé restées à sa charge après intervention de la caisse primaire d'assurance maladie, pour un montant de 2 063,32 euros ;

* des frais de trajet restés à sa charge pour un montant de 996,26 euros ;

* du déficit fonctionnel temporaire pour un montant de 9 420 euros ;

* des souffrances endurées pour un montant de 25 000 euros ;

* du préjudice esthétique temporaire pour un montant de 40 000 euros ;

* de la perte de gains professionnels pour la période du 26 octobre 2014 au 27 février 2018, pour un montant de 30 773,40 euros, après déduction des sommes perçues au titre des indemnités journalières, de l'invalidité, de l'assurance prévoyance et des indemnités de chômage ;

* du déficit fonctionnel permanent, pour un montant de 75 870 euros ;

* du préjudice esthétique permanent, pour un montant de 15 000 euros ;

* de la perte de gains professionnels futurs, pour un montant de 308 364,57 euros, après déduction des arrérages échus d'invalidité, du capital invalidité et des indemnités de chômage ;

* de l'incidence professionnelle pour un montant de 219 114 euros ;

- les provisions perçues, à hauteur de 40 000 euros, devront être déduites.

Par des mémoires, enregistrés les 14 mai 2019 et 6 août 2020, Pôle Emploi, représenté par la direction régionale Pôle emploi Bourgogne - Franche-Comté, conclut, dans le dernier état de ses écritures, à la condamnation solidaire du centre hospitalier de Paray-le-Monial et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, à lui rembourser la somme de 27 410,42 euros.

Il soutient que :

- M. B s'est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi le 10 mai 2016 à la suite de la rupture du contrat de travail qui le liait à l'entreprise Jean-Luc Rialin ;

- cette perte d'emploi, consécutive à la prise en charge de M. B au centre hospitalier de Paray-le-Monial, l'a obligé à ouvrir des droits aux allocations chômage à l'intéressé à compter du 27 novembre 2017 pour une durée de 720 jours calendaires ;

- les actes reprochés au centre hospitalier de Paray-le-Monial lui ont donc causé un préjudice financier à hauteur de 27 410,42 euros.

Par des mémoires, enregistrés les 29 mai 2019 et 24 février 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or, représentée par son directeur en exercice, conclut, dans le dernier état de ses écritures, à la condamnation du centre hospitalier de Paray-le-Monial à lui rembourser la somme de 150 821,85 euros au titre des prestations versées à son assuré social, sous réserve d'autres paiements non encore connus à ce jour, ainsi que la somme de 1 098 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Elle soutient que :

- M. B a été victime d'un accident dont la responsabilité incombe au centre hospitalier de Paray-le-Monial, de sorte qu'elle est bien fondée à demander le remboursement des prestations servies à son assuré social, en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

- aux termes du relevé de débours et de l'attestation d'imputabilité du médecin conseil, le montant des prestations imputables à l'accident et dont elle demande le remboursement s'élève à 150 821,85 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 6 août 2019, 11 mars 2021 et 7 janvier 2022, le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et la Société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, représentés par Me Geslain, concluent :

1°) au rejet des demandes d'indemnisation formulées au titre des dépenses de santé et des pertes de gains professionnels actuels et futurs et à la réduction dans de notables proportions des autres demandes ;

2°) au rejet des demandes présentées par Pôle emploi.

Ils soutiennent que :

- ils s'en remettent à l'appréciation du tribunal quant à la détermination de la responsabilité du centre hospitalier, sachant que l'offre qui a été formulée dans le cadre de la procédure amiable ne peut valoir reconnaissance de responsabilité ;

- s'agissant des préjudices indemnisables, il conviendra de se reporter à ceux retenus dans le rapport d'expertise contradictoire de la CCI et explicitement énoncés ensuite dans l'avis CCI en date du 9 juillet 2018, étant précisé que trois provisions ont été versées, 10 000 euros le 20 janvier 2015, 1 748,52 euros le 19 septembre 2017 et 30 000 euros le 25 octobre 2018 ;

- l'indemnisation des postes de préjudices doit être limitée aux montants suivants :

* au titre du déficit fonctionnel temporaire, une somme globale de 5 275,20 euros ;

* au titre des souffrances endurées, une somme de 9 000 euros ;

* au titre du préjudice esthétique temporaire, auquel il convient d'appliquer un prorata temporis, une somme de 1 000 euros ;

* au titre du déficit fonctionnel permanent, une somme de 48 000 euros ;

* au titre du préjudice esthétique permanent, une somme de 5 000 euros ;

* au titre de l'incidence professionnelle, une somme forfaitaire de 20 000 euros ;

- la demande au titre des dépenses de santé résultant d'un dépassement d'honoraires resté à charge n'est pas démontrée et doit être rejetée ;

- le requérant n'a subi aucune perte de gains professionnels actuels, alors que son licenciement est lié, non pas à son inaptitude, mais à une cessation d'activité de son employeur placé en liquidation judiciaire par jugement du tribunal de commerce de Mâcon du 8 avril 2016 ;

- M. B n'étant pas inapte à tout emploi, il peut exercer un emploi dans un autre domaine, de sorte que son préjudice ne peut en aucun cas s'analyser en des pertes de gains professionnels futurs, mais en une incidence professionnelle ; en outre, le requérant n'apporte aucune preuve d'une éventuelle perte de salaires et n'apporte aux débats que des éléments parcellaires quant à ses allocations ;

- la demande de remboursement de Pôle emploi ne repose sur aucun fondement juridique, les organismes autorisés à former un recours subrogatoire pour les prestations et indemnités servies étant limitativement énumérés ; en outre, les allocations de chômage constituent la contrepartie des contributions des salariés et des employeurs et revêtent un caractère forfaitaire, de sorte qu'elles ne peuvent donner lieu à recours subrogatoire contre l'éventuel tiers responsable ; enfin, les litiges relatifs aux prestations servies par Pôle emploi au titre du régime d'assurance chômage relèvent de la compétence de la juridiction judiciaire, de sorte que le tribunal de céans est incompétent pour en connaître ; en tout état de cause, l'entreprise dans laquelle était employée M. B a fermé, de sorte que le fait d'être sans emploi et de percevoir l'allocation de retour à l'emploi est sans lien de causalité direct et certain avec la prise en charge du requérant au sein du centre hospitalier de Paray-le-Monial.

La procédure a été régulièrement communiquée à Pro BTP qui n'a pas produit d'observations.

Par une ordonnance du 7 janvier 2022, l'instruction a été rouverte et une nouvelle clôture a été fixée au 27 janvier 2022 à 12 heures.

Des demandes de pièces pour compléter l'instruction ont été effectuées auprès de M. B les 19 mai 2022 et 25 mai 2022, dans le cadre des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

Les pièces enregistrées le 25 mai 2022 ont été régulièrement communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Puglierini, rapporteur public,

- les observations de Me N'Diaye, représentant M. B,

- et les observations de Me Dandon, représentant le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et la Société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B, né le 8 août 1979, a été adressé par son médecin traitant au service des urgences du centre hospitalier de Paray-le-Monial pour une dermohypodermite inguinale droite résistante à un traitement antibiotique. Une intervention chirurgicale a été programmée l'après-midi même, sous anesthésie générale. A la suite de l'injection de différents produits par l'anesthésiste, M. B a présenté une réaction inflammatoire locorégionale qui a abouti quelques jours plus tard à une cécité totale de l'œil gauche. Le 19 novembre 2014, M. B a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) de Bourgogne, laquelle a ordonné une expertise médicale confiée au docteur C, chirurgien général, et au docteur F, anesthésiste réanimateur. Au vu des conclusions du rapport d'expertise déposé le 12 octobre 2015, la CCI de Bourgogne, dans son avis daté du 30 novembre 2015, a retenu la responsabilité du centre hospitalier de Paray-le-Monial et invité son assureur à formuler une offre d'indemnisation à la victime. Un second rapport d'expertise post-consolidation a été déposé le 24 mai 2018, permettant à la CCI de Bourgogne de lister les préjudices définitifs de la victime. Par courrier du 12 décembre 2018, le requérant, non satisfait des sommes versées par la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) à titre provisionnel, a formé une demande indemnitaire préalable en vue de la réparation de ses préjudices par le centre hospitalier de Paray-le-Monial et son assureur. Par la présente requête, il demande la condamnation solidaire de cet établissement hospitalier et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) à l'indemniser de l'ensemble de ses préjudices, tels qu'ils ont été évalués par les experts.

Sur la responsabilité du centre hospitalier :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment des rapports des expertises ordonnées par la CCI de Bourgogne, que lors de l'intervention du 24 octobre 2014, le médecin anesthésiste a rencontré des difficultés pour trouver un abord veineux périphérique adapté et a finalement opté, en concertation avec un autre médecin, pour une veine frontale gauche. Les experts indiquent que l'utilisation d'une veine frontale chez l'adulte n'est pas décrite dans la littérature médicale, dès lors qu'il s'agit d'une veine de petit calibre, non fiable, en continuité directe avec les vaisseaux de la face, ce qui la rend inadaptée à l'injection de produits médicamenteux compte tenu du risque de diffusion. En outre, les experts relèvent que, face à l'impossibilité d'utiliser un abord veineux périphérique chez ce patient en raison d'une toxicomanie intraveineuse antérieure, les médecins anesthésistes auraient dû prévoir une stratégie d'abord veineux comprenant notamment la possibilité d'une voie veineuse profonde guidée par échographie, technique déjà utilisée chez ce patient un an auparavant. En outre, les experts indiquent que l'état du patient ne présentait aucune gravité clinique locale ou générale, de sorte que le choix de perfuser des antibiotiques via cet abord veineux non fiable n'est pas conforme aux règles de l'art et a eu pour conséquence la diffusion dans la région frontale de produits présentant une toxicité lorsqu'ils se trouvent en dehors du système vasculaire. Par ailleurs, le rapport d'expertise souligne que le patient qui présentait, à son réveil, un œdème de l'hémiface gauche, des douleurs importantes au niveau du front et du cuir chevelu, puis le 26 octobre 2014, une aggravation des signes cliniques locaux avec une baisse sévère de l'acuité visuelle et une ophtalmoplégie, n'a pas fait l'objet d'une prise en charge adaptée à la gravité de son état alors qu'il devait bénéficier en urgence d'une évaluation de l'état oculaire et d'un éventuel geste thérapeutique. Les experts précisent que l'évaluation effectuée le 27 octobre 2014 par un ophtalmologue n'était pas adaptée à l'état du patient et est intervenue trop tardivement, dès lors qu'il n'existait plus de perception lumineuse et que la pression oculaire était basse. Enfin, les experts indiquent que le lien entre le dommage subi, soit l'inflammation de la région de l'œil gauche puis la perte de la vision, et les actes médicaux pratiqués, notamment l'injection de médicaments dans une veine de la région de l'œil, peut être établi avec certitude. Dans ces conditions, les manquements successifs commis par le centre hospitalier de Paray-le-Monial dans la prise en charge de M. B sont de nature à engager la responsabilité pour faute de cet établissement.

Sur la réparation des préjudices :

En ce qui concerne les préjudices à caractère patrimonial :

S'agissant des dépenses de santé :

4. M. B justifie, par les pièces qu'il produit, de dépassements d'honoraires par le chirurgien et l'anesthésiste qui l'ont pris en charge au mois d'octobre 2017 pour l'intervention de mise en place d'une prothèse oculaire. Compte tenu des dépassements pratiqués et des bases de remboursement de la sécurité sociale pour ces actes, le préjudice résultant des dépenses de santé restant à charge de l'assuré social doit être évalué à 997,99 euros.

S'agissant des frais divers :

5. Si M. B demande le remboursement de frais de déplacement pour cinq trajets allers-retours, il ne précise pas les motifs de ces déplacements, à l'exception des deux convocations aux opérations d'expertise diligentées par la CCI de Bourgogne les 22 septembre 2015 à Chambéry et 26 avril 2018 à Metz-Tessy. Compte tenu du barème kilométrique en vigueur à ces deux dates, de la puissance fiscale de 6 chevaux du véhicule utilisé, de la distance parcourue entre le domicile et les lieux d'expertise et du coût du péage justifié pour le trajet du 26 avril 2018, ce poste de préjudice doit être évalué à la somme totale de 609,31 euros.

S'agissant des pertes de revenus :

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment des bulletins de paie produits, que M. B percevait un salaire mensuel moyen de 1 450 euros antérieurement au dommage en litige survenu le 24 octobre 2014 et qu'il a cessé de percevoir toute rémunération de la part de son employeur à compter du mois de novembre 2014. Dans ces conditions, sur la période du 26 octobre 2014 au 26 février 2018, date de consolidation, soit 40 mois, il aurait dû percevoir une rémunération évaluée à 58 000 euros. Toutefois, il résulte de l'instruction que, sur la même période, il a perçu des indemnités journalières et une pension d'invalidité de la part de la caisse primaire d'assurance maladie, pour un montant total de 38 636,21 euros, des indemnités journalières de la part de Pro BTP, organisme de prévoyance, pour un montant de 7 138,95 euros, et des allocations chômage d'aide au retour à l'emploi (ARE) à compter du 24 novembre 2017, pour un montant de 3 670,48 euros sur la période considérée. En outre, en dépit d'une mesure d'instruction en ce sens, le requérant n'a pas produit à l'instance les justificatifs attestant des sommes éventuellement perçues au titre d'une rente invalidité versée par Pro BTP en relai du versement d'indemnités journalières. Enfin, il résulte de l'instruction, que M. B s'est vu attribuer l'allocation aux adultes handicapés (AAH), avec un taux d'incapacité supérieur à 50% et inférieur à 80%, à compter du 1er août 2015. Toutefois, en dépit d'une mesure d'instruction en ce sens, le requérant n'a pas produit à l'instance les justificatifs attestant des sommes perçues sur la période concernée. Dans ces conditions, la perte de revenus professionnels subie sur la période du 26 octobre 2014 au 26 février 2018 doit être évaluée à 8 554,36 euros, sous réserve des sommes éventuellement perçues, d'une part, au titre de la rente d'invalidité versée par Pro BTP Prévoyance, d'autre part, au titre de l'allocation aux adultes handicapés (AAH), lesquelles devront être justifiées par le requérant et déduites de ce montant.

7. En second lieu, M. B demande la capitalisation de la somme due au titre de la perte de revenus futurs, pour la période comprise entre la date de consolidation et ses 62 ans. Compte tenu du salaire moyen mentionné au point 6 ci-dessus et du barème issu des tables de capitalisation de la Gazette du Palais 2018, le requérant peut prétendre à la somme de 376 588,20 euros sur la période considérée. Toutefois, il résulte de l'instruction qu'après la date de consolidation, l'intéressé a perçu une pension d'invalidité et un capital invalidité de la part de la caisse primaire d'assurance maladie, pour un montant total de 180 622,44 euros, une rente d'invalidité de la part de Pro BTP Prévoyance pour un montant de 9 560,13 euros pour la période de mai 2021 à avril 2022 et des allocations chômage d'aide au retour à l'emploi (ARE) versées par Pôle emploi jusqu'au 13 novembre 2019, pour un montant de 23 739,94 euros. En outre, en dépit de mesures d'instruction en ce sens, le requérant n'a pas justifié, d'une part, des sommes perçues au titre de la rente invalidité versée par Pro BTP Prévoyance pour la période antérieure au mois de mai 2021, d'autre part, des sommes perçues au titre de l'allocation aux adultes handicapés (AAH). Dans ces conditions, la perte de revenus professionnels futurs doit être évaluée à 162 665,69 euros, sous réserve des sommes perçues, d'une part, au titre de la rente d'invalidité versée par Pro BTP Prévoyance, d'autre part, au titre de l'allocation aux adultes handicapés (AAH), lesquelles devront être justifiées par le requérant et déduites de ce montant.

S'agissant de l'incidence professionnelle :

8. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. B ne peut plus exercer la profession de charpentier qu'il exerçait avant les faits en litige et doit s'engager dans une reconversion professionnelle adaptée à son handicap, le dommage étant à l'origine d'un déficit fonctionnel permanent de 27 %. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'incidence professionnelle subi, incluant les frais de reclassement professionnel et de formation, en allouant à l'intéressé une somme de 40 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices à caractère extrapatrimonial :

S'agissant des préjudices temporaires :

9. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire total (100%) en lien avec les manquements fautifs imputables au centre hospitalier du 26 octobre 2014 au 7 novembre 2014 puis les 3 et 4 octobre 2017, soit quinze jours. Il a également subi un déficit fonctionnel temporaire partiel, à hauteur de 30%, en dehors des deux périodes mentionnées ci-dessus et jusqu'au 27 février 2018, date de consolidation retenue. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant au requérant une somme de 6 275 euros.

10. En deuxième lieu, les souffrances endurées par M. B ont été évaluées par les experts à 4,5 sur une échelle de 1 à 7. Il en sera fait une juste appréciation en allouant à l'intéressé une somme de 10 000 euros.

11. En dernier lieu, le préjudice esthétique temporaire du requérant a été qualifié d'important par les experts, en ce qu'il concerne la perception directe de la victime dont le dommage se localise sur la face et le front. Par ailleurs, il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, que M. B n'a bénéficié de la mise en place d'une prothèse oculaire qu'au mois d'octobre 2017, soit trois ans après la survenue du dommage. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant à l'intéressé une somme de 18 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

12. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les experts ont estimé que l'état de M. B était consolidé au 27 février 2018 et ont retenu un déficit fonctionnel permanent de 27 % comprenant 25 % pour la perte de l'œil gauche et 2 % pour la brûlure cutanée avec nécrose de la peau au niveau frontal. Dans ces conditions, compte tenu de ce taux d'incapacité permanente et de l'âge de l'intéressé à la date de la consolidation, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant au requérant une somme de 45 000 euros.

13. En second lieu, les experts ont évalué le préjudice esthétique permanent subi par M. B, résultant des lésions cutanées de la face, de l'enfoncement de la prothèse oculaire, de la disparition du sourcil et des cils de la paupière supérieure et de l'aspect cutané dépigmenté, à 3,5 sur une échelle de 1 à 7. Il en sera fait une juste appréciation en allouant à l'intéressé une somme de 5 000 euros.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à demander la condamnation du centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, à lui verser la somme totale de 297 102,35 euros. Toutefois, il résulte de l'instruction, notamment des pièces produites par le requérant, que la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) lui a déjà versé les sommes de 10 000 euros et 30 000 euros selon quittances datées respectivement des 21 janvier 2016 et 25 octobre 2018, sommes qui doivent être déduites. En revanche, si le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) prétendent qu'une provision de 1 748,52 euros a également été versée le 19 septembre 2017, ils ne l'établissent pas. Dans ces conditions, la somme que le centre hospitalier et son assureur doivent être condamnés à verser doit être ramenée à 257 102,35 euros, en déduction de laquelle viendront les sommes éventuellement perçues par la victime au titre de la rente invalidité versée par Pro BTP Prévoyance antérieurement au mois de mai 2021 et l'allocation aux adultes handicapés perçue depuis le 1er août 2015.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

15. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. En l'espèce, M. B a droit aux intérêts légaux de la somme mentionnée au point 14 ci-dessus à compter du 18 décembre 2018, date de réception par la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) de sa réclamation indemnitaire préalable.

16. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 19 avril 2019. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 18 décembre 2019, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les droits de la caisse de sécurité sociale :

17. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée. () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée. () ".

18. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du relevé de débours et de l'attestation d'imputabilité du médecin conseil produits à l'instance, que la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or a exposé, pour le compte de son assuré, des frais hospitaliers pour un montant total de 18 198,23 euros, des frais médicaux pour un montant de 974,75 euros, des frais pharmaceutiques pour un montant de 89,01 euros, des frais d'appareillage pour un montant de 2 028,22 euros, des frais de transport pour un montant de 2 127,34 euros, des indemnités journalières pour un montant de 35 609,94 euros, des arrérages échus d'une pension d'invalidité pour un montant de 9 078,81 euros et un capital invalidité pour un montant de 174 569,90 euros. Toutefois, compte tenu, d'une part, de la déduction d'une franchise de 30 euros, d'autre part, des termes de l'attestation d'imputabilité qui limite à 50% les sommes dues au titre des arrérages échus de pension d'invalidité et du capital invalidité et imputables au tiers responsable, la caisse primaire d'assurance maladie limite sa demande au remboursement de la somme totale de 150 821,85 euros. Les frais ainsi exposés pour le compte de M. B étant en lien direct avec les manquements fautifs imputables au centre hospitalier de Paray-le-Monial, la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or est fondée à demander la condamnation de cet établissement à lui rembourser cette somme.

19. En second lieu, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 14 décembre 2021 visé ci-dessus : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 110 € et 1 114 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2022. ". Par suite, la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or peut prétendre au versement de la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur la demande de remboursement de Pôle emploi :

20. Contrairement aux prestations versées par les organismes de sécurité sociale, dont le recours subrogatoire à l'égard d'un tiers responsable est prévu par les dispositions législatives de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, les indemnités de chômage versées par Pôle emploi à un allocataire licencié à la suite d'un accident médical imputable à un tiers ne donnent pas lieu à un recours subrogatoire à l'égard de la personne tenue à réparation. Par suite, les conclusions de Pôle emploi tendant au remboursement par le centre hospitalier de Paray-le-Monial et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) des indemnités de chômage versées à M. B doivent être rejetées.

Sur la demande tendant à l'exécution du jugement :

21. En vertu de l'article L. 11 du code de justice administrative, les jugements sont exécutoires de plein droit. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce que le tribunal dise que " le jugement à intervenir sera exécutoire de plein droit nonobstant appel et sans caution " sont sans objet et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ".

23. En l'espèce, la présente instance ne comporte aucun dépens. Il suit de là que les conclusions de M. B tendant à ce que les dépens de l'instance soient mis à la charge solidaire du centre hospitalier de Paray-le-Monial et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) doivent, en tout état de cause, être rejetées.

24. En second lieu, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

25. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et de la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, le versement à M. B d'une somme de 1 500 euros au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) sont condamnés solidairement à verser à M. B une somme totale de 257 102,35 euros, en déduction de laquelle viendront les sommes éventuellement perçues par la victime au titre de la rente invalidité versée par Pro BTP Prévoyance antérieurement au mois de mai 2021 et l'allocation aux adultes handicapés perçue depuis le 1er août 2015. La somme ainsi perçue sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 décembre 2018. Les intérêts échus à la date du 18 décembre 2019, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or la somme totale de 150 821,85 euros, ainsi que la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 3 : Le centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) verseront à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or, à Pôle emploi, au centre hospitalier de Paray-le-Monial, devenu centre hospitalier du Pays Charolais-Brionnais, à la Société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) et à Pro BTP Prévoyance.

Délibéré après l'audience du 3 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Delespierre, président,

M. Blacher, premier conseiller,

Mme Desseix, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

Le rapporteur,

M. Blacher Le président,

M. G

La greffière,

Mme D

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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