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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2002260

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2002260

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2002260
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantBIROT - RAVAUT ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

B une requête enregistrée le 14 août 2020 et des mémoires en production de pièces enregistrés le 31 août 2020, Mme H D, M. G D et M. C D, représentés B Me Choulet, agissant tant en leur nom personnel qu'en leur qualité d'ayants-droit de M. E D, leur époux et père décédé le 9 juillet 2012, demandent au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à leur verser la somme totale de 675 308,10 euros en réparation des préjudices subis B M. E D, à verser à Mme H D la somme totale de 150 245,90 euros en réparation de ses préjudices et à verser à M. G D et M. C D la somme totale de 90 000 euros chacun en réparation de leurs préjudices, ces sommes étant majorées des intérêts moratoires à compter de l'enregistrement de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner un complément d'expertise, aux frais avancés B l'ONIAM, afin d'évaluer précisément les besoins en tierce personne rendus nécessaires B la contamination de M. E D B le virus de l'hépatite C et l'évolution défavorable de son état de santé qui s'en est suivie ;

3°) en toute hypothèse, de mettre à la charge l'ONIAM la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Les consorts D soutiennent que :

- leur requête est recevable, dès lors qu'ils ont formé une demande préalable devant l'ONIAM, dont le silence gardé pendant six mois vaut décision implicite de rejet, ce délai ayant en outre été suspendu du fait de l'état d'urgence sanitaire ;

- leur demande n'est pas prescrite, dès lors qu'elle a été formée dans le délai de dix ans à compter du décès de M. E D, survenu le 9 juillet 2012 ;

- les conclusions de l'expertise judiciaire démontrent que la contamination de M. D B le virus de l'hépatite C est imputable aux transfusions sanguines rendues nécessaires B son hémophilie et que la contamination de Mme D résulte de celle de son mari ;

- ils sont fondés à demander l'indemnisation des préjudices subis B :

* M. D, avant son décès, en sa qualité de victime directe, soit un préjudice spécifique de contamination (100 000 euros), un déficit fonctionnel temporaire (150 298,10 euros), les souffrances endurées (40 000 euros), un préjudice esthétique (16 000 euros), un préjudice d'agrément (15 000 euros), un préjudice d'incidence professionnelle (35 000 euros) et les frais de tierce personne (319 010 euros) ; sur ce dernier poste de préjudice, un complément d'expertise pourrait être ordonné si le Tribunal s'estimait insuffisamment éclairé ;

* Mme D en sa qualité de victime directe, soit un préjudice spécifique de contamination (50 000 euros), une incidence professionnelle (15 000 euros) et des dépenses de santé et frais divers (245,90 euros) ;

* Mme D en sa qualité de victime indirecte, soit un préjudice d'accompagnement de son mari (50 000 euros) et un préjudice d'affection lié au décès de ce dernier (35 000 euros) ;

* M. C D et M. G D en leur qualité de victimes indirectes, soit un préjudice d'accompagnement de leur père (50 000 euros chacun) et de leur mère (5 000 euros chacun) et un préjudice d'affection lié au décès de leur père (35 000 euros chacun).

B un mémoire en défense enregistré le 9 octobre 2020, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté B la SELARL Birot Ravaut et associés, conclut :

1°) en ce qui concerne les préjudices de M. E D :

- au rejet des demandes au titre de l'incidence professionnelle, du préjudice spécifique de contamination, du préjudice esthétique et du préjudice d'agrément ;

- à ce qu'une expertise soit ordonnée aux fins d'évaluer les besoins en tierce personne de l'intéressé ;

- à ce qu'il soit sursis à statuer sur l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire dans l'attente de la production B la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or de sa créance, à titre subsidiaire, à ce qu'une expertise soit ordonnée afin d'évaluer les hospitalisations imputables à sa contamination B le virus de l'hépatite C et, à titre infiniment subsidiaire, à ce que l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire soit limitée à la somme de 68 778 euros ;

- à ce que l'indemnisation des souffrances endurées soit limitée à la somme de 23 546 euros ;

2°) en ce qui concerne les préjudices de Mme H D :

- au rejet des demandes au titre du préjudice spécifique de contamination, de l'incidence professionnelle et des dépenses de santé actuelles ;

- à ce que l'indemnisation des autres préjudices soit limitée à la somme totale de 32 849 euros ;

3°) à ce que l'indemnisation des préjudices de M. G D et M. C D soit limitée à la somme totale de 34 000 euros chacun ;

4°) au rejet de tout recours d'un tiers payeur dirigé contre lui ;

5°) à ce qu'il soit statué ce que de droit sur les dépens.

L'ONIAM soutient que :

* s'agissant du principe d'une indemnisation au titre de la solidarité nationale :

- s'il a bien été destinataire de la demande d'indemnisation formée sur le fondement de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique, le présent recours atteste de la volonté des requérants de mettre fin à la procédure amiable initiée ;

- il ne conteste ni l'origine transfusionnelle de la contamination de M. D B le virus de l'hépatite C ni la contamination intraconjugale de Mme D ;

* s'agissant des préjudices de M. D :

- l'incidence professionnelle ne saurait être retenue alors que M. D était classé en invalidité depuis 1984 avec un taux d'incapacité de 80 % évalué B la commission technique d'orientation et de reclassement professionnel (COTOREP) ;

- la demande au titre de l'assistance B une tierce personne doit être rejetée, dès lors qu'elle n'a pas été évaluée B l'expert ; à titre subsidiaire, l'organisation d'une expertise complémentaire permettra d'évaluer les besoins d'assistance B tierce personne de M. D ;

- la demande au titre du préjudice spécifique de contamination doit être rejetée, dès lors que le caractère évolutif de l'état de santé de la victime n'est pas démontré et qu'une telle indemnisation se cumulerait avec d'autres postes de préjudice, tels que le déficit fonctionnel temporaire et les souffrances endurées ;

- compte tenu de la polypathologie de la victime, toutes les périodes d'hospitalisation ne sont pas exclusivement imputables à sa contamination B le virus de l'hépatite C ; la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or doit produire sa créance afin d'identifier les hospitalisations imputables au seul virus de l'hépatite C et d'évaluer le déficit fonctionnel temporaire ; à titre subsidiaire, une expertise complémentaire est nécessaire pour se prononcer sur l'imputabilité de la contamination B le virus de l'hépatite C de chaque hospitalisation ; à titre infiniment subsidiaire, dans l'hypothèse où la CPAM ne produirait pas sa créance, le déficit fonctionnel temporaire de M. D doit être évalué à la somme de 68 778 euros ;

- l'indemnisation des souffrances endurées B M. D peut être évaluée à 23 546 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire et le préjudice d'agrément temporaire sont déjà indemnisés au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

* s'agissant des préjudices de Mme D :

- la demande au titre du préjudice spécifique de contamination doit être rejetée en l'absence de caractère évolutif de son état de santé ; une somme de 1 849 euros peut lui être allouée au titre des souffrances endurées, notamment morales ;

- l'incidence professionnelle n'est établie ni dans son principe, ni dans son quantum ;

- les frais de santé doivent être rejetés dès lors que l'état du dossier ne permet pas de savoir si ces frais n'auraient pas été pris en charge B une mutuelle ;

- une somme de 6 000 euros peut être allouée au titre du préjudice d'affection et des troubles dans les conditions d'existence de Mme D du fait de la contamination de son époux et une somme de 25 000 euros au titre du préjudice d'affection résultant du décès de ce dernier ;

* s'agissant des préjudices de M. G D et M. C D :

- l'indemnisation du préjudice d'affection et des troubles dans les conditions d'existence des enfants, mineurs lors de la découverte de la contamination de leurs parents, pourra être évaluée à la somme de 6 000 euros chacun pour la contamination de leur père et à la somme de 3 000 euros chacun pour la contamination de leur mère, en l'absence de risque évolutif de la maladie de cette dernière ;

- l'indemnisation de leur préjudice d'affection du fait du décès de leur père pourra être fixée à la somme de 25 000 euros chacun ;

* s'agissant de la créance de la CPAM :

- le contentieux ayant été initié postérieurement au 1er juin 2010, il intervient au titre de la solidarité nationale et non en substitution de l'Etablissement français du sang, de sorte qu'aucun recours d'un tiers payeur ne peut être formé à son encontre.

La procédure a été régulièrement communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or, pôle régional de gestion des recours contre les tiers, agissant pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de Saône-et-Loire, qui n'a présenté aucune observation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F ;

- et les conclusions de M. Puglierini, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, né le 23 octobre 1945, a subi de nombreuses transfusions sanguines depuis son plus jeune âge en raison de son hémophilie sévère de type A. Le 10 octobre 1992, il s'est vu diagnostiquer une contamination B le virus de l'hépatite C (VHC). Le 24 mars 1997, ce virus a également été détecté chez son épouse, Mme H D. En dépit de l'administration de traitements antiviraux et d'une greffe de foie, M. D est décédé le 9 juillet 2012.

2. B une ordonnance n° 1400233 du 19 mars 2014, le juge des référés du tribunal a ordonné une mesure d'expertise à l'effet de déterminer les causes et conséquences de la contamination de M. et Mme D B I. L'expert a déposé son rapport le 4 avril 2015. B une requête enregistrée le 21 mai 2018 sous le n° 1801299, les consorts D ont formé une requête indemnitaire devant le tribunal administratif de Dijon, qui l'a déclarée irrecevable B un jugement du 24 octobre 2019, faute pour les intéressés d'avoir préalablement saisi l'ONIAM conformément aux dispositions de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique. Parallèlement, B courrier du 25 septembre 2019, les consorts D ont formé une demande indemnitaire préalable auprès de l'ONIAM. En l'absence de réponse, ils demandent au tribunal de condamner l'ONIAM à les indemniser des préjudices subis à raison de la contamination transfusionnelle B I de M. D et de la contamination consécutive de Mme D.

I. Sur le principe de l'indemnisation au titre de la solidarité nationale :

3. Aux termes de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique : " Les victimes de préjudices résultant de la contamination B le virus de l'hépatite () C () causée B une transfusion de produits sanguins ou une injection de médicaments dérivés du sang réalisée sur les territoires auxquels s'applique le présent chapitre sont indemnisées au titre de la solidarité nationale B l'office mentionné à l'article L. 1142-22 dans les conditions prévues à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article L. 3122-1, aux deuxième et troisième alinéas de l'article L. 3122-2, au premier alinéa de l'article L. 3122-3 et à l'article L. 3122-4, à l'exception de la seconde phrase du premier alinéa. / Dans leur demande d'indemnisation, les victimes ou leurs ayants droit justifient de l'atteinte B le virus de l'hépatite () C () et des transfusions de produits sanguins ou des injections de médicaments dérivés du sang. L'office recherche les circonstances de la contamination. S'agissant des contaminations B le virus de l'hépatite C, cette recherche est réalisée notamment dans les conditions prévues à l'article 102 de la loi n°2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Il procède à toute investigation sans que puisse lui être opposé le secret professionnel. () ". Aux termes de l'article 102 de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé : " En cas de contestation relative à l'imputabilité d'une contamination B le virus de l'hépatite C antérieure à la date d'entrée en vigueur de la présente loi, le demandeur apporte des éléments qui permettent de présumer que cette contamination a pour origine une transfusion de produits sanguins labiles ou une injection de médicaments dérivés du sang. Au vu de ces éléments, il incombe à la partie défenderesse de prouver que cette transfusion ou cette injection n'est pas à l'origine de la contamination. Le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. Le doute profite au demandeur. / Cette disposition est applicable aux instances en cours n'ayant pas donné lieu à une décision irrévocable ".

4. La présomption de l'origine transfusionnelle d'une contamination B le virus de l'hépatite C prévue B les dispositions de l'article 102 de la loi n°2002-303 du 4 mars 2002 est constituée dès lors qu'un faisceau d'éléments confère à l'hypothèse d'une origine transfusionnelle de la contamination, compte tenu de l'ensemble des éléments disponibles, un degré suffisamment élevé de vraisemblance. Tel est normalement le cas lorsqu'il résulte de l'instruction que le demandeur s'est vu administrer, à une date où il n'était pas procédé à une détection systématique du virus de l'hépatite C à l'occasion des dons du sang, des produits sanguins dont l'innocuité n'a pas pu être établie, à moins que la date d'apparition des premiers symptômes de l'hépatite C ou de révélation de la séropositivité démontre que la contamination n'a pas pu se produire à l'occasion de l'administration de ces produits. Eu égard à la disposition selon laquelle le doute profite au demandeur, la circonstance que l'intéressé a été exposé B ailleurs à d'autres facteurs de contamination, résultant notamment d'actes médicaux invasifs ou d'un comportement personnel à risque, ne saurait faire obstacle à la présomption légale que dans le cas où il résulte de l'instruction que la probabilité d'une origine transfusionnelle est manifestement moins élevée que celle d'une origine étrangère aux transfusions.

5. D'une part, il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expertise ordonnée en référé, que l'état de santé de M. D, qui présentait une hémophilie A sévère, a nécessité des transfusions régulières de produits sanguins depuis 1947, alors qu'il était âgé de deux ans. L'expert indique que l'intéressé a reçu 125 fractions de facteurs antihémophiliques A (FAHA) et précise qu'une fraction est fabriquée B le mélange d'au moins dix donneurs de sang, de sorte qu'il a reçu le plasma d'au moins 1 250 donneurs alors que les produits sanguins ont été viro-inactivés B chauffage seulement à partir de 1984. Si une enquête ascendante est impossible au vu de l'ancienneté de la délivrance des produits sanguins, l'expert estime que la contamination de M. D B I, confirmée B un test sérologique effectué en 1992, est strictement imputable aux transfusions de produits sanguins qu'il a reçus pour traiter son hémophilie. Dans ces conditions, les transfusions sanguines effectuées dès 1947 doivent être regardées comme étant à l'origine de la contamination de M. D B I, ce que l'ONIAM, au demeurant, ne conteste pas. B suite, les requérants sont fondés à demander l'indemnisation au titre de la solidarité nationale des préjudices subis B M. D avant son décès, survenu le 9 juillet 2012.

6. D'autre part, il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expertise ordonnée en référé, qu'un test sérologique réalisé en 1997 a révélé que Mme D était infectée B I de génotype 3a, le même que celui de son mari. L'expert indique qu'en l'absence d'autre origine possible, l'infection de Mme D résulte d'une contamination sexuelle intraconjugale, dès lors que M. D n'a eu confirmation de sa propre contamination qu'en 1992. Dans ces conditions, les requérants sont également fondés à demander l'indemnisation au titre de la solidarité nationale des préjudices subis B Mme D.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'ONIAM, qui ne s'y oppose d'ailleurs pas, la réparation au titre de la solidarité nationale des conséquences dommageables de la contamination de M. D et de Mme D B le virus de l'hépatite C.

II. Sur l'évaluation des préjudices :

II.1. En ce qui concerne les préjudices de M. E D :

8. Lorsque la victime a subi avant son décès des préjudices pour lesquels elle n'a pas bénéficié d'une indemnisation, ses droits sont transmis à ses héritiers en application des règles du droit successoral résultant du code civil, ainsi que le prévoient d'ailleurs les dispositions de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique.

II.1.1. S'agissant des préjudices à caractère patrimonial :

II.1.1.1. Quant à l'incidence professionnelle :

9. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. D a travaillé dans une banque puis en tant que comptable au sein d'une société et qu'il s'est vu attribuer un taux d'invalidité de 80 % B la commission technique d'orientation et de reclassement professionnel (COTOREP) en 1984 du fait de son hémophilie. L'expert indique également que sa contamination B I rendait impossible l'exercice d'une activité professionnelle à compter du mois de février 1998, période à laquelle ont débuté les hémorragies digestives multiples, et plus encore à compter du mois de mars 1999, date de début des traitements antiviraux et de leurs effets secondaires très invalidants. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'incidence professionnelle en le fixant à la somme de 10 000 euros.

II.1.1.2. Quant à l'assistance B une tierce personne :

10. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de M. D a nécessité l'assistance d'une tierce personne à compter du mois de mars 1999, date à laquelle a été entrepris un traitement antiviral dont l'expert indique que ses effets secondaires ont été très invalidants. Aucune aide ne peut donc être retenue pour la période antérieure à cette date. En outre, l'état de M. D ne s'étant pas amélioré malgré les traitements et une greffe du foie, son besoin en tierce personne n'a pu que croître jusqu'à son décès. L'expert n'ayant pas quantifié ce besoin, il y a lieu de prendre en compte la nature de l'aide apportée B l'épouse de l'intéressé, non contestée B l'ONIAM, sur les trois périodes de déficit fonctionnel déterminées B l'expert au vu des phases de développement et de traitement de la pathologie. Cette assistance se limite à une aide non spécialisée pour les gestes du quotidien et, le cas échéant, la prise de médicaments, ainsi qu'à une surveillance permanente, en plus des soins infirmiers et de la présence d'aides-soignantes lors de la dernière période d'hospitalisation à domicile précédant le décès. Pour calculer ce préjudice, il y a lieu de déduire les durées d'hospitalisations des différentes périodes pendant lesquelles aucune assistance B une tierce personne n'est requise, de tenir compte de l'évolution du besoin sur les trois périodes définies B l'expert en distinguant également les périodes de traitement et hors traitement dans la première phase et de prendre en compte l'évolution du montant horaire du salaire minimum sur la période du 19 mars 1999 au 9 juillet 2012, augmenté des charges sociales et calculé sur la base de 412 jours B an pour tenir compte des congés payés annuels.

11. Ainsi, pour la période du 19 mars 1999 au 31 juillet 2008, ce besoin peut être évalué, compte tenu des 792 jours d'hospitalisation, à deux heures B jour en période de traitement sur 1 005 jours, et à une heure B jour en dehors de ces périodes sur 1 678 jours. Pour la période du 1er août 2008 au 26 juin 2010, l'aide apportée est sensiblement la même que celle en période de traitement de la première phase et peut donc être évaluée à deux heures B jour sur 548 jours, compte tenu des 147 jours d'hospitalisation sur la même période. Pour la période du 27 juin 2010 au 9 juillet 2012, le besoin doit être réévalué à six heures B jour compte tenu de la dégradation importante de l'état de santé de M. D, nécessitant une assistance plus importante et une surveillance jour et nuit, y compris dans la phase d'hospitalisation à domicile lors de laquelle il a également bénéficié de soins infirmiers deux fois B jour et de la présence d'aides-soignantes deux à trois heures B jour. Cette période s'étend sur 379 jours, compte tenu des 365 jours d'hospitalisation sur la même période. Il résulte de l'ensemble de ces éléments, et sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise complémentaire, qu'il peut être fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à la somme totale de 89 508,01 euros.

12. Toutefois, il y a lieu de déduire de cette somme le montant de la prestation de compensation du handicap (PCH) qui est destinée à couvrir les mêmes frais que ceux couverts B l'aide à la tierce personne, versée B le département de Saône-et-Loire. Or il résulte de l'instruction, notamment des justificatifs produits à la demande du tribunal, que M. D a perçu une PCH pour la période du 1er mai 2012 au 9 juillet 2012, comprenant un aidant familial à 50 % pour un montant de 385,85 euros du 1er au 31 mai 2012 et de 298,51 euros du 1er juin au 9 juillet 2012, ainsi qu'une aide humaine B un prestataire du 1er juin au 9 juillet 2012 pour un montant de 517,40 euros, soit une aide totale de 1 201,76 euros. Il suit de là que la somme qui doit être allouée au titre de l'assistance B une tierce personne doit être ramenée à 88 306,25 euros.

II.1.2. S'agissant des préjudices à caractère extrapatrimonial :

II.1.2.1. Quant au déficit fonctionnel temporaire :

13. Il résulte de l'instruction que, pour la première période déterminée B l'expert, soit du 27 février 1998 au 31 juillet 2008, M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire total pendant 40 mois, soit 1 200 jours, correspondant aux périodes de traitements antiviraux et de leurs effets secondaires, ainsi qu'un déficit fonctionnel temporaire partiel évalué à 80 % en dehors de ces périodes. B ailleurs, il résulte de l'instruction, notamment des certificats et bulletin d'hospitalisation versés aux débats, qu'au cours des périodes sans traitement, l'intéressé a été hospitalisé pendant 40 jours en raison de sa contamination au VHC, période pendant laquelle il a également subi un déficit fonctionnel temporaire total. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation à hauteur de 16 euros B jour, le montant du préjudice résultant du déficit fonctionnel temporaire subi dans cette première phase s'élève à la somme de 52 710,40 euros.

14. B ailleurs, dans la deuxième phase déterminée B l'expert, qu'il désigne comme " pré-greffe du foie ", soit du 1er août 2008 au 26 juin 2010, marquée B une défaillance hépatique majeure et le développement d'un cancer du foie, le déficit fonctionnel temporaire a été considéré comme total lors des hospitalisations, soit 147 jours en lien avec sa contamination au VHC au vu des certificats et bulletin d'hospitalisation produits, et partiel au taux de 80 % en dehors des hospitalisations, soit 548 jours. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation à hauteur de 16 euros B jour, le montant du préjudice résultant du déficit fonctionnel temporaire subi dans cette deuxième phase s'élève à la somme de 9 366,40 euros.

15. Enfin, dans la dernière phase, dite de " post-greffe du foie ", soit du 27 juin 2010 au 9 juillet 2012, date du décès de M. D, marquée B la réinfection du greffon B I et B de multiples complications consécutives à la transplantation, le déficit fonctionnel temporaire a été considéré comme total lors des hospitalisations, soit 415 jours au vu des certificats et bulletin d'hospitalisation produits comprenant également l'hospitalisation à domicile, et partiel au taux de 80 % en dehors des hospitalisations, soit 329 jours. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation à hauteur de 16 euros B jour, le montant du préjudice résultant du déficit fonctionnel temporaire subi dans cette troisième phase s'élève à la somme de 10 851,20 euros.

16. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise complémentaire, que le déficit fonctionnel temporaire doit être évalué à la somme totale de 72 928 euros.

II.1.2.2. Quant aux souffrances endurées :

17. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. D a subi des souffrances physiques et morales évaluées à 5/7 lors des deux premières périodes déterminées B l'expert et à 6/7 dans la dernière période lors de laquelle son état s'est largement dégradé, malgré la greffe de foie, jusqu'à l'issue fatale. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à la somme de 25 000 euros.

II.1.2.3. Quant au préjudice esthétique :

18. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. D a subi un préjudice esthétique temporaire considéré comme discret lors de la première période déterminée B l'expert et important dans les deux suivantes. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice qui, contrairement à ce que soutient l'ONIAM, ne se confond pas avec celui du déficit fonctionnel temporaire, en le fixant à la somme de 7 000 euros.

II.1.2.4. Quant au préjudice d'agrément :

19. Le préjudice d'agrément, qui constitue un préjudice permanent évalué après consolidation, est déjà indemnisé au titre du déficit fonctionnel temporaire dans la phase avant consolidation. En l'espèce, l'état de M. D n'a jamais été consolidé. Il suit de là que la demande des requérants au titre de ce poste de préjudice doit être rejetée.

II.1.2.5. Quant au préjudice d'anxiété :

20. M. D a appris sa contamination B le virus de l'hépatite C le 10 octobre 1992. Compte tenu des inquiétudes qu'il a pu légitimement éprouver quant aux suites de sa contamination jusqu'à son décès le 9 juillet 2012, et alors que son état ne s'est pas amélioré en dépit d'un traitement B médicaments antiviraux et d'une greffe de foie, il y a lieu d'indemniser un préjudice d'anxiété résultant de sa pathologie évolutive, distinct du déficit fonctionnel temporaire et des souffrances morales endurées, en allouant à ce titre la somme de 10 000 euros.

21. Il résulte de ce qui a été énoncé aux points 8 à 20 que les ayants-droit de M. E D sont fondés à demander le versement B l'ONIAM de la somme totale de 213 234,25 euros au titre des préjudices subis B leur mari et père et entrés dans le patrimoine successoral.

II.2. En ce qui concerne les préjudices de Mme H D en qualité de victime directe :

II.2.1. S'agissant des dépenses de santé :

22. Mme D demande le remboursement de la somme totale de 245,90 euros correspondant, selon elle, à la somme restée à sa charge pour des tests de dépistage et des analyses dans le cadre d'une recherche de contamination B I. Toutefois, et d'une part, il résulte des factures produites que seule la somme totale de 77 euros est en réalité cotée hors nomenclature (HN) donc non-remboursable B les caisses d'assurance maladie. D'autre part, alors que cette somme est contestée B l'ONIAM au motif qu'elle est susceptible d'être prise en charge B la mutuelle de l'intéressée, Mme D n'a pas produit d'attestation de non-prise en charge B sa mutuelle. B suite, ce poste de préjudice, bien que modique, n'est pas établi dans son principe même et doit être rejeté.

II.2.2. S'agissant de l'incidence professionnelle :

23. Mme D soutient, sans apporter un quelconque commencement de justification, que sa contamination B le virus de l'hépatite C est nécessairement à l'origine d'une incidence professionnelle. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction, y compris de l'expertise qui n'aborde aucunement ce point, que Mme D aurait exercé une profession ni, en tout état de cause, dès lors que son état de santé est resté stable avec de très faibles symptômes malgré sa contamination, que sa pathologie ou son évolution serait à l'origine d'une incidence professionnelle. B suite, ce poste de préjudice doit être rejeté.

II.2.3. S'agissant du préjudice d'anxiété :

24. Mme D a appris sa contamination B le virus de l'hépatite C le 13 février 1997. Compte tenu des inquiétudes qu'elle a pu légitimement éprouver quant aux suites de sa contamination, notamment au vu de l'évolution de la pathologie chez son mari, mais compte tenu également de la stabilité de son état de santé sur le long terme, il y a lieu d'indemniser un préjudice d'anxiété, résultant essentiellement de l'annonce de sa contamination et d'une potentielle aggravation de son état dans le cadre d'une pathologie évolutive déjà présente chez son mari, en lui allouant la somme de 3 000 euros.

II.3. En ce qui concerne les préjudices des victimes indirectes :

II.3.1. S'agissant du préjudice d'accompagnement :

25. Le préjudice d'accompagnement, qui concerne les proches ayant partagé une communauté de vie effective et affective avec la victime, est destiné à réparer les bouleversements sur leur mode de vie au quotidien, dont sont victimes les proches de la victime directe de la contamination B I, jusqu'au décès de celle-ci.

26. En premier lieu, il y a lieu, compte tenu des bouleversements sur son mode de vie à raison de la dégradation de l'état de santé de son mari du fait de sa contamination B I et de l'absence d'amélioration de cet état malgré les traitements antiviraux et la greffe de foie jusqu'au décès survenu en juillet 2012, d'allouer à Mme D la somme de 25 000 euros au titre du préjudice d'accompagnement.

27. En second lieu, les enfants de M. D étaient âgés respectivement de 10 ans et 9 ans à la date de la découverte de la contamination de leur père B I. Il y a lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 26, mais en tenant également compte de la durée de la communauté de vie effective et affective avec la victime, d'allouer à chacun d'eux une somme de 10 000 euros. En revanche, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que la contamination de Mme D B I, révélée le 13 février 1997, n'a que très peu de retentissement sur son état de santé qui reste stable. B suite, il n'y a pas lieu d'allouer aux enfants de A D une indemnité au titre d'un préjudice d'accompagnement de leur mère.

II.3.2. S'agissant du préjudice d'affection :

28. Il y a lieu, au titre du préjudice d'affection résultant du décès de son mari, d'allouer à Mme D la somme de 25 000 euros. De même, au titre du préjudice d'affection résultant du décès de leur père, il y a lieu d'allouer à M. G D et à M. C D, enfants majeurs vivant hors foyer de la victime, la somme de 6 500 euros chacun.

29. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que l'ONIAM est condamné à verser à Mme H D, à M. G D et à M. C D, agissant tant en leur nom personnel qu'en leur qualité d'ayants-droit de M. E D, la somme totale de 299 234,25 euros.

III. Sur les intérêts :

30. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

31. Les requérants ont ainsi droit aux intérêts moratoires sur la somme de 299 234,25 euros à compter du 14 août 2020, date d'enregistrement de la requête, ainsi qu'ils se bornent à le demander.

IV. Sur les dépens :

32. B le jugement n° 1801299 du 24 octobre 2019, le tribunal a mis à la charge définitive des requérants les frais et honoraires de l'expertise ordonnée en référé dans l'instance n° 1400233, liquidés et taxés à la somme de 5 200 euros. B suite, ce jugement étant devenu définitif en l'absence d'appel, les conclusions des consorts D tendant à ce que les entiers dépens de l'instance soient mis à la charge de l'ONIAM ne peuvent qu'être rejetées.

V. Sur les frais liés au litige :

33. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'ONIAM le versement aux consorts D d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) est condamné à verser à Mme H D, à M. G D et à M. C D, en leur qualité d'ayants-droit de M. E D, la somme totale de 213 234,25 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 14 août 2020.

Article 2 : L'ONIAM est condamné à verser à Mme H D la somme totale de 53 000 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 14 août 2020.

Article 3 : L'ONIAM est condamné à verser à M. G D et à M. C D la somme totale de 16 500 euros chacun, majorée des intérêts au taux légal à compter du 14 août 2020.

Article 4 : L'ONIAM versera aux consorts D la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme H D, à M. G D, à M. C D, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Zupan, président,

- M. Blacher, premier conseiller,

- Mme Hunault, première conseillère.

Rendu public B mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

Le rapporteur,

S. FLe président,

D. Zupan

La greffière,

E. Herique

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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