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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2101832

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2101832

jeudi 5 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2101832
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP LANCELIN & LAMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 juillet 2021, 8 décembre 2021 et 14 décembre 2021, Mme E D, représentée par Me Callon, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône à lui verser la somme de 19 683,50 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices qu'elle a subis ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- elle a subi une intervention chirurgicale pratiquée le 23 février 2012 au centre hospitalier de Chalon-sur-Saône au cours de laquelle ont été pratiquées, d'une part, une dermolipectomie des cuisses et, d'autre part, une abdominoplastie avec transposition de l'ombilic ;

- à la suite de la dermolipectomie des cuisses, elle a présenté des cicatrices importantes au niveau des cuisses dont elle n'avait pas été préalablement informée ;

- ce défaut d'information constitue une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier ;

- elle a présenté une infection nosocomiale consécutive à l'abdominoplastie ;

- il appartient au centre hospitalier de réparer les préjudices résultant de cette infection nosocomiale ;

- les différents préjudices qu'elle a subis s'élèvent respectivement à 4 283,50 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire, 4 000 euros au titre des souffrances endurées, 3 500 euros au titre de ses préjudices esthétiques temporaire et permanent et 7 900 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent.

Par des mémoires, enregistrés le 3 août 2021 et le 16 novembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Côte-d'Or demande la condamnation du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône à lui rembourser la somme de 2 816,11 euros au titre des prestations versées et la somme de 938,70 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 31 août 2021 et 30 novembre 2022, le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône, représenté par Me Lambert, conclut à la minoration des prétentions indemnitaires de Mme D, au rejet du surplus des conclusions de la requête et au rejet des demandes présentées par la CPAM de la Côte-d'Or.

Le centre hospitalier soutient que :

- au vu du rapport d'expertise, il n'entend pas contester sa responsabilité ;

- la réparation des préjudices subis par Mme D doit être limitée à 2 141,75 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, à 2 000 euros au titre des souffrances endurées, à 1 900 euros au titre du préjudice esthétique permanent et à 5 500 euros au titre du déficit fonctionnel permanent ;

- les pièces justificatives produites par le CPAM ne permettent pas de prouver l'imputabilité des prestations au manquement et à l'infection reprochés au centre hospitalier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Desseix,

- et les conclusions de M. Puglierini.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a été admise le 22 février 2012 au centre hospitalier de Chalon-sur-Saône pour une abdominoplastie à visée réparatrice et une dermolipectomie des deux membres inférieurs à visée esthétique. A la suite de l'opération réalisée le 23 février 2012, elle a présenté une infection au niveau de sa cicatrice abdominale qui a été diagnostiquée le 4 mars 2012. Par ailleurs, elle a éprouvé des souffrances physiques et psychologiques en lien avec les cicatrices résultant de l'intervention à visée esthétique réalisée au niveau de ses cuisses. Le 22 février 2018, Mme D a demandé au juge des référés du tribunal administratif de Dijon d'organiser une expertise afin de déterminer les conditions de sa prise en charge au sein du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône. Par une ordonnance n° 1800477 du 19 mars 2018, le juge des référés a désigné le docteur Chapuis, épidémiologue spécialiste d'hygiène hospitalière, et le docteur A, chirurgien esthétique et plastique, qui ont rendu leur rapport le 11 décembre 2018. Mme D demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône à lui verser la somme de 19 683,50 euros en réparation des différents préjudices qu'elle estime avoir subis à la suite de l'opération du 23 février 2012.

Sur les conclusions à fin de condamnation :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier :

2. En premier lieu, en application du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, qu'elles soient exogènes ou endogènes, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère.

3. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, qu'à la suite de l'abdominoplastie pratiquée le 23 février 2012, Mme D a présenté une infection par staphylocoque des zones cicatricielles de la peau, diagnostiquée le 4 mars 2012, dont le caractère nosocomial n'est pas contesté par le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône. La requérante est dès lors fondée à demander l'engagement de la responsabilité du centre hospitalier à ce titre.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus (). Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel (). En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen () ". S'agissant d'un acte médical à visée esthétique, l'obligation d'information du patient est renforcée et doit porter sur les risques et inconvénients de toute nature susceptibles d'en résulter.

5. Il est constant que la dermolipectomie des cuisses a été pratiquée sur Mme D avec un objectif exclusivement esthétique. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que la patiente, d'une part, n'a été informée ni des inconvénients de ce type d'intervention, ni des complications éventuelles ni, enfin, de l'emplacement des cicatrices et de l'importance de celles-ci, et, d'autre part n'a pas reçu d'information concernant l'existence d'alternatives thérapeutiques. Le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône -qui ne le conteste d'ailleurs pas- a ainsi manqué à l'obligation d'information du patient qui lui incombait en vertu des dispositions de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique.

En ce qui concerne la perte de chance :

6. La faute commise par les praticiens d'un centre hospitalier au regard de leur devoir d'information du patient n'entraîne pour ce dernier que la réparation de la perte d'une chance de se soustraire au risque qui s'est réalisé. La réparation du dommage résultant de cette perte doit être fixée à une fraction des différents chefs de préjudice qui tient compte, s'agissant d'un acte médical à visée esthétique, du rapprochement entre, d'une part, les bénéfices attendus de cet acte médical et, d'autre part, les risques inhérents à cet acte.

7. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expert, d'une part, que Mme D n'a pas été informée du résultat cicatriciel important inhérent à l'opération pratiquée, lequel implique une cicatrisation douloureuse et inesthétique, et d'autre part, que son problème de lipodystrophie crurale était susceptible d'être réglé par une lipo-aspiration sans rançon cicatricielle. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu de l'existence de cette alternative thérapeutique, il y a lieu de considérer que le défaut d'information a fait perdre à Mme D 100% de chance d'échapper aux conséquences dommageables de l'opération en litige.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant des dépenses de santé :

8. Il résulte de l'instruction, et en particulier du relevé définitif des débours et de l'attestation d'imputabilité établie par son médecin conseil, que la CPAM de la Côte-d'Or a exposé, pour le compte de son assurée, des frais médicaux et pharmaceutiques d'un montant de 2 816,11 euros, au cours de la période du 4 mars au 13 juin 2012, qui sont en lien direct avec les manquements fautifs imputables au centre hospitalier de Chalon-sur-Saône.

S'agissant des préjudices à caractère extrapatrimonial avant consolidation :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

9. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport des experts, que Mme D a subi un déficit temporaire total d'une journée le 4 mars 2012, puis un déficit fonctionnel temporaire de 50% du 5 mars au 15 octobre 2012, soit 224 jours, et un déficit fonctionnel temporaire de 25% du 16 octobre 2012 au 17 juin 2013, soit 244 jours. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant, sur la base de 13 euros par jour, à la somme totale de 2 262 euros.

Quant aux souffrances endurées :

10. Il résulte de l'instruction que Mme D a enduré des souffrances, évaluées par les experts à 3 sur une échelle de 1 à 7, préjudice dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 3 500 euros.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

11. Si la requérante demande la prise en compte d'un préjudice esthétique temporaire en lien avec l'opération de ses cuisses, l'intéressée n'a cependant pas subi d'altération temporaire majeure de son apparence physique. Ce chef de préjudice doit par suite être écarté.

S'agissant des préjudices à caractère extrapatrimonial après consolidation :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

12. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent de Mme D, âgée de 48 ans lors de la consolidation, chiffrée par les experts à 5%, en l'évaluant à 5 600 euros.

Quant au préjudice esthétique permanent :

13. Il sera fait une juste appréciation du préjudice esthétique permanent subi par Mme D, chiffré par l'expert à 2/7, en l'évaluant à la somme de 1 850 euros.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui a été dit aux points 8 à 13 que les préjudices subis par Mme D dont le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône doit assurer la réparation s'élèvent à 16 028,11 euros et que la CPAM de la Côte-d'Or est subrogée dans les droits de Mme D à hauteur de 2 816,11 euros. Les droits de Mme D s'élèvent donc à 13 212 euros.

En ce qui concerne les intérêts et la capitalisation des intérêts :

15. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, Mme D a droit aux intérêts au taux légal afférents à la somme de 13 212 euros à compter du 4 mai 2021, date à laquelle sa demande a été reçue par le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône.

16. D'autre part, en application de l'article 1343-2 du code civil, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

17. La capitalisation des intérêts a été demandée le 6 juillet 2021. A cette date, il n'était pas dû plus d'une année d'intérêts. Dès lors, compte tenu de ce qui a été dit au point 16, il y a seulement lieu de faire droit à cette demande à compter du 4 mai 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts sur la somme de 13 212 euros.

18. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 17 que le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône doit être condamné à verser à Mme D une somme de 13 212 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 4 mai 2021 et de la capitalisation des intérêts à compter du 4 mai 2022, et à la CPAM de la Côte-d'Or la somme de 2 816,11 euros.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

19. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 14 décembre 2021 visé ci-dessus, il y a lieu d'allouer à la CPAM de la Côte-d'Or la somme de 938,70 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens de l'instance :

20. Il y a lieu de mettre les frais de l'expertise médicale, taxés et liquidés par une ordonnance du président du tribunal administratif de Dijon du 7 janvier 2019, aux sommes de 1 200 euros et 2 520 euros, à la charge définitive du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

21. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la requérante et qui ne sont pas compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône est condamné à verser à Mme D la somme de 13 212 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 4 mai 2021. Les intérêts échus à la date du 4 mai 2022 seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or la somme de 2 816,11 euros au titre de ses débours ainsi que la somme de 938,70 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 3 : Les frais de l'expertise, taxés et liquidés aux sommes de 1 200 euros et 2 520 euros, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône.

Article 4 : Le centre hospitalier de Chalon-sur-Saône versera à Mme D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D, au centre hospitalier de Chalon-sur-Saône et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte-d'Or.

Délibéré après l'audience du 7 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Boissy, président,

- M. Blacher, premier conseiller,

- Mme Desseix, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2023.

La rapporteure,

M. DesseixLe président,

L. Boissy

La greffière,

E. Herique

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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