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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2101989

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2101989

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2101989
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantDE LA GRANGE ET FITOUSSI AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 juillet 2021, 7 novembre 2022, 12 janvier 2024 et 25 janvier 2024, M. Q E, agissant tant en son nom personnel qu'en sa qualité de représentant légal de son fils mineur H E, M. G E, M. I E, Mme P K épouse J, M. D J et M. F J, représentés par la SELASU Dante, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) à titre principal de condamner le centre hospitalier de Nevers :

a) à leur verser une somme de 52 096 euros en leur qualité d'ayant droit de Mme M E ;

b) à verser à M. Q E, en son nom personnel, une somme de 225 531,50 euros et, en sa qualité de représentant légal du jeune H E, une somme de 33 037,76 euros ;

c) à verser à M. G E une somme de 22 403,67 euros et à M. I E une somme de 24 905,88 euros ;

d) à verser à Mme P J une somme de 14 000 euros, à M. D J une somme de 14 000 euros et à M. F J une somme de 3 600 euros ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Office national d'indemnisation des victimes d'accidents médicaux (ONIAM) à leur verser les sommes identifiées aux a) à d) du 1°) ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Nevers les dépens ainsi que le versement d'une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

a) à titre principal :

- le centre hospitalier de Nevers a commis des fautes qui ont été à l'origine directe du décès de Mme M E et que, dès lors que le décès a été causé par une opération qui n'était pas indiquée, le taux de perte de chance est de 100% ;

- les parts de responsabilité imputables au centre hospitalier de Nevers et au docteur B -vis-à-vis duquel le litige a été réglé par la voie d'un protocole transactionnel avec l'assureur de ce dernier- sont respectivement de 40 % et de 60 % ;

b) à titre subsidiaire, Mme M E a été victime d'un aléa thérapeutique ouvrant droit à réparation par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale ;

c) il y a lieu d'écarter l'application du barème BCRIV qui est sollicitée par le centre hospitalier de Nevers et d'évaluer les préjudices au regard du barème de capitalisation le plus adapté et le plus récent, à savoir celui de la Gazette du Palais 2022 ;

d) les préjudices subis par Mme M E et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 96 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- 32 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 20 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

e) les préjudices subis par M. Q E et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 1 192,96 euros au titre des frais d'obsèques ;

- 205 762,54 euros au titre du préjudice économique du foyer ;

- 576 euros au titre des honoraires du médecin conseil ;

- 12 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 6 000 euros au titre du préjudice d'établissement ou, à titre subsidiaire, 6 000 euros au titre du préjudice d'accompagnement ;

f) les préjudices subis par M. G E et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 2 403,67 euros au titre du préjudice économique du foyer ;

- 12 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 8 000 euros au titre du préjudice d'établissement ou, à titre subsidiaire, 8 000 euros au titre du préjudice d'accompagnement ;

g) les préjudices subis par M. I E et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 4 905,88 euros au titre du préjudice économique du foyer ;

- 12 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 8 000 euros au titre du préjudice d'établissement ou, à titre subsidiaire, 8 000 euros au titre du préjudice d'accompagnement ;

h) les préjudices subis par M. H E et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 13 037,76 euros au titre du préjudice économique du foyer ;

- 12 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 8 000 euros au titre du préjudice d'établissement ou, à titre subsidiaire, 8 000 euros au titre du préjudice d'accompagnement ;

i) les préjudices subis par Mme P J et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 10 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 4 000 euros au titre du préjudice d'établissement ;

j) les préjudices subis par M. D J et qui doivent être réparés après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élèvent à :

- 10 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- 4 000 euros au titre du préjudice d'établissement ;

k) le préjudice d'affection subi par M. F J et qui doit être réparé après application du taux de 40 % imputable au centre hospitalier s'élève à 3 600 euros.

Par un mémoire, enregistré le 14 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Côte d'Or demande la condamnation du centre hospitalier de Nevers à lui rembourser la somme de 6 343,71 euros au titre des prestations versées et la somme de 1 098 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 septembre 2021, l'ONIAM, représenté par la SELARL Delagrange et Fitoussi, conclut au rejet des conclusions dirigées à son encontre et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de " tout succombant " au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'ONIAM soutient que les conditions ouvrant droit à une indemnisation au titre de la solidarité nationale ne sont pas réunies.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 24 novembre 2021, 15 décembre 2023 et 23 janvier 2024, le centre hospitalier de Nevers, représenté par Me Ricouard, conclut à la minoration des prétentions indemnitaires des requérants et des demandes de la CPAM et au rejet du surplus des conclusions présentées par les parties.

Le centre hospitalier de Nevers soutient que :

- il s'en remet à la sagesse du tribunal quant à l'engagement de sa responsabilité, laquelle ne saurait toutefois excéder 40 % conformément aux conclusions du rapport d'expertise et à la demande adverse ;

- l'application du barème de la Gazette du Palais doit être écartée au profit du barème BCRIV ;

- l'addition des indemnités allouées par la MACSF, assureur du docteur B et celles susceptibles d'être mises à sa charge ne doit pas excéder le montant total de l'indemnisation due ;

- le déficit fonctionnel temporaire, les souffrances endurées et le préjudice esthétique temporaire subis par Mme M E s'élèvent respectivement à 48 euros, 14 000 euros et à 200 euros ;

- la réparation du préjudice d'affection subi par M. Q E doit être limitée à 8 000 euros, son préjudice économique doit être écarté ou, à défaut, limité à 99 590,64 euros tandis que les autres chefs de préjudice réclamés doivent être écartés ;

- les préjudices économiques subis par les enfants de Mme E doivent être écartés ou, à défaut, limités à 2 900,24 euros pour G, 5 845 euros pour I et 13 766,91 euros pour H, la réparation du préjudice d'affection doit être limitée à 8 000 euros chacun tandis que les préjudices d'établissement doivent être écartés ;

- la réparation du préjudice d'affection subi par M. et Mme J, les parents de Mme E, doit être limitée à 2 000 euros chacun et les chefs de préjudice d'établissement doivent être écartés ;

- la réparation du préjudice d'affection subi par M. F J doit être limitée à 800 euros ;

- le taux de 40 % imputable au centre hospitalier doit être appliqué aux débours et à l'indemnité forfaitaire de gestion de la CPAM de la Côte-d'Or.

Par une décision en date du 9 août 2021, M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Desseix,

- les conclusions de M. Blacher,

- et les observations de Me Botton, représentant le centre hospitalier de Nevers.

Considérant ce qui suit :

1. Mme M E, née le 5 août 1976, a bénéficié le 8 septembre 2015, après trois grossesses menées normalement à terme, d'une stérilisation tubaire par implants Essure, réalisée par le docteur B, gynécologue, praticien au centre hospitalier de Nevers. En septembre 2016, l'intéressée a présenté une altération de son état général avec asthénie, amaigrissement associé à des saignements digestifs et des métrorragies. Une échographie pelvienne, réalisée le 27 septembre 2016, a mis en évidence la présence d'un kyste hémorragique de l'ovaire droit et d'un implant Essure droit en dehors du myomètre. Les symptômes persistant malgré divers examens et consultations gynécologiques, des tests cutanés ont été réalisés dans le cadre de l'exploration d'une allergie au nickel induite par les implants Essure qui ont révélé une hypersensibilité au nickel, cobalt et au palladium. Le 13 décembre 2016, dans le cadre d'une consultation libérale, le docteur B a posé l'indication d'une hystérectomie. C'est dans ce contexte que, le 13 février 2017, Mme E, alors âgée de 40 ans, a été hospitalisée au sein du service de gynécologie du centre hospitalier de Nevers pour hystérectomie totale avec salpingectomie bilatérale sous coelioscopie, réalisée par le docteur B le 14 février suivant. Mme E a présenté, après son retour au domicile, une dyspnée brutale et une douleur au tronc latéralisée à gauche au soir du 16 février 2017. Elle a été transférée par les pompiers au centre hospitalier de Nevers, en gynécologie, le 17 février 2017 à 00h20 pour des douleurs scapulaires et de la nuque d'apparition brutale avec malaise. Renvoyée à son domicile sans prise en charge particulière, Mme E y est décédée le 20 février 2017 au matin d'une insuffisance respiratoire secondaire à un hydrothorax bilatéral compressif acquis après coelioscopie. Le 21 février 2017, l'examen histologique de l'utérus réalisé lors de l'autopsie a mis en évidence un carcinome épidermoïde infiltrant peu différencié du col utérin qui n'avait pas été détecté au cours du suivi gynécologique de Mme E.

2. Par une ordonnance du 17 avril 2018, le juge des référés du tribunal de grande instance de Bobigny a désigné un expert afin de déterminer, notamment, les causes du décès de Mme E. Dans leur rapport, les experts ont conclu que les fautes médicales commises par le docteur B et le centre hospitalier de Nevers avaient été à l'origine du décès de Mme E et estimé que les parts de responsabilité de ces derniers dans ce décès étaient respectivement de 40 % et de 60 %. A la suite des protocoles transactionnels conclus les 2 et 13 décembre 2021, la MACSF, assureur du docteur B, a versé à M. Q E, en son nom personnel et en sa qualité d'ayant droit de son épouse décédée, et aux trois enfants du couple -Llorys, G et Lorick- différentes sommes tenant compte de la part de responsabilité du docteur B. M. Q E, agissant tant en son nom propre qu'en sa qualité de représentant légal du jeune H E, A. G et I E, les enfants majeurs de Mme E, et Mme P et MM. D et F J, respectivement mère, père et frère de Mme E, demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier de Nevers à leur verser des sommes correspondant à la part des préjudices qu'ils estiment avoir subis et qui n'a pas encore été réparée.

Sur les conclusions à fin de condamnation présentées par les requérants :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Nevers :

S'agissant de la faute :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

4. Il résulte de l'instruction que Mme E, alors âgée de quarante ans, a été opérée par le docteur C B au centre hospitalier de Nevers d'une hystérectomie avec salpingectomie bilatérale par coelioscopie le 14 février 2017. Cette opération a été décidée au regard du diagnostic posé par le docteur B dans le cadre de son activité libérale en raison de métrorragies avec douleurs pelviennes persistantes depuis 2016, et de l'altération de l'état général de Mme E, pour l'explantation des implants Essure tenus pour responsables de ses symptômes gynécologiques. Il ressort du rapport de l'expert que des signes respiratoires sont apparus le lendemain de l'intervention, alors que la patiente était toujours hospitalisée, et n'ont fait l'objet d'aucune exploration médicale. Le 16 février au soir, après son retour à domicile, Mme E a souffert de dyspnée aiguë, associée à une violente douleur scapulaire gauche, et à une agitation anxieuse. Elle a été conduite par les pompiers au centre hospitalier de Nevers où son passage n'a pas été enregistré administrativement. Il n'est pas établi qu'elle ait été examinée par un médecin, l'orientation de la patiente restant inconnue car non tracée au dossier, et les experts ayant remis en cause l'authenticité d'un compte rendu du gynécologue de garde établi le 17 février 2017 à 00h20, en raison du caractère irréaliste des observations médicales y figurant. Le 20 février 2017, Mme E est décédée à son domicile d'une insuffisance respiratoire et circulatoire, toutes deux secondaires à un hydrothorax bilatéral compressif acquis après coelioscopie. Le 21 février 2017, l'examen histologique de l'utérus réalisé lors de l'autopsie a mis en évidence un carcinome épidermoïde infiltrant peu différencié du col utérin, non détecté au cours du suivi gynécologique de Mme E.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire du professeur N, que le décès de Mme E est directement imputable à l'intervention sous coelioscopie qu'elle a subie le 14 février 2017. Par ailleurs, cette intervention n'était pas médicalement justifiée, la cause des métrorragies dont souffrait Mme E étant le cancer du col de l'utérus, non diagnostiqué en raison d'un suivi gynécologique insuffisant et de l'absence bilan étiologique exhaustif pré-opératoire. Par ailleurs, la prise en charge post-opératoire de Mme E a été défaillante, les premiers signes respiratoires, apparus au lendemain de l'intervention, n'ayant pas été explorés, et aucune prise en charge médicale n'ayant été assurée lors du passage de Mme E aux urgences du centre hospitalier de Nevers dans la nuit du 16 au 17 février 2017. Il résulte du rapport d'expertise que l'insuffisance respiratoire et circulatoire, par constitution d'épanchements pleuraux massifs, dont souffrait alors Mme E est une complication rare mais bien documentée de la chirurgie coelioscopique, dont le diagnostic aurait été aisément posé par un examen clinique complet, orienté par les signes cliniques (douleurs scapulaires gauche, dyspnée, toux) et confirmé par une imagerie thoracique. Le traitement de cette complication, qui consiste en un drainage pleural bilatéral, est un geste fréquent ne comportant pas de difficulté technique majeure. Par ailleurs, l'expert note l'existence de facteurs de risque favorisant la survenue de l'hydrothorax, tels que la durée de l'intervention, l'inclinaison de la position en Trendelenburg, la pression d'insufflation, et l'absence de ré-aspiration du sérum salé de lavage péritonéal, qui n'ont pas été suffisamment pris en compte dans le suivi de Mme E, les deux derniers paramètres faisant défaut sur la feuille de surveillance anesthésique. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier de Nevers a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité.

S'agissant du lien de causalité :

6. Lorsqu'un dommage trouve sa cause dans plusieurs fautes qui, commises par des personnes différentes ayant agi de façon indépendante, portaient chacune en elle normalement ce dommage au moment où elles se sont produites, la victime peut rechercher la réparation de son préjudice en demandant la condamnation de l'une de ces personnes ou de celles-ci conjointement, sans préjudice des actions récursoires que les coauteurs du dommage pourraient former entre eux.

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que la victime peut demander la condamnation d'une personne publique à réparer l'intégralité de son préjudice lorsque la faute commise portait normalement en elle le dommage, alors même qu'une personne privée, agissant de façon indépendante, aurait commis une autre faute, qui portait aussi normalement en elle le dommage au moment où elle s'est produite. Il n'y a, dans cette hypothèse, pas lieu de tenir compte du partage de responsabilité entre les coauteurs, lequel n'affecte que les rapports réciproques entre ceux-ci, mais non le caractère et l'étendue de leurs obligations à l'égard de la victime du dommage. Il incombe à la personne publique, si elle l'estime utile, de former une action récursoire à l'encontre du coauteur personne privée devant le juge compétent, afin qu'il soit statué sur ce partage de responsabilité.

8. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que le décès de Mme E est directement imputable à l'hystérectomie avec salpingectomie bilatérale, réalisée sous coelioscopie le 14 février 2017 au centre hospitalier de Nevers, et que cette intervention n'était pas médicalement justifiée, dès lors que les métrorragies dont souffrait l'intéressée ne résultaient pas des implants Essure mais d'un cancer évolué du col utérin non diagnostiqué. Les fautes commises par le centre hospitalier de Nevers dans le suivi et la prise en charge des complications post-opératoires de Mme E, si elles ont fait perdre une chance à l'intéressée d'échapper à une issue fatale, ne portaient pas en elles normalement le dommage, lequel ne serait pas survenu en l'absence des erreurs initialement commises par le docteur B dans le diagnostic et l'indication chirurgicale proposée à Mme E. Dans ces conditions, il y a lieu de tenir compte de la responsabilité de chacun des co-auteurs du dommage. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de la quote-part des dommages imputables au docteur B et au centre hospitalier de Nevers en les évaluant respectivement, conformément aux conclusions de l'expert non contestées sur ce point, à 60 % et 40 %.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant des préjudices de la victime directe :

9. Tout d'abord, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire de Mme E en l'évaluant, sur la base de 16 euros par jour pendant sept jours, à une somme de 112 euros (7x16). Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 44,80 euros.

10. Ensuite, il résulte de l'instruction que Mme E a subi, au cours des jours qui se sont écoulés entre sa sortie de l'hôpital et son décès, des souffrances psychiques et physiques évaluées par l'expert à 7 sur une échelle de 7. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 35 000 euros. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi 14 000 euros.

11. Enfin, il résulte de l'instruction qu'à compter du 15 février 2017, Mme E a subi un préjudice esthétique temporaire résultant d'un visage très œdémateux avec réduction de la fente palpébrale, circonstance à laquelle s'ajoute, à compter du 17 février 2017, son alitement complet jusqu'à son décès. Compte tenu de l'altération majeure de l'apparence physique de Mme E et de l'évaluation qui en a été faite par l'expert -6 sur 7-, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 1 000 euros. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 400 euros.

S'agissant des préjudices des victimes indirectes :

Quant aux préjudices patrimoniaux :

12. En premier lieu, M. E justifie s'être acquitté des honoraires d'un médecin-conseil qui l'a assisté lors des opérations d'expertise, pour un montant de 1 440 euros. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 576 euros.

13. En deuxième lieu, M. E justifie avoir exposé la somme de 2 982, 41 euros au titre des frais d'obsèques de son épouse. Il ne résulte pas de l'instruction, notamment des mentions de la facture produite, qu'une partie de ces frais aurait été prise en charge dans le cadre d'un contrat d'assurances. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 1 192,96 euros.

14. En dernier lieu, le préjudice économique subi par une personne du fait du décès de son conjoint est constitué par la perte des revenus de la victime qui étaient consacrés à son entretien, compte tenu, le cas échéant, de ses propres revenus et déduction faite des prestations reçues en compensation. Ce préjudice est établi par référence à un pourcentage des revenus de la victime affecté à l'entretien de la famille. En outre, l'indemnité allouée aux enfants de la victime décédée est déterminée en tenant compte de la perte de la fraction des revenus de leur parent décédé qui aurait été consacrée à leur entretien jusqu'à ce qu'ils aient atteint au plus l'âge de vingt-cinq ans.

15. Il résulte de l'instruction que la moyenne des revenus annuels de M. Q E, travailleur indépendant, sur les trois années ayant précédé le décès de son épouse, s'élevait à 17 948, 67 euros. Mme M E, qui était salariée, a pour sa part perçu, au cours de ces mêmes années, un revenu annuel moyen de 13 132, 33 euros. Ainsi, le revenu annuel global du ménage avant le décès de Mme E doit être évalué à 31 080 euros. Il y a lieu de déduire de ce montant la part d'autoconsommation de la victime, qui peut en l'espèce être fixée à 15 %, soit 4 662 euros. La perte de revenus s'établit par suite à la somme de 26 418 euros, de laquelle il convient de déduire le revenu annuel moyen de M. E évalué, compte tenu des éléments produits au dossier, à la somme 12 000 euros, ainsi que le montant annuel de la pension de réversion qu'il perçoit, soit 1 230 euros. La perte de revenus annuelle du foyer doit ainsi être évaluée à la somme de 13 188 euros euros. Après application de l'euro de rente viagère correspondant à l'âge de Mme E à la date de son décès -40 ans-, sur le fondement du barème de capitalisation 2022 de la Gazette du Palais, avec une hypothèse de taux d'actualisation à 0%, le préjudice économique du foyer s'élève donc à 603 403,75 euros (13 188 x 45,754).

16. Le préjudice économique annuel de chacun des enfants au regard de leur part de consommation dans la famille, évaluée à 15% chacun, s'élève à 1 978,20 euros (13 188 x 15%). Il y a lieu de capitaliser le préjudice annuel de chacun des enfants en fonction du prix de l'euro de rente temporaire jusqu'aux 25 ans de chacun d'entre eux. Ainsi, pour G, âgé de 17 ans au moment des faits, le préjudice économique, après application de l'euro de rente temporaire du barème de capitalisation 2022 de la Gazette du Palais avec une hypothèse de taux d'actualisation de 0%, s'élève à la somme de 15 792 euros. Pour I, alors âgé de 13 ans, le préjudice économique s'élève à la somme de 23 691 euros. Pour H, alors âgé de 2 ans, le préjudice économique s'élève à la somme de 45 410 euros. Le préjudice économique de M. Q E, qui a perçu un capital décès de 3 404,53 euros versé par la CPAM, s'élève ainsi à la somme de 515 106,22 euros (603 403,75 - 15 792 - 23 691 - 45 410 - 3 404, 53). Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 206 042,49 euros pour M. Q E, à 6 316,80 euros pour M. G E, à 9 476, 40 euros pour M. I E et à 18 164 euros pour M. H E.

Quant aux préjudices extrapatrimoniaux :

17. En premier lieu, M. E a subi un préjudice d'affection lié à la perte de son épouse, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 25 000 euros. Il a également subi un préjudice d'accompagnement, entre le 14 et le 20 février 2017, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 300 euros. En revanche, l'intéressé n'ayant pas la qualité de victime directe, le chef de préjudice d'établissement doit être écarté. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 10 120 euros.

18. En deuxième lieu, les trois enfants du couple, mineurs lors du décès, ont subi un préjudice d'affection lié à la perte de leur mère, qui sera évalué, pour chacun, à la somme de 25 000 euros. Ils ont également subi un préjudice d'accompagnement, entre le 14 et le 20 février 2017, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 300 euros. En revanche, les enfants n'ayant pas la qualité de victimes directes, le chef de préjudice d'établissement doit être écarté. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers pour chacun des trois enfants s'élève ainsi à 10 120 euros.

19. En troisième lieu, les parents de Mme M E, Mme et M. J, ont subi un préjudice d'affection du fait du décès de leur fille, qui sera pour chacun évalué à la somme de 6 000 euros. En revanche, ils n'établissent pas avoir subi de préjudice d'accompagnement ou de troubles dans leurs conditions d'existence et n'ont pas davantage subi de préjudice d'établissement. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi, pour chacun d'eux, à 2 400 euros.

20. En dernier lieu, M. F J, le frère de Mme M E, a subi un préjudice d'affection qui sera en l'espèce évalué à 6 000 euros. Compte tenu de la quote-part de responsabilité de 40% retenue au point 8, le montant de la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers s'élève ainsi à 2 400 euros.

21. Il résulte de tout ce qui a été dit aux points 3 à 20 que les requérants sont seulement fondés à demander la condamnation du centre hospitalier de Nevers à verser aux ayant droits de Mme M E une somme de 14 444,80 euros, que M. Q E est seulement fondé à demander la condamnation du centre hospitalier de Nevers à lui verser la somme de 217 931,45 euros en son nom propre et la somme de 28 284 euros en sa qualité de représentant légal de son fils mineur H, que MM. G et M. I E sont seulement fondés à demander la condamnation du centre hospitalier de Nevers à leur verser respectivement les sommes de 16 436,80 euros et 19 596,40 euros et que Mme P J, M. D J et M. F J sont seulement fondés à demander la condamnation du centre hospitalier de Nevers à leur verser, à chacun, une somme de 2 400 euros.

Sur les conclusions présentées par la CPAM de la Côte-d'Or :

En ce qui concerne les débours :

22. D'une part, il résulte de l'instruction que le défaut de prise en charge à l'origine de l'engagement de la responsabilité du centre hospitalier de Nevers est postérieur à l'intervention du 14 février 2017. La CPAM de la Côte-d'Or n'est dès lors pas fondée à demander le remboursement de frais d'hospitalisation et pharmaceutiques pour la période du 13 au 16 février 2017, qui sont sans lien avec la faute commise par le centre hospitalier. D'autre part, la CPAM justifie avoir versé un capital décès de 3 404,53 euros. Eu égard à la part de responsabilité du centre hospitalier, la CPAM de la Côte d'Or est seulement fondée à soutenir que la réparation que doit assurer le centre hospitalier de Nevers, après application du taux de 40 % retenu au point 8, s'élève à 1 361,81 euros.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

23. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 visé ci-dessus, il y a lieu d'allouer à la CPAM de la Côte-d'Or une somme de 453,94 euros.

24. Il résulte de ce qui vient d'être dit aux points 22 et 23 que la CPAM de la Côte-d'Or est seulement fondée à demander la condamnation du centre hospitalier de Nevers à lui verser une somme de 1 361,81 euros au titre de ses débours et une somme de 453,94 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens de l'instance :

25. Si le juge administratif n'est pas compétent pour se prononcer sur la charge finale des frais d'une expertise ordonnée par le juge judiciaire, les frais et dépens qu'a définitivement supportés une partie en raison d'une instance judiciaire sont au nombre des préjudices dont elle peut obtenir réparation devant le juge administratif de la part de l'auteur du dommage, sauf dans le cas où ces frais et dépens sont supportés en raison d'une procédure qui n'a pas de lien de causalité direct avec le fait de cet auteur. Ainsi, les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal de grande instance de Bobigny, lesquels sont utiles au règlement du litige, ne présentent pas le caractère de dépens mais de préjudices dont il appartient aux requérants, le cas échéant, de demander la réparation. Faute de dépens exposés dans la présente instance, les demandes formées à ce titre par les requérants doivent être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

26. D'une part, les requérants n'allèguent pas avoir exposé des frais, autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui a été allouée à M. E par une décision du 9 août 2021, et qui ne seraient pas compris dans les dépens. D'autre part, l'avocat des requérants n'a pas demandé la condamnation du centre hospitalier de Nevers à lui verser, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme correspondant aux frais exposés qu'il aurait réclamée à ses clients si M. E n'avait pas bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions tendant à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Nevers la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

27. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions, au demeurant dirigées contre des personnes non identifiées, présentées par l'ONIAM sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser aux ayant droit de Mme M E la somme de 14 444,80 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. Q E la somme de 217 931,45 euros.

Article 3 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. Q E, en sa qualité de représentant légal de son fils mineur H E, la somme de 28 284 euros.

Article 4 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. I E la somme de 19 596,40 euros.

Article 5 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. G E la somme de 16 436,80 euros.

Article 6 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à Mme P J la somme de 2 400 euros.

Article 7 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. D J la somme de 2 400 euros.

Article 8 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à M. F J la somme de 2 400 euros.

Article 9 : Le centre hospitalier de Nevers est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte d'Or la somme de 1 361,81 euros au titre de ses débours et une somme de 453,94 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 10 : Le surplus des conclusions présentées par les parties est rejeté.

Article 11 : Le présent jugement sera notifié à M. Q E, tant en son nom personnel qu'en sa qualité de représentant légal de son fils mineur H E, à M. G E, à M. I E, à Mme P K épouse J, à M. D J, à M. F J, au centre hospitalier de Nevers, à l'Office national d'indemnisation des victimes d'accidents médicaux et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte d'Or.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Boissy, président,

- Mme Desseix, première conseillère,

- Mme Bois, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 17 mai 2024.

La rapporteure,

M. DesseixLe président,

L. BoissyLa greffière,

M. Charaoui

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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