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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2202190

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2202190

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2202190
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantDORMIEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 août 2022, M. A B, représenté par Me Dormieu, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser, d'une part, la somme de 469,04 euros correspondant au reliquat de salaires qu'il estime lui être dû au titre du travail qu'il a effectué au service général en janvier 2018 et aux ateliers du centre de détention de Joux-la-Ville de juin à novembre 2017 puis de novembre à décembre 2018 et, d'autre part, la somme 1 500 euros en réparation de son préjudice moral ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les salaires qui lui ont été versés au cours des périodes de juin à novembre 2017, de janvier 2018, puis de novembre à décembre 2018 ont été calculés de manière erronée ;

- de ces erreurs est résulté un arriéré de salaires d'un montant de 469,04 euros ;

- l'erreur commise dans le calcul de ses salaires lui a causé un préjudice moral.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut à ce qu'il soit fait droit à la demande de M. B à hauteur de 211,39 euros et au rejet du surplus des conclusions de la requête.

Il fait valoir que :

- comme l'énonce l'ordonnance de référé n° 2202189, seule une somme de 211,39 euros est due à M. B ;

- ce dernier ne justifie pas de la réalité du préjudice moral allégué.

Vu les autres pièces du dossier

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale ;

- le décret n° 2016-1818 du 22 décembre 2016 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le décret n° 2017-1719 du 20 décembre 2017 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les conclusions de M. Puglierini, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, détenu au centre de détention de Joux-la-Ville, a travaillé au service général en janvier 2018, ainsi qu'en qualité d'opérateur au sein des ateliers de l'établissement de de juin à novembre 2017 puis de novembre à décembre 2018. Par courrier daté du 2 février 2022, il a sollicité du directeur du centre de détention le versement d'un reliquat de salaires, au titre de ces périodes, d'un montant de 469,04 euros et l'indemnisation de son préjudice moral. Par une décision du 2 août 2022, le ministre de la justice a partiellement rejeté sa demande au motif notamment que l'ensemble des rémunérations dues au titre de l'année 2017 était prescrit. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser, d'une part, cette somme 469,04 euros correspondant au reliquat de salaires qu'il estime dû et, d'autre part, une somme de 1 500 euros en indemnisation de son préjudice moral.

Sur les conclusions tendant au paiement du reliquat de salaire :

2. D'une part, aux termes de l'article 717-3, alors en vigueur, du code de procédure pénale : " Les activités de travail et de formation professionnelle ou générale sont prises en compte pour l'appréciation des gages de réinsertion et de bonne conduite des condamnés. / Au sein des établissements pénitentiaires, toutes dispositions sont prises pour assurer une activité professionnelle, une formation professionnelle ou générale aux personnes incarcérées qui en font la demande. / () La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées ". Aux termes de l'article D. 432-1, alors en vigueur, du même code : " () la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : / 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production ; / () 20 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour le service général, classe III () ". L'article 1er des décrets du 22 décembre 2016 et du 20 décembre 2017 fixe respectivement le montant horaire brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) à 9,76 euros à compter du 1er janvier 2017 et à 9,88 euros à compter du 1er janvier 2018.

3. En vertu de l'article D. 366 du code de procédure pénale : " Les détenus sont affiliés, dès leur incarcération, au régime général de la sécurité sociale. A ce titre, ils bénéficient, ainsi que leurs ayants droit, des prestations en nature de l'assurance maladie et maternité servies par le régime général dans les conditions fixées par les articles L. 381-30 à L. 381-30-6 du code de la sécurité sociale () ". L'article D. 433-4 du même code prévoit que : " Les rémunérations pour tout travail effectué par une personne détenue sont versées, sous réserve des dispositions de l'article D. 121, à l'administration qui opère le reversement des cotisations sociales aux organismes de recouvrement et procède ensuite à l'inscription et à la répartition de la rémunération nette sur le compte nominatif des personnes détenues, conformément aux dispositions de l'article D. 434. / Ces rémunérations sont soumises à cotisations patronales et ouvrières selon les modalités fixées, pour les assurances maladie, maternité et vieillesse, par les articles R. 381-97 à R. 381-109 du code de la sécurité sociale () ". L'article R. 381-99 du code de la sécurité sociale fixe le taux de la cotisation d'assurance maladie et maternité, qui est à la charge de l'employeur. S'agissant de l'assurance vieillesse, l'article R. 381-104 de ce code dispose : " Les cotisations, salariale et patronale, sont fixées au taux de droit commun du régime général. Elles sont assises sur le total des rémunérations brutes des détenus ". L'article R. 381-105 de ce code prévoit : " Lorsque le travail est effectué pour le compte de l'administration et rémunéré sur les crédits affectés au fonctionnement des services généraux, les cotisations, salariale et patronale, sont intégralement prises en charge par l'administration () ". Enfin, aux termes de l'article R. 381-107 du même code : " La part de cotisation à la charge du détenu est précomptée sur sa rémunération lors de chaque paie, sous réserve de l'application de l'article R. 381-105 ".

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsque le travail est effectué au titre des services généraux de l'établissement pénitentiaire, tant la cotisation pour l'assurance maladie et maternité que les cotisations, salariale et patronale, pour l'assurance vieillesse sont prises en charge par l'employeur. En revanche, lorsque le travail est effectué au titre d'une activité dite de production, seule la cotisation d'assurance maladie et maternité et la cotisation patronale pour l'assurance vieillesse sont prises en charge par l'employeur, à l'exclusion de la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse qui reste à la charge de la personne détenue.

5. D'autre part, en vertu des dispositions des articles L. 136-1 et suivants du code de sécurité sociale, les personnes détenues sont au nombre de celles qui sont assujetties à la contribution sociale généralisée et la rémunération qu'elles perçoivent en contrepartie du travail qu'elles effectuent dans les conditions prévues à l'article 717-3 du code de procédure pénale entre dans l'assiette de la contribution sociale généralisée (CSG) dont le taux s'élève à 9,20% ainsi que dans celle de la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) dont le taux est de 0,50%. En application du I de l'article L. 136-2 du code de la sécurité sociale, ces contributions doivent être calculées en retenant un abattement de 1,75 % sur la rémunération brute.

En ce qui concerne le reliquat de salaire au titre du travail en 2017 :

6. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". En vertu de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement () ".

7. Pour rejeter, par décision du 2 août 2022, la demande de paiement d'arriérés de salaires présentée par M. B au titre de l'année 2017, le ministre de la justice s'est fondé sur leur prescription en application des dispositions précitées, dont il s'est, en outre, prévalu devant le juge des référés qui en a fait application pour limiter le montant provisionnel du reliquat de salaire à la somme de 211,30 euros. Le ministre, qui se réfère expressément à l'ordonnance du juge des référés et sollicite la limitation de l'arriéré de salaire à allouer au requérant à la somme de 211,30 euros, doit ainsi être regardé comme ayant entendu lui opposer dans la présente instance l'exception de prescription quadriennale. Or, il ne résulte pas de l'instruction que M. B ait saisi l'administration pénitentiaire d'une demande telle que définie à l'article 2 de la loi du 31 décembre 1968 avant l'année 2022. Dans ces conditions, les créances que le requérant estime détenir au titre des salaires qui lui ont été versés au cours des mois de juin à novembre 2017 étaient, à la date de sa réclamation datée du 2 février 2022, prescrites.

En ce qui concerne le reliquat de salaire au titre du travail en 2018 :

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction et en particulier de son bulletin de paie de janvier 2018, que M. B a travaillé 135 heures sur une activité dite " de service général " de classe III, de sorte qu'il devait être rémunéré au taux horaire brut de 1,98 euros et ainsi percevoir une somme de 266,76 euros bruts. Compte tenu des modalités de calcul énoncées aux points 2 à 5 ci-dessus, le montant des " cotisations salariales " restant à sa charge représentait 25,42 euros, tandis que le montant net de son salaire devait être de 241,34 euros, soit une somme inférieure de 22,74 euros à celle de 264,08 euros qu'il a reçue.

9. En second lieu, M. B a travaillé respectivement 43,11 et 78,53 heures en novembre et décembre 2018, sur une activité dite " de production ", de sorte qu'il devait être rémunéré au taux horaire brut de 4,45 euros et ainsi percevoir une somme de 191,67 puis 349,14 euros bruts. Compte tenu des modalités de calcul qui précèdent, le montant des " cotisations salariales " restant à sa charge représentait, s'agissant du mois de novembre, 32,26 euros, tandis que le montant net de son salaire devait être de 159,41 euros, soit une somme supérieure de 115,24 euros à celle reçue de 44,17 euros et, s'agissant du mois de décembre, 58,76 euros alors que le montant net de son salaire devait être de 290,38 euros, soit une somme supérieure de 118,89 euros à celle 171,49 euros effectivement perçue.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser la somme totale de 211,39 euros, de laquelle il y a lieu de déduire la somme provisionnelle, d'un montant identique, mise à la charge de l'Etat par ordonnance du juge des référés du 10 janvier 2023.

Sur les conclusions indemnitaires :

11. Au soutien de sa demande de condamnation de l'Etat au versement d'une somme de 1500 euros, le requérant se borne, en faisant référence à un jugement du tribunal administratif de Versailles concernant un autre détenu sans la moindre explication relative à sa situation personnelle, à alléguer que la privation d'une partie de sa rémunération lui aurait conféré un sentiment d'exploitation et aurait porté atteinte à sa dignité. Cependant, et alors que des erreurs de calcul de salaires ne constituent pas par elles-mêmes un traitement attentatoire à la dignité du détenu, ces éléments sont insuffisants pour établir la réalité du préjudice moral que M. B allègue avoir subi. Les conclusions présentées à ce titre doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. M. B n'a pas obtenu ni du reste sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat ne peut pas se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 pour demander le versement, à son profit, de la somme de 1 500 euros. Les conclusions présentées à ce titre doivent dès lors être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 211,39 euros, de laquelle devra être déduite, le cas échéant, l'allocation provisionnelle versée en application de l'ordonnance n° 2202189 du 10 janvier 2023.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Dormieu.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Zupan, président,

- M. Blacher, premier conseiller,

- Mme Hunault, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

La rapporteure,

K. CLe président,

D. Zupan

La greffière,

E. Herique

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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