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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2202623

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2202623

mercredi 26 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2202623
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantMIFSUD ELODIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 octobre 2022, le préfet de Saône-et-Loire demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions des articles L. 521-3 du code de justice administrative et L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de faire injonction à Mme C A et Ismaël Obi B de libérer le lieu d'hébergement mis à leur disposition au titre des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile et d'autoriser leur expulsion, au besoin avec le concours de la force publique.

Il soutient que :

- Mme A et M. B, définitivement déboutés de leurs demandes d'asile respectives, occupent désormais indûment le logement en cause, cela en dépit des termes du contrat qu'ils ont souscrit et d'une mise en demeure de libérer les lieux ;

- cette situation, qui empêche le logement d'une autre famille alors que les solutions d'hébergement sont limitées, compromet le bon fonctionnement du service public de l'accueil des demandeurs d'asile, de sorte que les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure demandée sont remplies.

Par un mémoire enregistré le 21 octobre 2022, Mme A et M. B, représentés par Me Mifsud, demandent au tribunal :

1°) de rejeter la requête ;

2°) subsidiairement, de subordonner la mesure sollicitée à la proposition, par l'administration, d'une autre solution d'hébergement ;

3°) de leur accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la requête est irrecevable, son signataire n'ayant pas été investi d'une délégation ;

- les conditions d'urgence et d'utilité ne sont pas remplies, dès lors que le préfet ne démontre pas la saturation du centre d'accueil en cause, non plus d'ailleurs que du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile à une échelle plus large ;

- ces conditions sont d'autant moins réunies qu'ils se trouvent dans une situation de grande vulnérabilité, compte tenu de la présence, dans leur foyer, de deux enfants en bas âge ;

- la demande du préfet se heurte à une contestation sérieuse au regard des dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'est pas justifié de la consultation du directeur de la structure, constituant une garantie ;

- ils n'ont pas été informés de la possibilité de préparer leur sortie en sollicitant de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une aide au retour et éventuellement une aide à la réinsertion dans son pays d'origine, en méconnaissance de l'article R. 552-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lelong, greffier d'audience,

- le rapport de M. Zupan, juge des référés ;

- les observations de Me Mifsud, pour Mme A et M. B, qui a repris les faits, moyens et conclusions exposés dans le mémoire en défense.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de Saône-et-Loire demande au juge des référés de faire injonction à Mme A et M. B de libérer le lieu d'hébergement mis à leur disposition au titre des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile et d'autoriser qu'il soit procédé à leur expulsion de ce logement, sis à Chalon-sur-Saône, au besoin avec le concours de la force publique.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Rien ne s'oppose à ce que Mme A et M. B soient admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Par arrêté du 26 août 2022 demeuré en vigueur à la date de l'introduction de la requête, le préfet de Saône-et-Loire alors en fonction a donné délégation à M. David-Anthony Delavoët, secrétaire général, " à l'effet de signer tous arrêtés, décisions circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département ", à l'exception de la réquisition des comptables publics et des arrêtés de conflit. Cette délégation, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de Saône-et-Loire et qui, ne portant pas sur la totalité des attributions du préfet, n'est pas entachée d'illégalité, habilite son titulaire à introduire devant le juge des référés du tribunal administratif l'action régie par les dispositions des articles L. 521-3 du code de justice administrative et L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, quand bien même elle ne le précise pas expressément et vise en revanche les actions portées devant les juridictions judiciaires en matière de rétention. Ainsi, la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité pour agir doit être écartée.

Sur la mesure sollicitée :

4. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Aux termes, par ailleurs, de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

5. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme A et M. B, tous deux de nationalité ivoirienne, ont été accueillis dans une structure d'accueil pour demandeurs d'asile située à Chalon-sur-Saône et gérée pour le compte de l'Etat par la société Adoma. Leurs demandes d'asile respectives ayant été définitivement rejetées par des décisions de la Cour nationale du droit d'asile du 3 juin 2022 notifiées le 13 du même mois, les intéressés ont fait l'objet d'une décision de sortie de ce lieu d'hébergement prise par la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration puis ont été mis en demeure, par lettre du préfet de Saône-et-Loire du 16 septembre 2022, envoyée en recommandé, de quitter le logement en cause dans un délai de cinq jours. Mme A et M. B n'ont pas obtempéré et occupent ainsi sans droit ni titre ce lieu d'hébergement.

7. Le délai de maintien dans les lieux concédés au titre de ce dispositif étant venu à expiration, Mme A et M. B ne peuvent se prévaloir des dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile selon lesquelles " Les décisions de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile sont prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, après consultation du directeur du lieu d'hébergement, sur la base du schéma national d'accueil des demandeurs d'asile et, le cas échéant, du schéma régional prévus à l'article L. 551-2 et en tenant compte de la situation du demandeur ". Il n'est donc pas utilement argué du défaut de consultation du gestionnaire du foyer d'accueil.

8. Mme A et M. B font par ailleurs valoir qu'ils n'ont pas été informés de la possibilité de préparer leur sortie en sollicitant de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une aide au retour et éventuellement une aide à la réinsertion dans leur pays d'origine, en méconnaissance de l'article R. 552-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, s'il est vrai que la lettre de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 25 août 2022 leur notifiant la sortie du lieu d'hébergement n'en fait pas mention, la mise en demeure du 16 septembre 2022 rappelle quant à elle que la société Adoma a régulièrement rencontré Mme A et M. B pour les informer des modalités d'un retour volontaire et le contrat de séjour souscrit par les intéressés rappelait expressément la possibilité de solliciter, dans les quinze jours suivant la décision rejetant la demande d'asile, une aide au retour et, ce faisant, selon les prévisions de l'article R. 552-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de bénéficier d'un mois d'hébergement supplémentaire. Ainsi, Mme A et M. B ne peuvent prétendre, à cet égard, avoir été privés d'une garantie.

9. Enfin, si Mme A et M. B indiquent être accompagnés de deux enfants en bas âge, nés au Maroc en 2020 et en France en 2022, ils ne justifient plus désormais d'aucune vocation particulière à se maintenir sur le territoire national.

10. Compte tenu de ce qui vient d'être énoncé aux points 6 à 9 ci-dessus, la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

11. En second lieu, le dispositif d'hébergement pour demandeurs d'asile est sous forte tension à l'échelle de l'ensemble du territoire national, en dépit des efforts accomplis pour augmenter le parc de logements et la réduction conjoncturelle des demandes d'asile observée en 2020 du fait de la crise sanitaire, ce qui a un impact sur les capacités locales en la matière, les foyers de Saône-et-Loire pouvant ainsi être sollicités pour l'accueil de personnes dont les demandes d'asiles ont été déposées dans d'autres départements. Eu égard à l'exigence primordiale de bon fonctionnement de ce service public et aux difficultés rencontrées par les autorités pour garantir l'effectivité des droits reconnus en la matière aux demandeurs d'asiles, dont beaucoup sont en attente de solutions d'hébergement, la libération des lieux occupés par Mme A et M. B revêt un caractère certain d'utilité et d'urgence. A cet égard, s'il est rappelé que Mme A et M. B sont accompagnés de deux enfants en très bas âge, cette seule circonstance ne peut suffire à caractériser, alors que d'autres solutions d'hébergement stables peuvent leur être procurées, notamment au titre du dispositif de veille sociale, l'existence d'une situation exceptionnelle faisant obstacle à leur éviction du lieu d'hébergement indument occupé. Il doit en revanche être tenu compte de la présence de ces enfants pour déterminer le délai à compter duquel le préfet de Saône-et-Loire pourra procéder d'office à l'expulsion des intéressés.

12. Compte tenu de tout ce qui précède, il y a lieu de faire injonction à Mme A et M. B, ainsi qu'à tous occupants de leur chef, de quitter le lieu d'hébergement en cause et, en cas d'inexécution de cette mesure au terme d'un délai de deux mois, d'autoriser le préfet de Saône-et-Loire à procéder à l'évacuation forcée des lieux, le cas échéant avec le concours de la force publique. Il n'y a pas lieu de subordonner ces mesures à l'attribution effective, par les services de l'Etat, d'un nouveau logement, hors dispositif d'accueil des demandeurs d'asile.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné à verser quelque somme que ce soit à Mme A et M. B ou à son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A et M. B sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à Mme A et M. B, ainsi qu'à tous occupants de leur chef, de libérer le logement qu'ils occupent à Chalon-sur-Saône dans la structure d'hébergement pour demandeurs d'asile gérée par la société Adoma.

Article 3 : Faute pour Mme A et M. B d'avoir libéré les lieux dans les deux mois suivant la notification de la présente ordonnance, le préfet de Saône-et-Loire pourra faire procéder à leur expulsion par les moyens légaux de son choix, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Les conclusions de Mme A et M. B tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au préfet de Saône-et-Loire, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à Mme C A et Ismaël Obi B et à Me Mifsud.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Fait à Dijon, le 26 octobre 2022.

Le président du tribunal,

juge des référés,

D. ZUPAN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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