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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2203325

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2203325

mardi 16 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2203325
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantFIDUCIAL LEGAL BY LAMY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2022, la société par actions simplifiée (SAS) Société des établissements Cartron (SEC), désormais représentée par la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Cornet, Vincent, Ségurel Lyon, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des impositions auxquelles elle a été assujettie au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction pour les années 2015 et 2016, et des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les vendeurs représentants placiers qu'elle emploie doivent être considérés comme des salariés à temps partiel, pour le calcul des effectifs permettant de déterminer si elle est assujettie à la participation des employeurs à l'effort de construction, et pris en compte en déterminant leur temps de travail en fonction du montant des commissions versées par l'ensemble des sociétés les employant ; l'usage de cette méthode a été confirmé par les juridictions judiciaires en matière de cotisations sociales ; la méthode retenue par l'administration fiscale, qui considère que chaque vendeur représentant placier consacre un temps de travail équivalent à chacune des entreprises pour lesquelles il travaille, ne correspond pas à la réalité et constitue une solution de pure opportunité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2023, l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction de contrôle fiscal Centre-Est conclut au rejet de la requête.

Il soutient que le moyen soulevé par la société requérante n'est pas fondé.

Les parties ont été informées par une lettre du 26 juin 2023 que cette affaire était susceptible, à compter du 4 septembre 2023, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

La clôture de l'instruction a été fixée au 8 septembre 2023 par ordonnance du même jour.

Des pièces, enregistrées le 24 octobre 2023, ont été produites par la SAS Société des établissements Cartron, à la demande du tribunal, et ont été communiquées dans les conditions prévues par les dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Irénée Hugez,

- les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public,

- et les observations de Me de Boissieu, représentant la SAS Société des établissements Cartron.

Considérant ce qui suit :

1. La société par actions simplifiée (SAS) Société des établissements Cartron (SEC), qui a pour activité la fabrication de boissons alcooliques distillées, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité, au cours de laquelle l'administration fiscale a constaté que cette société n'avait, au titre des années 2015 et 2016, ni consenti l'investissement obligatoire en faveur d'actions dans le domaine du logement, prévu par les dispositions de l'article L. 313-1 du code de la construction et de l'habitation, ni acquitté spontanément la cotisation de 2 % perçue au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction, prévue à l'article L. 313-4 du même code. Par une proposition de rectification, en date du 6 juillet 2018, le service lui a notifié son assujettissement à cette contribution et les montants dus. Malgré les observations du contribuable, la saisine du ministre de l'action des comptes publics et le recours à l'interlocution interrégionale, aucun accord n'a pu être trouvé entre les parties quant aux modalités de décompte des vendeurs représentants placiers (VRP) multicartes dans les effectifs de la société afin de déterminer si la société était ou non assujettie à la contribution en litige au titre des années 2015 et 2016. Les impositions en résultant ont été mises en recouvrement le 3 décembre 2021, pour un montant en droits et pénalités de 15 836 euros au titre de l'année 2015, et de 13 473 euros au titre de l'année 2016. Le silence de l'administration fiscale a fait naître une décision implicite de rejet de la réclamation préalable contentieuse du 14 avril 2022 de la société. Par sa requête, la SAS Société des établissements Cartron demande au tribunal de prononcer la décharge des impositions auxquelles elle a été assujettie au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction pour les années 2015 et 2016.

Sur les conclusions à fin de décharge :

2. D'une part, aux termes du 1 de l'article 235 bis du code général des impôts, dans sa version en vigueur à compter du 6 juin 2015 : " Les règles concernant la cotisation perçue au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction sont définies aux articles L. 313-1, L. 313-2 et L. 313-4 à L. 313-6 du code de la construction et de l'habitation. ".

3. Aux termes de l'article L. 313-1 du code de la construction et de l'habitation, dans sa version applicable au litige : " Les employeurs occupant au moins vingt salariés, à l'exception de l'Etat, des collectivités territoriales et de leurs établissements publics administratifs, assujettis à la taxe sur les salaires prévue à l'article 231 du code général des impôts, autres que ceux qui appartiennent à des professions relevant du régime agricole au regard des lois sur la sécurité sociale pour lesquelles des règles spéciales ont été édictées en application du a du 3 du même article 231, doivent consacrer des sommes représentant 0, 45 % au moins du montant, entendu au sens des règles prévues aux chapitres Ier et II du titre IV du livre II du code de la sécurité sociale, des rémunérations versées par eux au cours de l'exercice écoulé au financement d'actions dans le domaine du logement, en particulier du logement des salariés. / () L'article L. 1111-2 du code du travail s'applique au calcul de l'effectif mentionné au premier alinéa du présent article. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 313-4 du même code : " Les employeurs qui, dans le délai d'un an à compter de la fin de l'année civile écoulée, n'ont pas procédé, dans les conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, aux investissements prévus à l'article L. 313-1 sont assujettis à une cotisation de 2 p. 100 calculée sur les bases fixées à l'article L. 313-1. ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article R. 331-1 dudit code, dans sa version applicable au litige : " Pour le calcul de l'effectif mentionné au premier alinéa de l'article L. 313-1, l'effectif de l'entreprise calculé au 31 décembre de l'année civile écoulée, tous établissements confondus, est égal à la moyenne des effectifs déterminés chaque mois de l'année civile. / Pour la détermination des effectifs du mois, il est tenu compte des salariés titulaires d'un contrat de travail, y compris les salariés absents, conformément aux dispositions des articles L. 1111-2, L. 1111-3 et L. 1251-54 du code du travail. ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 1111-2 du code du travail : " Pour la mise en œuvre des dispositions du présent code, les effectifs de l'entreprise sont calculés conformément aux dispositions suivantes : / 1° Les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps plein et les travailleurs à domicile sont pris intégralement en compte dans l'effectif de l'entreprise ; / 2° Les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée déterminée, les salariés titulaires d'un contrat de travail intermittent, () ainsi que les salariés temporaires, sont pris en compte dans l'effectif de l'entreprise à due proportion de leur temps de présence au cours des douze mois précédents. () / 3° Les salariés à temps partiel, quelle que soit la nature de leur contrat de travail, sont pris en compte en divisant la somme totale des horaires inscrits dans leurs contrats de travail par la durée légale ou la durée conventionnelle du travail. ".

5. D'une part, il résulte de la combinaison des dispositions précitées que les employeurs qui, au 31 décembre de l'année suivant celle du paiement des rémunérations, n'ont pas procédé, dans les conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, aux investissements prévus à l'article L. 313-1 du code de la construction et de l'habitation sont, dans la mesure où ils n'ont pas procédé à ces investissements, assujettis à une cotisation de 2 % calculée sur le montant des rémunérations versées par eux au cours de l'année écoulée, évalué selon les règles prévues aux chapitres Ier et II du titre IV du livre II du code de la sécurité sociale. L'article L. 313-1 du code de la construction et de l'habitation s'applique aux employeurs, occupant au moins vingt salariés, à l'exception de l'Etat, des collectivités locales et de leurs établissements publics administratifs, assujettis à la taxe sur les salaires prévue à l'article 231 du code général des impôts, autres que ceux qui appartiennent à des professions relevant du régime agricole au regard des lois sur la sécurité sociale, pour lesquelles des règles spéciales ont été édictées en application du a du 3 de l'article 231.

6. D'autre part, il résulte également de la combinaison des dispositions précitées que, pour calculer les effectifs permettant de déterminer l'assujettissement d'une société à la participation des employeurs à l'effort de construction, les salariés titulaires d'un contrat de travail intermittents sont pris en compte dans l'effectif à due proportion de leur temps de présence au cours des douze mois précédents et que les salariés à temps partiel sont pris en compte en divisant la somme totale des horaires inscrits dans leurs contrats de travail par la durée légale ou la durée conventionnelle du travail.

7. Enfin, sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve au contribuable, il appartient au juge de l'impôt, au vu de l'instruction et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si la situation du contribuable entre dans le champ de l'assujettissement à l'impôt ou, le cas échéant, s'il remplit les conditions légales d'une exonération.

8. Si les vendeurs représentants placiers engagés pour une durée indéterminée et dont les contrats ne mentionnent aucun horaire hebdomadaire, mensuel ou annuel, ne constituent pas des salariés à temps partiel du seul fait qu'ils ont plusieurs cartes, il est constant, ainsi que le soutiennent à bon droit les deux parties, que les vendeurs représentants placiers multicartes dont s'agit, eu égard à l'ensemble des éléments apportés par la société requérante, travaillent effectivement à temps partiel.

9. Pour déterminer la quotité de travail des vendeurs représentants placiers multicartes dont s'agit, la société requérante prend en compte, pour chacun des salariés concernés, le rapport entre le plafond de la tranche dite A, utilisé pour le calcul des cotisations sociales, fourni annuellement par les institutions de retraite et le plafond annuel de la sécurité sociale. Elle obtient, ce faisant, le rapport entre les commissions qu'elle verse et le montant total des commissions perçues par chaque salarié de l'ensemble de ses employeurs. Pour ceux de ces salariés, qui n'atteignent pas le plafond de sécurité sociale, la société établit le rapport entre la base des commissions versées, assujettie aux cotisations sociales et le SMIC annuel pour obtenir la quotité de travail.

10. L'administration fiscale, qui considère que cette méthode ne permet pas de tenir compte du temps de travail réellement consacré par chaque vendeur à chaque entreprise, dès lors qu'elle ne prend notamment pas en compte le temps de travail de démarchage, propose, en dernier lieu, tant à l'issue de la procédure de rectification que dans son mémoire en défense, " dans un souci de réalisme économique ", de considérer que chaque vendeur représentant placier consacre un temps de travail égal pour chacune des entreprises qu'il est autorisé à représenter, de sorte que chacun d'eux est pris en compte à hauteur de cette quote-part.

11. La société requérante considère que les vendeurs représentants placiers, qui disposent de portefeuilles de clients stables, passent peu de temps en démarchage, qu'ils privilégient les entreprises qui leur accordent les commissions les plus élevées, qu'eu égard à la nature des produits qu'elle commercialise et à sa politique de frais de livraisons, seule une minorité des clients de chaque vendeur représentant placier lui commande des spiritueux, et il n'est pas économiquement rationnel de considérer que chaque VRP travaillerait une durée strictement identique pour chaque entreprise.

12. Il résulte de l'instruction que les vendeurs représentants placiers en litige disposent, le plus souvent, de contrats avec un nombre élevé d'entreprises, que toutes les entreprises concernées sont des producteurs ou des distributeurs de boissons alcoolisées, parmi lesquelles les vins sont majoritaires et les spiritueux très minoritaires et que leurs clients sont des professionnels, bars, brasseries, restaurants, cavistes ou grossistes, le plus souvent clients réguliers. En l'espèce, alors que, comme il a été dit au point 8 du présent jugement, il est constant que les vendeurs représentants placiers multicartes employés par la SAS Société des établissements Cartron sont des salariés en contrat à durée indéterminée à temps partiel, il n'est pas contesté que le temps de démarchage, qui au demeurant est majoritairement propre à l'acquisition d'un client final et non au placement des produits d'un fournisseur en particulier, ne représente pas une proportion du temps de travail ou du montant des commandes enregistrées par le vendeur significativement différente pour chacun des fournisseurs d'un vendeur. En l'espèce, la méthode utilisée par la société requérante permet d'approcher, avec une précision élevée, le pourcentage que représentent les commissions versées, pour chaque vendeur représentant placier, par cette société, par rapport à l'ensemble des commissions perçues par chaque intéressé, tandis que la méthode proposée par l'administration ne tient pas compte, par nature, des proportions différentes que représentent les nombres de commandes de chaque type de produit parmi toutes les commandes générées par un vendeur représentant placier. Dès lors qu'il n'est pas sérieusement soutenu, ni démontré, par l'administration que le temps global nécessaire à générer chaque euro de commissions serait significativement différent d'un employeur à l'autre d'un des vendeurs représentants placiers litigieux, la méthode utilisée par la société requérante ne peut qu'être considérée comme permettant d'approcher, avec un meilleur degré d'approximation que celle proposée par l'administration, la quotité du temps de travail des vendeurs représentants placiers, consacré à la SAS Société des établissements Cartron.

13. Il n'est pas contesté que la méthode utilisée par la société pour la détermination de la quotité de travail de ses vendeurs représentants placiers permet de déterminer un effectif de 18,42 salariés au titre de l'année 2014, et de 19,16 salariés au titre de l'année 2015, au sens des dispositions précitées de l'article L. 1111-2 du code du travail et, ce faisant, de l'article L. 313-1 du code de la construction et de l'habitation. Dès lors, la SAS Société des établissements Cartron est fondée à demander la décharge des impositions auxquelles elle a été assujettie au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction pour les années 2015 et 2016, et des pénalités correspondantes.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SAS Société des établissements Cartron et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La SAS Société des établissements Cartron est déchargée des impositions auxquelles elle a été assujettie au titre de la participation des employeurs à l'effort de construction pour les années 2015 et 2016, et des pénalités correspondantes.

Article 2 : L'Etat versera à la SAS Société des établissements Cartron une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Société des établissements Cartron et à l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Est.

Délibéré après l'audience du 22 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

M. Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 janvier 2024.

Le rapporteur,

I. Hugez

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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