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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301110

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301110

mardi 29 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301110
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCH 2 JU
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon a rejeté la demande d'indemnisation de M. B, qui contestait vingt fouilles à nu subies entre septembre 2021 et août 2022. Le requérant invoquait une faute de l'administration pénitentiaire et une violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a jugé que les fouilles étaient justifiées par la présomption d'infraction et les risques pour la sécurité, conformément aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire. La solution retenue est le rejet de la requête, l'administration n'ayant pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 avril 2023, M. A B, représenté par la SCP Themis avocats et associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 2 000 euros en réparation de son préjudice, augmentée des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, par application combinée des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les services pénitentiaires ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ; il a subi sans motif vingt fouilles à nu entre le mois de septembre 2021 et le mois d'août 2022 ; son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et ses fréquentations étaient connues ; les décisions de fouille mentionnent uniquement qu'il est soupçonné d'avoir sur lui des stupéfiants ou téléphone sans indiquer sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés ; l'administration ne justifie pas que les fouilles intégrales étaient nécessaires au regard de son comportement, de ses fréquentations ou des risques pour la sécurité qu'il faisait peser ; le motif d'incarcération n'est pas, à lui seul, de nature à justifier de telles humiliations ; il est matériellement impossible pour un détenu de cacher un objet pendant un parloir sans être vu des surveillants ; le seul objet de la pratique de fouille à nu est d'humilier le détenu ; de telles fouilles sont aléatoires et discrétionnaires et constituent un traitement inhumain et dégradant interdit par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; les services pénitentiaires ont méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions des articles L. 225-1, L. 225-2, L. 225-3, R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire ;

- il a subi un préjudice ;

- il a formé une réclamation indemnitaire préalable le 2 novembre 2022 qui a été implicitement rejetée.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les fouilles pratiquées étaient justifiées et proportionnées au regard du profil pénitentiaire du requérant et du contexte ;

- la matérialité du préjudice n'est pas établie ;

- le montant des dommages et intérêts devrait en tout état de cause être réévalué à de plus justes proportions.

Par une décision du 27 février 2023, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pauline Hascoët,

- et les conclusions de M. Thierry Bataillard rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 2 novembre 2022, M. A B, détenu au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, a présenté une réclamation indemnitaire préalable auprès de l'Etat au motif qu'il avait subi vingt fouilles à nu entre le mois de septembre 2021 et le mois d'août 2022. Cette demande a été implicitement rejetée. Par sa requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 2 000 euros en réparation de son préjudice sur le fondement de la responsabilité pour faute.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement pénitentiaire sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. / Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef de l'établissement pénitentiaire doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue ". Aux termes de l'article L. 225-2 du même code : " Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef de l'établissement pénitentiaire peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. / Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire ". L'article L. 225-3 de ce code dispose que : " Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ".

3. Aux termes de l'article R. 225-1 du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement () ". L'article R. 225-2 du même code dispose : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement pénitentiaire ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Il résulte de l'instruction que M. B a subi vingt fouilles individuelles entre le 23 septembre 2021 et le 31 août 2022. Les fouilles du 23 septembre 2021, du 18 novembre 2021, du 24 novembre 2021, du 23 décembre 2021, du 27 janvier 2022, du 3 février 2022, du 24 février 2022, du 21 mars 2022, du 30 mars 2022, du 25 mai 2022, du 1er juin 2022, du 8 juin 2022, du 30 juin 2022, du 21 juillet 2022, du 17 août 2022 et du 31 août 2022 ont été réalisées à l'issue de parloirs au cours desquels il aurait été en mesure d'introduire des objets interdits en détention.

6. La dernière fouille, qui date du 29 août 2022, a été réalisée à l'occasion du placement de M. B en cellule disciplinaire. Dès lors que l'administration pénitentiaire devait s'assurer que le requérant ne portait pas sur lui d'objets prohibés ou dangereux avant son placement en quartier disciplinaire, et eu égard notamment à la personnalité de l'intéressé et à son comportement en détention, tels qu'ils résultent de l'instruction, cette fouille apparaît nécessaire et proportionnée.

7. M. B, incarcéré à plusieurs reprises en raison notamment de faits de détention et d'offre non autorisée de stupéfiants, bénéficiant d'un traitement de substitution, avait été sanctionné, par décision du 30 octobre 2019, de sept jours de confinement en cellule pour des faits de détention de stupéfiants, trouvés dans sa cellule et dans sa poche et, par une décision du 13 novembre 2019, en raison de la découverte de deux puces de téléphone portable dans sa cellule. Il a de nouveau été écroué le 8 juillet 2021 au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand. Par une décision du 15 février 2022, il a été sanctionné en raison de la destruction de biens mobiliers dans sa cellule et de menaces adressées au personnel pénitentiaire. M. B a fait l'objet de quatre sanctions entre le 15 février 2022 et le 29 août 2022. L'administration pénitentiaire a été informée en juillet 2022 qu'une personne extérieure recevait des menaces par téléphone de la part de M. B. La fouille de cellule et la fouille intégrale réalisées le 26 août 2022 ont donné lieu à la découverte d'un téléphone portable et de stupéfiants dissimulés dans le sillon inter-fessier. La fouille réalisée le 31 août 2022 à l'issue du parloir a permis de découvrir un téléphone portable et une carte SIM.

8. Compte tenu de la nature des faits ayant motivé l'incarcération de M. B et de son comportement général en détention, le recours aux vingt fouilles intégrales effectuées sur sa personne pendant une période d'une année apparaît, dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère subsidiaire des fouilles intégrales, nécessaire et proportionné, dès lors qu'aucune mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire, lors de ces fouilles, auraient eu un comportement particulier visant à humilier M. B ou auraient procédé à ces fouilles dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Dans ces conditions, le recours à ces vingt fouilles intégrales n'a en l'espèce ni méconnu les dispositions précitées du code pénitentiaire ni porté atteinte à la dignité de la personne en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, l'administration pénitentiaire, en décidant d'avoir recours, à de telles mesures, n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Ciaudo et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2025.

La magistrate déléguée,

P. Hascoët

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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