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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301161

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301161

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301161
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL DU PARC CABINET D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 avril 2023 et 11 février 2024, Mme A D, représentée par Me Brey, demande au tribunal :

1°) avant dire droit, de prescrire à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) de communiquer au tribunal une simulation de la pension dont elle est susceptible de bénéficier ainsi qu'une simulation de ce qu'auraient été ses droits à pension si elle n'avait pas été placée en position de disponibilité d'office pour les périodes du 11 avril 2018 au 1er octobre 2021 mais en position d'activité comme elle l'est actuellement ;

2°) de condamner le centre hospitalier La Chartreuse à lui verser une somme de 301 939,48 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2022 ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier La Chartreuse la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- le tribunal a déjà annulé deux décisions de mise en disponibilité d'office, dont l'illégalité est constitutive d'une faute ;

- les autres décisions sont illégales dès lors que, n'étant pas inapte à toutes fonctions, elle devait faire l'objet d'un reclassement ;

- ces illégalités lui ont causé un préjudice direct ;

- elle a subi un préjudice financier de 36 219,48 euros et un préjudice de 10 000 euros pour absence d'avancement d'échelon ;

- elle a subi un préjudice de 200 000 euros correspondant à la réduction de sa pension de retraite consécutive à la diminution de ses cotisations et du nombre de trimestre susceptibles d'être pris en considération, sauf à ce que la CNRACL établisse un montant plus précis ;

- elle devra travailler plus longtemps pour pouvoir prétendre à une retraite et sollicite à ce titre une somme de 35 000 euros ;

- elle a exposé des frais d'avocat d'un montant de 720 euros ;

- son préjudice moral, les troubles dans ses conditions d'existence et l'atteinte portée à sa santé, qui ont été engendrés par son placement à tort en position de disponibilité d'office du 11 octobre 2017 au 30 septembre 2021, peuvent être évalués à 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2023, le centre hospitalier La Chartreuse, représenté par le cabinet d'avocats du Parc Monnet, conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la minoration des prétentions indemnitaires de la requérante.

Le centre hospitalier fait valoir que :

- aucun recours n'a été formé contre les décisions successives plaçant la requérante en disponibilité d'office pour la période allant du 11 avril 2018 au 30 juin 2020 ;

- les mêmes décisions de placement en disponibilité d'office auraient été prises compte-tenu de l'absence de poste vacant correspondant aux aptitudes de l'intéressée. ;

- le préjudice financier indemnisable est celui de la perte de chance ;

- le préjudice lié à la perte d'échelon doit être limité à la somme de 1 876,15 euros ;

- le préjudice afférent à la retraite présente un caractère purement éventuel ;

- le préjudice moral est surévalué et devra être limité à 1 000 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière ;

- le décret n° 88-976 du 13 octobre 1988 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires hospitaliers, à l'intégration et à certaines modalités de mise à disposition ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. B,

- et les observations de Me Brey, représentant Mme D, et de Me Dandon, du cabinet d'avocats du Parc Monnet, représentant le centre hospitalier La Chartreuse.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, agent des services hospitaliers qualifiée exerçant ses fonctions au sein du centre hospitalier La Chartreuse, a été placée en disponibilité d'office pour raison de santé du 11 octobre 2017 au 10 avril 2018 par une décision du 5 décembre 2017. Par un jugement n° 1800262 du 21 décembre 2018, le tribunal administratif de Dijon a annulé cette décision du 5 décembre 2017 et ordonné au centre hospitalier de procéder au réexamen de la situation de l'intéressée. En exécution de ce jugement, le centre hospitalier La Chartreuse a de nouveau décidé, le 20 février 2019, de placer Mme D en disponibilité d'office pour cette même période. Par un jugement n° 1901145 du 25 juin 2020, le tribunal administratif de Dijon a annulé cette décision du 20 février 2019 et ordonné à l'établissement de procéder à la réintégration juridique de Mme D et à la reconstitution de sa carrière pour la période allant du 11 octobre 2017 au 10 avril 2018.

2. Le centre hospitalier La Chartreuse a renouvelé le placement en disponibilité d'office de Mme D, pour la période allant du 11 avril 2018 au 30 juin 2020, par plusieurs décisions qui, n'ayant pas été contestées au contentieux, sont ainsi devenue définitives.

3. Par une décision du 20 juin 2020, la disponibilité d'office pour raison de santé de Mme D a été renouvelée pour la période du 1er juillet 2020 au 30 septembre 2021. Par un jugement n° 220070 du 27 juin 2024, le tribunal administratif de Dijon a annulé cette décision du 20 juin 2020 et ordonné à l'établissement de procéder à la réintégration juridique de Mme D et à la reconstitution de sa carrière pour la période allant du pour la période du 1er juillet 2020 au 30 septembre 2021.

4. Le 29 décembre 2022, Mme D a demandé au centre hospitalier de lui verser une somme réparant l'ensemble des préjudices qu'elle estimait avoir subis en raison de son placement illégal en disponibilité d'office au cours de la période du 11 octobre 2017 au 30 septembre 2021. Sa demande a été rejetée le 3 mars 2023. Mme D demande au tribunal de condamner le centre hospitalier La Chartreuse à lui verser, au principal, une somme de 301 939,48 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les conclusions à fin de condamnation :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier La Chartreuse :

5. Aux termes de l'article 71 -alors en vigueur- de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 dans sa rédaction applicable au présent litige : " Lorsque les fonctionnaires sont reconnus, par suite d'altération de leur état physique, inaptes à l'exercice de leurs fonctions, le poste de travail auquel ils sont affectés est adapté à leur état physique. Lorsque l'adaptation du poste de travail n'est pas possible, ces fonctionnaires peuvent être reclassés dans des emplois d'un autre corps, s'ils ont été déclarés en mesure de remplir les fonctions correspondantes. / Le reclassement est subordonné à la présentation d'une demande par l'intéressé ". L'article 29 du décret n° 88-976 du 13 octobre 1988 prévoit que : " La mise en disponibilité d'office prévue à l'expiration des droits statutaires à congés de maladie prévus au premier alinéa du 2°, au premier alinéa du 3° et au 4° de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 () ne peut être prononcée que s'il ne peut, dans l'immédiat, être procédé au reclassement du fonctionnaire dans les conditions prévues par la section 3 du chapitre V de cette loi () ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'agent ne peut être mis en disponibilité d'office que s'il n'a pu être procédé à son reclassement.

S'agissant des périodes du 11 octobre 2017 au 10 avril 2018 et du 1er juillet 2020 au 30 septembre 2021 :

6. Par les jugements n° 1901145 du 25 juin 2020 et n° 220070 du 27 juin 2024, mentionnés aux points 1 et 3, le tribunal administratif de Dijon a annulé les décisions du 20 février 2019 et 20 juin 2020 au motif que le centre hospitalier La Chartreuse avait méconnu ses obligations de reclassement. En entachant ses décisions d'une telle illégalité, le centre hospitalier a ainsi commis une faute.

S'agissant de la période du 11 avril 2018 au 30 juin 2020 :

7. D'une part, il ne résulte pas de l'instruction, et en particulier de la décision de la CNRACL du 23 septembre 2019, que Mme D aurait été dans l'incapacité absolue et définitive d'exercer ses fonctions ou d'autres postes par la voie d'un reclassement. D'autre part, en se bornant à produire un tableau listant les postes disponibles dans ses seuls services, accompagnés des raisons pour lesquelles aucun ne pouvait être proposé à Mme D, sans établir ni que l'intéressée n'était pas apte à occuper certains de ces postes, de nature administrative, après une formation adéquate, ni qu'elle a recherché des postes dans d'autres administrations, notamment au centre hospitalier universitaire de Dijon, le centre hospitalier La Chartreuse n'établit pas qu'il a satisfait à son obligation de reclassement et qu'aucun poste n'était disponible.

8. Dès lors, la requérante est fondée à soutenir que les différentes décisions par lesquelles le centre hospitalier La Chartreuse a renouvelé son placement en disponibilité d'office entre le 11 avril 2018 et le 30 juin 2020 sont entachées d'illégalité et que le centre hospitalier a ainsi commis une faute.

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

9. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction. Cependant, lorsque les préjudices causés par cette décision n'ont pas pris fin ou ne sont pas appelés à prendre fin à une date certaine, il appartient au juge de plein contentieux, forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, de lui accorder une indemnité versée pour solde de tout compte.

10. En premier lieu, il résulte de l'instruction que l'absence de recherche de reclassement sur un poste adapté a fait perdre à Mme D une chance sérieuse de percevoir son traitement indiciaire, le supplément familial de traitement et l'indemnité de sujétion spéciale pendant la durée de sa mise en disponibilité illégale. Ces préjudices ayant pris fin à une date certaine, le 30 septembre 2021, il sera en l'espèce fait une juste appréciation du préjudice financier qu'a subi l'intéressée, compte-tenu des traitements et primes qu'elle aurait dû percevoir au titre de l'ensemble de la période et des indemnités journalières qu'elle a perçues, en l'évaluant à 32 000 euros.

11. En deuxième lieu, le préjudice résultant de l'absence d'avancement d'échelon procédant de la période au cours de laquelle Mme D a été illégalement placée en disponibilité d'office ne se limite pas à quelques années mais à toute sa carrière. Dépendant ainsi de l'évolution de cette carrière, il n'est pas appelé à prendre fin à une date certaine. Compte tenu de ce qui a été dit au point 9 ci-dessus, il sera fait une juste appréciation du préjudice ainsi subi par la requérante en l'évaluant, dans les circonstances de l'espèce, à 2 000 euros pour solde de tout compte.

12. En troisième lieu, le préjudice résultant d'un montant de pension de retraite future minoré du fait de décisions illégales de placement en disponibilité d'office ne peut être pris en compte qu'à la condition, en principe, que cet agent ait présenté, dans le respect de la réglementation et des délais qu'elle impose, une demande tendant à être admis à faire valoir ses droits à la retraite et précisant la date d'effet de celle-ci. Il peut toutefois en aller autrement dans le cas où, même s'il n'a pas encore présenté sa demande, l'agent fait état de circonstances particulières permettant de regarder le préjudice dont il se prévaut comme suffisamment certain.

13. Il est constant que Mme D n'a formulé aucune demande tendant à être admise à faire valoir ses droits à la retraite et ne fait état d'aucune circonstance particulière permettant de regarder le préjudice dont elle se prévaut comme suffisamment certain. Si la faible durée de temps restant avant la retraite est susceptible d'être regardée comme une circonstance particulière, au sens de ce qui a été dit au point 12 ci-dessus, le centre hospitalier indique cependant, sans être contredit sur ce point, que l'intéressée ne pourra faire valoir ses droits à la retraite au taux plein qu'à compter du 1er février 2033. Le préjudice relatif à la minoration de la pension de retraite n'est donc pas suffisamment certain et doit par suite être écarté sans qu'il soit besoin de saisir les services de la CNRACL.

14. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux qui ont été énoncés au point 13, le préjudice, évalué à 35 000 euros, que la requérante allègue subir au motif qu'elle " devra travailler plus longtemps pour pouvoir prétendre à une retraite " doit être écarté.

15. En cinquième lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence que Mme D a subis au cours de la période allant du 11 octobre 2017 au 30 septembre 2021 en l'évaluant à 2 000 euros.

16. En dernier lieu, les " frais d'avocat ", d'un montant de 720 euros, que Mme D allègue avoir exposés ne se distinguent pas des frais que celle-ci a exposés dans le cadre de la présente instance. Ce poste de préjudice doit par suite être écarté.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui a été dit aux points 9 à 16 que les préjudices subis par la requérante dont le centre hospitalier La Chartreuse doit assurer la réparation s'élèvent à une somme globale de 36 000 euros.

En ce qui concerne les intérêts au taux légal :

18. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, la requérante a droit aux intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2022, date de réception de sa demande indemnitaire par le centre hospitalier.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander la condamnation du centre hospitalier La Chartreuse à lui verser une somme de 36 000 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2022.

Sur les frais liés au litige :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier La Chartreuse une somme de 1 500 euros à verser à Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier La Charteuse est condamné à verser à Mme D une somme de 36 000 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2022.

Article 2 : Le centre hospitalier La Chartreuse versera à Mme D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au centre hospitalier La Chartreuse.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Boissy, président,

- Mme Desseix, première conseillère,

- M. C, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

Le rapporteur,

P. CLe président,

L. BoissyLa greffière,

A. Roussilhe

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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