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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2302448

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2302448

mardi 25 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2302448
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon (2ème chambre) a statué sur la requête de M. A B contestant des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu pour 2019 et 2020, issues de la taxation d'office de ses gains de poker. Le tribunal a partiellement fait droit à la demande en prononçant un non-lieu à statuer à hauteur de 10 415 euros, correspondant au dégrèvement des majorations d'assiette pour non-adhésion à un organisme de gestion agréée, jugées contraires à l'article 1 du Protocole n°1 de la Convention européenne des droits de l'homme. Sur le surplus, le tribunal a rejeté les conclusions de M. B, estimant que l'administration avait régulièrement mis en œuvre la procédure de taxation d'office sans mise en demeure préalable, l'activité de joueur de poker étant considérée comme occulte. La solution retenue s'appuie sur les articles L. 68 et L. 73 du livre des procédures fiscales, ainsi que sur l'article 92 du code général des impôts.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 août 2023 et 18 janvier 2024, M. A B, représenté par le cabinet CGC Avocats, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu qui ont été mises à sa charge au titre des années 2019 et 2020 pour un montant, en droits et pénalités, de 37 393 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- la procédure d'imposition est irrégulière en raison de l'absence de mise en demeure préalable à la taxation d'office des gains de poker ; lorsque l'administration ne met pas préalablement en demeure le contribuable de déclarer les revenus occultes et les taxe d'office alors que le défaut de déclaration résulte d'une erreur, les pénalités pour activité occulte ne sont pas dues et la décharge des impositions résultant de l'application de la procédure de taxation d'office doit être prononcée ; l'administration fiscale ne lui a pas adressé de mise en demeure en application du 3° de l'article L. 68 du livre des procédures fiscales alors qu'il ignorait que les gains de poker étaient potentiellement imposables ; il ne pouvait être réputé se livrer à une activité occulte dès lors que le défaut de déclaration est la conséquence d'une erreur, d'autant qu'il exerçait une activité partielle en 2019, sans lien avec le poker ; n'ayant plus d'activité salariée en 2020, et ses résultats étant plus importants, il a commencé à déclarer, par erreur, ses gains de poker en 2020 dans la catégorie des bénéfices non commerciaux non professionnels ; l'administration aurait dû, avant de taxer d'office ses gains de poker, le mettre en demeure de régulariser sa situation dans le délai de trente jours ;

- la somme de 8 842 euros déclarée dans la rubrique des bénéfices non commerciaux non professionnels au titre des revenus de l'année 2020 correspond au bénéfice réel généré au poker ; il a commis une erreur de qualification de son activité résultant des difficultés liées à l'interprétation de la jurisprudence en matière de poker ; cette erreur ne suffit pas à considérer cette activité comme étant occulte en 2020 ;

- l'administration ne saurait légitimement faire valoir que les déclarations qui auraient dû être souscrites ne l'étaient pas puisqu'elle avait connaissance, par la déclaration n° 2042-C-Pro qu'il a souscrite, d'un bénéfice réalisé ; l'article L. 169 du livre des procédures fiscales se focalise sur les déclarations n° 2042 et 2042-C-Pro et non sur les déclarations de bénéfices non commerciaux n° 2035 qui ne sont que la traduction du bénéfice généré par le contribuable, bénéfice qui est d'ailleurs repris dans la déclaration n° 2042-C-Pro ;

- il conteste les caractères confiscatoire et disproportionné de la majoration d'assiette pour non-adhésion à un organisme de gestion agrée ; la majoration d'assiette prévue à l'article 158, 7, 1° du code général des impôts est contraire à l'article 1 du protocole n° 1 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, protégeant le droit au respect des biens, conformément à l'arrêt n°26604/16, affaire Waldner contre France rendu le 7 décembre 2023 par la Cour européenne des droits de l'homme.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 18 décembre 2023 et 27 mai 2024, le directeur de la direction spécialisée de contrôle fiscal centre-est, administrateur de l'État, conclut d'une part, au non-lieu à statuer sur les conclusions de la requête à hauteur du dégrèvement prononcé le 21 mai 2024 et, d'autre part, au rejet du surplus de la requête.

Il soutient que :

- il prend acte de l'inconventionnalité de la majoration des bénéfices non commerciaux de 25 % en 2019 et de 20 % en 2020, résultant de l'application des dispositions du 1° du 7 de l'article 158 du code général des impôts, eu égard à l'arrêt du 7 décembre 2023 de la Cour européenne des droits de l'homme afférent à la requête n° 26604/16 (affaire Waldner contre France) et que le dégrèvement des sommes correspondant aux majorations de 20 % et de 25 % précitées, d'un montant total de 10 415 euros (dix mille quatre cent quinze euros), a été prononcé ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hamza Cherief,

- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a fait l'objet d'un examen contradictoire de sa situation fiscale personnelle portant sur ses revenus perçus en 2019 et 2020. A l'issue de ce contrôle, l'administration fiscale a constaté que l'intéressé a exercé une activité professionnelle de joueur de poker au titre des années 2019 et 2020 sans s'être fait connaître d'un centre de formalité des entreprises ni avoir déposé de déclarations en matière de bénéfices non commerciaux dans les délais légaux. Elle a ainsi considéré que cette activité de joueur de poker revêtait un caractère occulte au sens de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales. L'administration fiscale a, par la suite, évalué d'office, sur le fondement des dispositions du 2° de l'article L. 73 du livre des procédures fiscales et du 3° de l'article L. 68 du même livre, les revenus tirés par l'intéressé de son activité professionnelle de joueur de poker, qu'elle a regardés comme des bénéfices non commerciaux taxables sur le fondement des dispositions de l'article 92 du code général des impôts. En application des dispositions du a) du 1° du 7 de l'article 158 du même code, ces revenus, d'un montant, une fois les charges déduites, de 39 454 euros en 2019 et de 44 982 euros en 2020, ont été majorés respectivement de 25 % et de 20 % faute pour l'intéressé d'avoir adhéré à un centre de gestion agréé. L'administration a également appliqué à M. B la pénalité de 80 % pour activité occulte prévue par le c) du 1 de l'article 1728 du code général des impôts. A la suite du rejet, intervenu le 27 juin 2023, de sa réclamation préalable, formée le 24 avril 2023, M. B demande au tribunal de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu mises à sa charge au titre des années 2019 et 2020 pour un montant, en droits et pénalités, de 37 393 euros.

Sur l'étendue du litige :

2. Il résulte de l'instruction que, par une décision du 21 mai 2024, postérieure à l'introduction de la présente requête, le directeur de la direction spécialisée de contrôle fiscal centre-est, administrateur de l'État, a prononcé le dégrèvement, en droits et pénalités, de la somme de 10 415 euros en matière d'impôt sur le revenu du au titre des années 2019 et 2020, compte tenu de l'abandon de la majoration de 25 % prévue à l'article 158-7-1° du code général des impôts dans sa version applicable au titre de l'année 2019 de la majoration de 20 % dans le version de cet article applicable au titre de l'année 2020. Par suite, les conclusions à fin de décharge formulées par M. B sont, à due concurrence, devenues sans objet, de sorte qu'il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin de décharge :

3. Aux termes de l'article 92 du code général des impôts : " 1. Sont considérés comme provenant de l'exercice d'une profession non commerciale ou comme revenus assimilés aux bénéfices non commerciaux, les bénéfices des professions libérales, des charges et offices dont les titulaires n'ont pas la qualité de commerçants et de toutes occupations, exploitations lucratives et sources de profits ne se rattachant pas à une autre catégorie de bénéfices ou de revenus. () ".

4. Si la pratique, même habituelle, de jeux de hasard ne constitue pas une occupation lucrative ou une source de profits, au sens des dispositions précitées de l'article 92 du code général des impôts, en raison de l'aléa qui pèse sur les perspectives de gains du joueur, il en va différemment de la pratique habituelle d'un jeu d'argent opposant un joueur à des adversaires lorsqu'elle permet à ce dernier de maîtriser de façon significative l'aléa inhérent à ce jeu, par les qualités et le savoir-faire qu'il développe, et lui procure des revenus significatifs. Les gains qui en résultent sont alors imposables, en application de l'article 92 du code général des impôts, dans la catégorie des bénéfices non commerciaux, alors même que le contribuable exercerait aussi, par ailleurs, une activité professionnelle.

5. Il résulte de l'instruction que M. B participe régulièrement, et ce depuis au moins l'année 2019, à plusieurs tournois de poker, réservés aux joueurs professionnels, dans lesquels il termine fréquemment aux premières places. Il est constant que le requérant dispose d'une certaine notoriété dans le domaine du poker et figure à un rang honorable des classements nationaux et internationaux établis par certains sites spécialisés. Ainsi, M. B est classé 7 360ème joueur français sur 27 741 au niveau national et 159 277ème joueur mondial sur 571 783 au niveau international.

6. Il résulte, par ailleurs, de l'instruction, et en particulier de ses relevés bancaires, que M. B a perçu, au cours des années 2019 et 2020, respectivement une somme globale de 43 838 euros et de 49 980 euros provenant de gains perçus sur des sites de poker en ligne. Il est constant que le montant de ces revenus est largement supérieur à celui des autres revenus perçus par le requérant au titre des années en litige, dès lors que ce dernier n'a perçu, en 2019, qu'une somme de 3 981 euros correspondant à une activité salariée partielle, une somme de 800 euros correspondant à une pension alimentaire versée par son père et une somme de 999,94 euros provenant d'activités en ligne non liées au poker et, en 2020, une somme de 1 249,66 euros d'origine indéterminée. M. B, qui ne conteste pas qu'il n'a exercé, au cours de l'année 2020, aucune activité salariée, doit ainsi être regardé comme ayant exercé, au cours des années d'imposition en litige, une activité lucrative de joueur de poker dont les gains en résultant devaient être regardés comme tirés d'une occupation lucrative ou d'une source de profits constituant des revenus assimilés aux bénéfices non commerciaux, au sens des dispositions de l'article 92 du code général des impôts.

7. Il résulte, enfin, de l'instruction que M. B n'a déclaré, au titre de l'année 2019, que la somme de 3 981 euros au titre des traitements et salaires nets perçus au cours de cette année ainsi que la somme de 800 euros résultant du versement d'une pension alimentaire par son père et, au titre de l'année 2020, la somme de 8 842 euros, dans la catégorie des bénéfices non commerciaux non professionnels exonérés. Il est également constant que l'intéressé ne s'est pas fait connaître d'un centre de formalité des entreprises ou d'un greffe de tribunal de commerce.

8. M. B conteste la régularité de la procédure d'imposition et fait valoir que l'administration ne l'a pas mis en demeure de déclarer les revenus occultes, alors que le défaut de déclaration des sommes perçues dans le cadre de son activité de joueur de poker résulte d'une simple erreur de sa part, qu'il ignorait que les gains de poker étaient potentiellement imposables, que la somme de 8 842 euros déclarée dans la rubrique des bénéfices non commerciaux non professionnels, au titre des revenus de l'année 2020, correspond au bénéfice réel généré au poker et qu'il a commis, au titre de cette année, une erreur de qualification de son activité résultant des difficultés liées à l'interprétation de la jurisprudence en matière de poker et, enfin, que la qualification de revenu occulte ne pouvait être retenue par l'administration fiscale, dès lors que cette dernière avait connaissance, par la déclaration n° 2042-C-Pro qu'il a souscrite au titre de l'année 2020, d'un bénéfice réalisé, l'article L. 169 du livre des procédures fiscales se focalisant sur les déclarations n° 2042 et 2042-C-Pro et non sur les déclarations de bénéfices non commerciaux n° 2035.

9. En premier lieu, quand bien même le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, ne s'est lui-même prononcé sur la question du caractère imposable de tels revenus qu'en 2018 par sa décision n° 412124, l'existence de l'obligation déclarative ressortait, depuis fin 2012, tant de plusieurs décisions définitives des juges du fond que des commentaires administratifs publiés au Bulletin officiel des finances publiques - impôts sous la référence BOI-BNC-CHAMP-10-30-40. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'exercice d'une activité occulte ne peut lui être opposée dès lors qu'il était dans l'incertitude de l'obligation qui pesait sur lui de déclarer les revenus liés à son activité de poker.

10. En deuxième lieu, le requérant n'établit par aucune pièce du dossier que la somme de 8 842 euros, qu'il a déclarée au titre de l'année 2020, correspondrait au bénéfice réel généré par ses activités liées au poker et il résulte de ce qui a été dit au point précédent que l'intéressé ne peut utilement faire valoir qu'il a déclaré cette somme dans la rubrique des bénéfices non commerciaux non professionnels en raison des difficultés liées à l'interprétation de la jurisprudence en matière de poker.

11. En troisième lieu, M. B a exercé au cours des années 2019 à 2020 une activité lucrative de joueur de poker lui procurant des profits réguliers imposables dans la catégorie des bénéfices non commerciaux en application de l'article 92 précité du code général des impôts. Il était, de la sorte, astreint au dépôt d'une déclaration n° 2035. Il n'est pas contesté qu'il n'a pas satisfait à ses obligations déclaratives, et ne s'est pas davantage fait connaître d'un centre de formalités des entreprises ou du greffe du tribunal de commerce. Si l'intéressé fait valoir qu'il a souscrit une déclaration n° 2042-C-Pro, au titre de l'année 2020, de sorte que l'administration fiscale aurait eu connaissance du bénéfice réalisé, il est constant que le montant des sommes déclarées ne correspondait pas au montant des sommes perçues par l'intéressé dans le cadre de son activité lucrative de joueur de poker et qu'elles ont été, en outre, déclarées dans la catégorie des bénéfices non commerciaux non professionnels, l'intéressé ne pouvant, à cet égard, utilement se prévaloir des dispositions du troisième alinéa de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales, qui ne trouvent à s'appliquer que dans l'hypothèse où le service a fait usage du droit spécial de reprise prévu au deuxième alinéa, ce qui n'est pas le cas en l'espèce.

12. Dans ces conditions, faute pour M. B d'établir qu'il a commis une erreur justifiant qu'il ne se soit acquitté d'aucune de ses obligations déclaratives, celui-ci doit être regardé comme s'étant livré à une activité professionnelle occulte. Dès lors, c'est sans entacher la procédure d'imposition d'irrégularité que l'administration fiscale a pu faire application des dispositions de l'article L. 47 C du livre des procédures fiscales aux termes duquel : " Lorsque, au cours d'un examen contradictoire de la situation fiscale personnelle, sont découvertes des activités occultes ou mises en évidence des conditions d'exercice non déclarées de l'activité d'un contribuable, l'administration n'est pas tenue d'engager une vérification de comptabilité pour régulariser la situation fiscale du contribuable au regard de cette activité. ". Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

15. En revanche, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. B tendant à la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu mises à sa charge au titre des années 2019 et 2020 à hauteur de la somme de 10 415 (dix mille quatre cent quinze) euros dégrevée en cours d'instance.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au directeur de la direction spécialisée de contrôle fiscal centre-est, administrateur de l'État.

Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

M. Cherief, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 février 2025.

Le rapporteur,

H. Cherief

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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