Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 novembre 2023 et 11 mars 2024, Mme H... G..., représentée par Me Bernard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner le centre hospitalier de Semur-en-Auxois à lui verser une somme totale de 83 859 euros en réparation des préjudices qu’elle a subis.
Mme G... soutient que :
- le centre hospitalier de Semur-en-Auxois a commis des fautes dans sa prise en charge médicale de nature à engager sa responsabilité ;
- elle a subi des préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux évalués à une somme totale de 83 859 euros.
Par des mémoires, enregistrés les 27 novembre 2023, 7 mars 2024 et 19 septembre 2025, la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de la Côte-d’Or demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner le centre hospitalier de Semur-en-Auxois à lui verser la somme de 96 087,79 euros au titre des prestations médicales versées à son assurée ainsi qu’une somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
La CPAM soutient qu’elle a supporté des frais en lien avec le manquement commis par le centre hospitalier de Semur-en-Auxois à hauteur de 96 087,79 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mars 2024, le centre hospitalier de Semur-en-Auxois, représenté par Me Geslain, demande au tribunal de minorer les prétentions indemnitaires de la requérante ainsi que les débours de la CPAM de la Côte-d’Or.
Le centre hospitalier de Semur-en-Auxois soutient que :
- il s’en remet à la sagesse du tribunal s’agissant du principe d’engagement de sa responsabilité ;
- le déficit fonctionnel temporaire doit être évalué à 10% pour la seule période du 14 mars au 27 avril, soit 45 jours, qu’il convient d’indemniser sur la base d’un montant journalier de 13 euros ;
- les demandes présentées au titre du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées, du déficit fonctionnel permanent, du préjudice esthétique et de l’incidence professionnelle sont surévaluées ;
- le montant de la demande présentée au titre de l’assistance à tierce personne n’est pas contesté mais la requérante devra justifier des aides sociales éventuellement perçues pour le maintien à domicile, qui devront être déduites le cas échéant ;
- la demande présentée au titre du préjudice d’agrément n’est pas justifiée ;
- la créance de la CPAM n’est pas contestée, à l’exception des frais pharmaceutiques futurs qui n’ont pas été retenus par les experts judiciaires.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l’arrêté du 23 décembre 2024 relatif aux montants minimal et maximal de l’indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l’année 2025 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Desseix,
- les conclusions de M. F...,
- et les observations de Me Dandon, substituant Me Geslain, représentant le centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
Considérant ce qui suit :
1. Le 1er février 2017, Mme G... s’est rendue au centre hospitalier de Semur-en-Auxois après s’être blessée avec un couteau au niveau de la face dorsale de la base de la deuxième phalange de l’index gauche. Elle a été examinée par le docteur C... A..., chirurgien général, qui a dispensé les premiers soins et programmé une intervention chirurgicale, réalisée le lendemain. Le 22 février 2017, Mme G..., ayant constaté une flexion anormale de son index gauche, s’est rendue au service des urgences de la main de l’hôpital privé Dijon Bourgogne au sein duquel elle a été opérée le jour même d’une déformation en boutonnière de l’index et d’un arrachement osseux à la base de la deuxième phalange. Malgré deux nouvelles opérations pratiquées les 19 juin et 26 juillet 2017, suivies d’une rééducation fonctionnelle, l’état de l’intéressée ne s’est pas amélioré. En raison de douleurs persistantes, Mme G... a été opérée le 11 mai 2018 pour une amputation de l’index gauche. La demande indemnitaire que l’intéressée a présentée le 11 septembre 2023 a été implicitement rejetée par le centre hospitalier de Semur-en-Auxois. Mme G... demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Semur-en-Auxois à lui verser la somme de 83 859 euros en réparation de ses préjudices.
Sur les conclusions à fin de condamnation :
En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Semur-en-Auxois :
2. Aux termes du I de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute (…) ».
3. Il résulte de l’instruction, et en particulier du rapport de l’expert remis le 30 mars 2023, que le diagnostic établi et le traitement chirurgical mis en œuvre par le docteur C... A... ont été consciencieux, attentifs, diligents, conformes aux données acquises de la science et adaptés à l’état de la patiente. En revanche, l’expert estime que les suites opératoires n’ont pas été conformes aux données acquises de la science, Mme G... ayant été munie, à la suite de l’intervention chirurgicale du 2 février 2017, d’une simple attelle n’immobilisant que son index, alors que son état nécessitait une immobilisation par une orthèse dynamique prenant le poignet, la main, l’articulation métacarpo-phalangienne et l’articulation interphalangienne proximale, en laissant libre l’articulation interphalangienne distale, pour une durée de six semaines, associée à une rééducation fonctionnelle immédiate active. Cette prise en charge inadaptée constitue un manquement fautif de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
En ce qui concerne l’évaluation des préjudices :
S’agissant des préjudices patrimoniaux :
Quant aux dépenses de santé :
4. D’une part, il résulte de l’instruction, et en particulier des relevés des débours et de l’attestation d’imputabilité établie par son médecin conseil, et n’est pas contesté que la CPAM de la Côte-d’Or justifie avoir exposé des dépenses d’hospitalisation, de frais médicaux, des frais pharmaceutiques, des frais d’appareillage et de transport, d’un montant de 93 598,61 euros, qui sont en lien direct avec les manquements fautifs imputables au centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
5. D’autre part, si le centre hospitalier soutient que les frais futurs, d’un montant de 2 489,28 euros, ont été surévalués par la CPAM de la Côte-d’Or s’agissant des frais pharmaceutiques, fixés à 1 368,48 euros, il résulte toutefois de l’instruction, notamment du rapport de l’expert, que, postérieurement à sa consolidation intervenue le 1er juillet 2022, l’état de santé de Mme G... a nécessité des soins psychiatriques. La circonstance que le rapport d’expertise mentionne uniquement des consultations spécialisées en psychiatrie n’est pas de nature à exclure les frais pharmaceutiques en lien avec l’état psychologique de la requérante. En l’espèce, le relevé des dépenses de santé et l’attestation d’imputabilité produits par la CPAM sont de nature à établir que les frais pharmaceutiques futurs sont en lien avec la faute commise par le centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
6. Le poste de préjudice relatif aux dépenses de santé s’élève donc à la somme de 96 087,79 euros.
Quant à l’incidence professionnelle :
7. Il résulte de l’instruction, notamment du rapport d’expertise, que l’état global de la main gauche de Mme G... est de nature à causer une pénibilité accrue pour l’exercice de sa profession d’aide-soignante. Il sera en l’espèce fait une juste appréciation de ce préjudice en l’évaluant à la somme de 3 000 euros.
Quant aux frais d’assistance à tierce personne :
8. Il résulte de l’instruction, et en particulier du rapport d’expertise, que Mme G... a bénéficié d’une assistance à tierce personne non spécialisée, à raison d’une heure par jour pendant trente jours dans les suites immédiates de chacune des quatre interventions chirurgicales dont elle a bénéficié. Il ne résulte par ailleurs pas de l’instruction que l’intéressée a perçu une aide financière au titre de la compensation de son handicap. Compte tenu du salaire minimum interprofessionnel de croissance à cette période et du nombre de jours d’assistance basé sur 412 jours annuels, le préjudice relatif aux frais d’assistance à tierce personne peut être évalué à une somme de 1 440 euros.
S’agissant des préjudices extra-patrimoniaux :
9. En premier lieu, il résulte de l’instruction, et en particulier du rapport de l’expert, que Mme G... a subi un déficit fonctionnel temporaire total d’une durée de cinquante-neuf jours, un déficit fonctionnel temporaire de 40% pendant trente-six jours, un déficit fonctionnel temporaire de 25% pendant 481 jours, et un déficit fonctionnel temporaire de 22 % pendant 1 412 jours. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par la requérante à ce titre en l’évaluant à 8 100 euros.
10. En deuxième lieu, il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées par Mme G... en évaluant ce préjudice à 10 000 euros.
11. En troisième lieu, compte tenu de l’âge de la requérante -36 ans- à la date de la consolidation de son état de santé, intervenue le 1er juillet 2022, et du taux de déficit fonctionnel permanent évalué à 15 %, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l’évaluant à la somme de 23 000 euros.
12. En quatrième lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice esthétique permanent subi par Mme G..., chiffré par l’expert à 2/7, en l’évaluant à la somme de 2 000 euros.
13. En dernier lieu, Mme G... ne produit aucun élément de nature à établir qu’elle pratiquait régulièrement une activité sportive avant son amputation ni qu’elle se trouverait désormais, compte tenu du taux de déficit fonctionnel permanent dont elle reste atteinte, dans l’incapacité de pratiquer une telle activité. Elle n’est par suite pas fondée à se prévaloir d’un préjudice d’agrément particulier.
S’agissant du poste de préjudice concernant « l’article 475-1 du CJA » ou « l’article L. 476-1 du CJA » :
14. Mme G... a demandé, dans sa requête, la condamnation du centre hospitalier de Semur-en-Auxois à lui verser une somme de 2 000 euros au titre de « l’article 475-1 du CJA », puis, dans son mémoire en réplique, une somme de 2 000 euros au titre de « l’article L. 476-1 du CJA ». Toutefois, de tels fondements n’existent ni dans la partie législative ni dans la partie réglementaire du code de justice administrative (CJA). La requérante n’a donc pas mis à même le juge d’exercer utilement son office pour lui permettre, le cas échéant, de prononcer une telle condamnation sur ce poste.
En ce qui concerne l’indemnité forfaitaire de gestion :
15. En application de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l’article 1er de l’arrêté du 23 décembre 2024 et de ce qui vient d’être dit au point 6, il y a lieu d’allouer à la CPAM de la Côte-d’Or la somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
16. Il résulte de tout ce qui a été dit aux points 4 à 15 qu’il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Semur-en-Auxois, d’une part, à verser à Mme G... une somme de 47 540 euros et, d’autre part, à verser à la CPAM de la Côte-d’Or une somme de 96 087,79 euros au titre de ses débours et de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Sur les frais liés au litige :
17. Compte tenu de l’ensemble de ce qui a été dit ci-dessus, il y a lieu de mettre définitivement les frais de l’expertise, qui ont été taxés et liquidés à la somme totale de 3 254 euros par une ordonnance du 21 septembre 2021 du vice-président du tribunal administratif de Dijon, à la charge du centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
DECIDE :
Article 1er : Le centre hospitalier de Semur-en-Auxois est condamné à verser à Mme G... la somme de 47 540 euros.
Article 2 : Le centre hospitalier de Semur-en-Auxois est condamné à verser à la CPAM de la Côte-d’Or une somme de 96 087,79 euros au titre de ses débours ainsi que la somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Article 3 : Les frais de l’expertise, taxés et liquidés à la somme de 3 254 euros, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
Article 4 : Les conclusions des parties sont rejetées pour le surplus.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme H... G..., au centre hospitalier de Semur-en-Auxois et à la caisse primaire d’assurance maladie de la Côte-d’Or.
Une copie de ce jugement sera transmise, pour information, à M. J... D..., expert et à M. B... I..., sapiteur.
Délibéré après l’audience du 9 octobre 2025 à laquelle siégeaient :
- M. Boissy, président,
- Mme Desseix, première conseillère,
- Mme Bois, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 novembre 2025.
La rapporteure,
M. Desseix
Le président,
L. Boissy
La greffière,
M. E...
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
Le greffier