jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2303515 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | CH 2 JU |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante : Par une requête, enregistrée le 7 décembre 2023, M. B A, représenté par l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Thémis Avocats et Associés, demande au tribunal : 1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 1 600 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ; 2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il soutient que : - l'administration pénitentiaire, en décidant d'avoir recours, à seize reprises entre septembre 2021 et juillet 2023, à des fouilles intégrales sur sa personne, a méconnu l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, désormais codifié aux articles L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire, ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et a ainsi commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, dès lors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières, que ses fréquentations étaient connues et que l'administration n'indique pas les motifs sur lesquels seraient fondés les soupçons de détention de stupéfiants ou d'un téléphone ; - son préjudice moral s'établit à la somme de 1 600 euros, soit 100 euros par fouille illégale. Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés. Les parties ont été informées par une lettre du 31 mai 2024 que cette affaire était susceptible, à compter du 21 juin 2024, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative. La clôture de l'instruction a été fixée au 1er juillet 2024 par ordonnance du même jour. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 novembre 2023. Le président du tribunal administratif de Dijon a désigné M. Hugez, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; - le code pénitentiaire ; - le code de procédure pénale ; - la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ; - la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ; - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de M. Irénée Hugez, - et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public. Considérant ce qui suit : 1. M. B A, incarcéré initialement à la maison d'arrêt de Nevers puis, depuis le 13 juillet 2021 au centre de détention de Joux-la-Ville, a subi seize fouilles à nu dans ce dernier centre de détention entre le 7 septembre 2021 et le 15 juillet 2023. Le silence de l'administration a fait naître une décision implicite de rejet de la demande indemnitaire du 25 août 2023 de l'intéressé tendant à la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison des fautes commises par l'administration pénitentiaire du centre de détention de Joux-la-Ville dans la mise en œuvre du régime des fouilles. M. A demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 1 600 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. Sur les conclusions indemnitaires : 2. D'une part, aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, codifié depuis le 1er mai 2022 aux articles L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. ". 3. Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, repris depuis le 1er mai 2022 à l'article R. 225-1 du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouille des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. ". Enfin, selon l'article R. 57-7-80 du même code, repris depuis la même date à l'article R. 225-2 du code pénitentiaire : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ". 4. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 22, en vigueur lors des premières fouilles en litige, de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, codifié depuis le 1er mai 2022 à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue. ". 5. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient en principe revêtir un caractère systématique -sauf dans les cas et selon les modalités précisément définis par les deux dernières phrases du premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire- et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent ainsi normalement un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient dès lors à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne. 6. Le requérant soutient que les seize fouilles à nu qu'il a subies, les 12 septembre, 12 et 18 novembre et 16 décembre 2021, 6 et 10 février, 21 août et 3 septembre 2022, 2 et 6 avril, 7 mai, 11, 21, 22 et 25 juin, et 15 juillet 2023, sont illégales, dès lors qu'elles ne sont pas justifiées au regard de son comportement en détention qui ne soulevait pas de difficultés particulières, de ses fréquentations qui étaient connues de l'administration pénitentiaire, et que la seule mention de suspicions de détention de stupéfiants ou d'un téléphone n'est pas fondée. 7. Le garde des sceaux, ministre de la justice, fait valoir que les fouilles en litige étaient toutes fondées, d'une part, sur le profil pénal et pénitentiaire de l'intéressé et d'autre part, au regard du contexte particulier de leur mise en œuvre, celles des 12 septembre 2021, 6 février et 3 septembre 2022, 2 avril, 7 mai, 11 et 25 juin et 15 juillet 2023 ayant été réalisées à la sortie d'un parloir, celles des 12 novembre 2021, 21 août 2022 et 22 juin 2023 concomitamment à la fouille de la cellule de l'intéressé, celles des 18 novembre et 16 décembre 2021, 10 février 2022 et 6 avril 2023 à l'occasion d'un passage en commission de discipline et enfin celle du 21 juin 2023 dans le cadre d'une promenade. 8. D'une part, il est constant que M. A a fait l'objet de quatre condamnations les 3 juillet et 15 novembre 2019, 1er février 2021 et 7 novembre 2022 par le tribunal correctionnel de Nevers notamment pour des faits de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, le 22 juin 2020 par le même tribunal pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants, d'acquisition non autorisée de stupéfiants, d'offre ou de cession non autorisée de stupéfiants et d'usage illicite de stupéfiants, le 1er juin 2021 par le même tribunal notamment pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants et récidive et le 30 mai 2023 par le tribunal correctionnel d'Auxerre notamment pour des faits d'usage illicite de stupéfiants. Il résulte, en outre, de l'instruction, que le 9 juillet 2023, deux savonnettes de résine de cannabis d'une masse de 114,3 grammes ont été découvertes dans une cellule d'attente, qui venait d'être occupée par M. A, que le même jour ont été retrouvés dans la cuvette des toilettes de sa cellule, un téléphone portable, une carte SIM, un chargeur-bracelet et 2,46 grammes de produits stupéfiants, que le 21 juin 2023, l'intéressé, refusant de donner au surveillant ce qu'il venait de cacher dans sa poche, a avalé un morceau de résine de cannabis d'environ 5 grammes, que le 22 juin 2023 a été découvert dans sa poche un morceau de substance brunâtre, que le 18 mars 2023, un téléphone portable a été saisi dans les mains du requérant, que le 31 mars 2023, il a reconnu être en train de fumer un joint de résine de cannabis dans l'office, que les 4 octobre 2021, 23 décembre 2022, 18 et 19 février 2023 a été constatée dans sa cellule une forte odeur de cannabis, que le 2 décembre 2022, M. A et d'autres détenus ont été surpris dans l'office, entourés d'un nuage de fumée présentant une forte odeur de produit stupéfiant, que l'administration a été informée le 21 octobre 2022 de ce que l'intéressé tenterait d'introduire des produits stupéfiants lors des parloirs des 22 et 23 octobre 2022, que le 21 août 2021, lors de la fouille de la cellule de M. A a été trouvé un morceau de résine de cannabis et qu'une forte odeur de cannabis se dégageait de cette cellule, que le 7 septembre 2021 ont été trouvés trois morceaux de résine de cannabis d'une masse totale de 5,9 grammes dans l'un des vêtements emmenés à la douche par l'intéressé, que le 17 septembre 2021, l'intéressé a tenté de dissimuler dans ses fesses un téléphone portable qu'il détenait, que le 12 novembre 2021 a été trouvée sur l'intéressé une masse de 6,3 grammes de produits stupéfiants, à laquelle s'ajoute un morceau que l'intéressé a avalé sur-le-champ, que le 16 novembre 2021 a été trouvé sous la table de la cellule de M. A un morceau de substance s'apparentant à des produits stupéfiants et que le 16 décembre 2021, l'intéressé a remis à un autre détenu un sachet contenant un morceau de substance illicite. Il résulte de l'ensemble de ces faits, dont aucun n'est sérieusement contesté dans la présente instance, que M. A n'est fondé à soutenir ni que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières, ni que les suspicions de détention de stupéfiants ou d'un téléphone ne sont pas fondées, et ce sur l'ensemble de la période en litige, de septembre 2021 à juillet 2023, et qu'au contraire, l'administration était fondée à considérer que l'intéressé était en capacité de se procurer tout à la fois des objets interdits en détention et des produits stupéfiants. 9. D'autre part, il résulte effectivement, comme le soutient à juste titre le garde des sceaux, ministre de la justice, que les fouilles litigieuses des 12 septembre 2021, 6 février et 3 septembre 2022, 2 avril, 7 mai, 11 et 25 juin et 15 juillet 2023 font suite à un parloir, situations impliquant des contacts avec des tiers et présentant des risques d'introduction dans l'établissement d'objets ou de substances prohibés, alors que les personnes détenues ne peuvent être surveillées en permanence à l'occasion des parloirs, que celles des 12 novembre 2021, 21 août 2022 et 22 juin 2023 ont été rendues nécessaires par la fouille concomitante de la cellule de l'intéressé, afin de donner une pleine efficacité à une telle mesure, et compte tenu de la détention régulière, comme cela vient d'être dit, par l'intéressé dans sa cellule ou sur lui-même d'objets interdits en détention ou de produits stupéfiants, que celles des 18 novembre et 16 décembre 2021, 10 février 2022 et 6 avril 2023 ont été réalisées à l'occasion d'un passage en commission de discipline et pouvaient de ce fait être regardées comme nécessaires à la sécurité des personnes, eu égard à la forte propension de l'intéressé à se procurer et à détenir divers objets et substances prohibés et qu'enfin celle du 21 juin 2023 a été effectuée dans le cadre d'une promenade, alors que M. A a été identifié à plusieurs reprises au cours ou à l'issue de promenades comme porteur de produits stupéfiants. 10. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard au caractère subsidiaire des fouilles intégrales, les mesures en litige des 12 septembre, 12 et 18 novembre et 16 décembre 2021, 6 et 10 février, 21 août et 3 septembre 2022, 2 et 6 avril, 7 mai, 11, 21, 22 et 25 juin, et 15 juillet 2023, qui, au nombre de seize et réalisées au cours d'une période de vingt-deux mois, n'ont pas présenté un caractère systématique, apparaissaient comme nécessaires et proportionnées, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire ont procédé à ces fouilles dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Il suit de là que l'administration pénitentiaire, en pratiquant ces fouilles intégrales, n'a méconnu ni les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions des article 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire ou, postérieurement au 1er mai 2022, les dispositions des articles L. 6 et L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire. 11. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, les conclusions indemnitaires présentées par M. A doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur les préjudices invoqués. Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 : 12. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le conseil de M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.D E C I D E : Article 1er : La requête de M. A est rejetée. Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Thémis Avocats et Associés. Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024. Le magistrat désigné, I. Hugez La greffière, T. Mateos-Jobard La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. Pour expédition, La greffière,2N° 2303515
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