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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2100814

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2100814

mercredi 21 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2100814
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP TOURNIER-MAYER-DICHAMP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 20 mai 2021 et 21 février 2022, M. C D, représenté par Me Garot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'hôpital Nord Franche-Comté à lui verser la somme de 648 825,91 euros, avec intérêts au taux légal et capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices résultant du retard dans sa prise en charge chirurgicale par cet établissement ;

2°) de condamner cet établissement hospitalier aux dépens ;

3°) de mettre à la charge de l'hôpital Nord Franche-Comté la somme de 25 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les manquements commis par l'hôpital Nord Franche-Comté du fait d'une prise en charge chirurgicale tardive et d'un défaut d'information sur les alternatives thérapeutiques moins risquées et présentant de meilleurs résultats et sur les risques du traitement chirurgical sont de nature à engager la responsabilité de l'établissement hospitalier ;

- il devra être remboursé de ses frais d'expertise auprès du Pr A et du Dr E d'un montant de 600 euros ;

- les frais d'assistance par une tierce personne à raison d'une heure durant seize semaines devront être indemnisés à hauteur de 1 680 euros ;

- sa perte de gains professionnels actuelle devra être indemnisée à hauteur de 28 840 euros ;

- ses pertes de gains professionnels futurs devront être indemnisés à hauteur de 191 595 euros ;

- son déficit fonctionnel temporaire devra faire l'objet d'une indemnisation pour un montant de 34 609 euros ;

- ses souffrances endurées devront être indemnisées à hauteur de 20 000 euros ;

- son préjudice esthétique temporaire devra faire l'objet d'une indemnisation pour un montant de 2 000 euros ;

- son déficit fonctionnel permanent, évalué à 25 %, devra être indemnisé pour un montant de 75 000 euros ;

- son préjudice esthétique permanent devra faire l'objet d'une indemnisation pour un montant de 2 000 euros ;

- son préjudice d'agrément tenant à l'impossibilité de bricoler et jardiner devra être indemnisé à hauteur de 10 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 26 janvier et 21 février 2022, l'hôpital Nord Franche-Comté, représenté par Me Mayer-Blondeau, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de juger que les fautes commises dans la prise en charge du requérant ne sont à l'origine que d'une perte de chance de 75 % au maximum de se soustraire au risque et de réduire les prétentions du requérant ;

2°) de limiter le remboursement des débours de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône à la somme de 1 300,31 euros au titre des frais hospitaliers, à la somme de 1 530,37 euros au titre des frais médicaux, pharmaceutiques et de transport, de réduire les sommes dues au titre du remboursement des pertes de gains professionnels actuels et de l'incidence professionnelle à de plus justes proportions et en appliquant le taux de perte de chance et de rejeter les prétentions de la caisse en ce qui concerne le remboursement des pertes de gains professionnels futurs ;

3°) de réduire les prétentions du requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à de plus justes proportions.

Il soutient que :

- il n'entend pas contester l'existence d'un défaut d'information et d'un retard dans la prise en charge chirurgicale ;

- le défaut d'information n'est susceptible d'avoir entraîné pour le requérant qu'une perte de chance de se soustraire au risque qui s'est réalisé qui peut être estimé entre 50 % et 75 % ;

- le déficit fonctionnel temporaire du requérant imputable aux manquements commis ne peut commencer à courir qu'à l'expiration de la consolidation habituelle de six mois d'un traitement orthopédique d'une luxation acromio-claviculaire, soit le 20 septembre 2016, et peut être évalué à 5 557,50 euros, avant application du taux de perte de chance ;

- le déficit fonctionnel permanent du requérant imputable aux manquements est de 20 % et peut être évalué à 30 000 euros, avant application du taux de perte de chance ;

- une somme de 6 000 euros après application du taux de perte de chance pourra être allouée au requérant au titre des souffrances endurées ;

- le préjudice esthétique temporaire du requérant pourra être indemnisé à hauteur de 800 euros après application du taux de perte de chance ;

- le préjudice esthétique permanent du requérant pourra être indemnisé à hauteur de 1 000 euros avant application du taux de perte de chance ;

- le requérant ne justifie pas de l'existence d'un préjudice d'agrément indemnisable ;

- le requérant pourra obtenir l'indemnisation du recours à l'assistance par une tierce personne à hauteur de 1 120 euros avant application du taux de perte de chance et déduction de la prestation de compensation du handicap éventuellement perçue ;

- la perte de gains professionnels actuelle du requérant, intervenue après la période habituelle de consolidation médicolégale de douze mois, soit à compter du 20 mars 2017, pourra faire l'objet d'une indemnisation à hauteur de 9 385,23 euros ;

- M. D ne saurait prétendre à une indemnisation au titre d'une perte de gains professionnels futurs en l'absence d'inaptitude à toute activité professionnelle et seule l'incidence professionnelle pourra faire l'objet d'une indemnisation, et ce, à hauteur de 10 000 euros après application du taux de perte de chance ;

- les débours exposés par la caisse primaire d'assurance maladie imputables aux manquements ne peuvent porter sur les frais hospitaliers antérieurs au 20 septembre 2017 ;

- il conviendra d'appliquer le taux de perte de chance aux frais médicaux, pharmaceutiques et de transport exposés par la caisse primaire d'assurance maladie ;

- les indemnités journalières versées par la caisse primaire d'assurance maladie au requérant ne pourront faire l'objet d'un remboursement qu'en ce qui concerne la période du 20 mars 2017 au 31 décembre 2018 et il conviendra d'appliquer un taux de perte de chance et de soustraire la réparation allouée à la victime ;

- les débours de la caisse primaire d'assurance maladie devront être limités à la somme de 1 300,31 euros au titre des frais hospitaliers, à la somme de 1 530,37 euros au titre des frais médicaux, pharmaceutiques et de transport ;

- les indemnités journalières et la pension d'invalidité versées par la caisse primaire d'assurance maladie à M. D ne sauraient faire l'objet d'une indemnisation en l'absence d'inaptitude de l'intéressé à toute activité professionnelle ;

- l'incidence professionnelle pourra justifier une indemnisation à hauteur de 10 000 euros après application du taux de perte de chance.

Par deux mémoires en intervention, enregistrés respectivement les 21 janvier et 31 mars 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'hôpital Nord Franche-Comté à lui payer, à titre principal, la somme de 237 064,09 euros au titre de ses débours ou, à titre subsidiaire, la somme résultant de l'application à ce montant du taux de perte de chance qui pourrait être retenu par le tribunal, en assortissant cette somme des intérêts au taux légal à compter du jour du jugement à intervenir ;

2°) de mettre à la charge de l'établissement hospitalier la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Guitard, première conseillère,

- les conclusions de M. Poitreau, rapporteur public,

- et les observations de Me Grosbois de la SCP Mayer-Blondeau-Giacomoni-Dichamp-Martinval, pour l'hôpital Nord Franche-Comté.

Considérant ce qui suit :

1. Le 20 mars 2016, M. C D, né le 2 janvier 1971, a glissé sur le sol humide et a chuté sur son épaule gauche. Ressentant d'importantes douleurs à son épaule et une impotence fonctionnelle, il a été transporté à l'hôpital Nord Franche-Comté, où le bilan clinique et radiologique réalisé au service des urgences a révélé une disjonction acromio-claviculaire de l'épaule gauche. Une immobilisation par gilet orthopédique a été mise en place et M. D a pris rendez-vous pour une consultation avec un chirurgien orthopédiste au 6 avril 2016. Lors de cette consultation au service orthopédique de l'hôpital Nord Franche-Comté, le chirurgien a posé une indication chirurgicale. M. D a été opéré à l'hôpital Nord Franche-Comté le 18 avril 2016 pour stabilisation de l'articulation acromio-claviculaire gauche avec reconstruction des ligaments coraco-claviculaires et plastie au tendon semi-tendineux. Une immobilisation par un gilet coude au corps a été mise en place durant six semaines puis M. D a suivi une rééducation fonctionnelle. Les douleurs et dysesthésies de l'épaule gauche persistant, un bilan d'imagerie a été réalisé et a montré une capsulite rétractile. M. D a donc été opéré le 21 décembre 2017 à la clinique Saint-Vincent de Besançon pour résection du quart distal de la clavicule gauche. Une nouvelle immobilisation par un gilet orthopédique a été mise en place et M. D a suivi une rééducation fonctionnelle. M. D souffrant toujours d'une raideur à l'épaule gauche, un bilan d'imagerie a été réalisé et a montré des ossifications péri-articulaires. M. D n'a toutefois pas donné suite à la proposition de résection de ces ossifications qui lui a été faite. M. D a été examiné, le 8 octobre 2018, par le Dr A, chirurgien orthopédiste, expert près la cour d'appel de Colmar. Le 8 mars 2019, M. D a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Besançon d'une demande d'expertise. Le Pr B, chirurgien orthopédiste diligenté par le juge des référés, a rendu son rapport le 25 janvier 2020. Par un courrier de son conseil du 11 mars 2021, reçu le lendemain par l'hôpital Nord Franche-Comté, M. D a présenté une demande indemnitaire préalable. M. D demande au tribunal administratif de condamner l'hôpital Nord Franche-Comté à l'indemniser des préjudices subis du fait des manquements commis lors de sa prise en charge par cet établissement. La caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône demande au tribunal de condamner cet établissement hospitalier à lui rembourser ses débours.

Sur la responsabilité de l'hôpital Nord Franche-Comté :

En ce qui concerne le retard de prise en charge :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique " I - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction et en particulier du rapport d'expertise établi par le Pr B, que le diagnostic lésionnel de disjonction acromio-claviculaire de l'épaule gauche posé le 20 mars 2016 par le service des urgences de l'hôpital Nord Franche-Comté était exact, que les soins prodigués à M. D sous forme d'immobilisation coude au corps étaient adaptés, que la proposition d'une intervention chirurgicale formulée le 6 avril 2016 par un chirurgien de cet établissement ne peut pas être regardée comme fautive, que le geste chirurgical a été réalisé dans les règles de l'art, en employant une technique adaptée, que les suites opératoires n'appellent pas d'observations et que la complication survenue sous forme de raideur articulaire constitue un aléa thérapeutique non fautif. Il résulte toutefois également de l'instruction que M. D n'a obtenu un rendez-vous de consultation avec un chirurgien orthopédiste de l'hôpital Nord Franche-Comté que dix-sept jours après la survenue de la luxation acromio-claviculaire et que l'intervention chirurgicale a été réalisée vingt-neuf jours après le traumatisme, alors que le délai généralement préconisé pour pratiquer une intervention chirurgicale est généralement d'une semaine après la survenue du traumatisme et que les risques d'échec de la fixation et de raideur articulaire sont significativement augmentés au-delà. Ainsi, l'hôpital Nord Franche-Comté doit être regardé comme ayant commis un retard dans la prise en charge chirurgicale de M. D qui est constitutif d'une faute dans l'organisation et le fonctionnement du service public hospitalier.

En ce qui concerne le défaut d'information :

4. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. () ". Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération.

5. Il résulte de l'instruction et notamment des expertises réalisées et en particulier du rapport d'expertise établi par le Pr B, que s'il était justifié pour le chirurgien orthopédiste d'évoquer la possibilité d'une intervention chirurgicale lors de la consultation du 6 avril 2016, il aurait dû également évoquer la possibilité de poursuivre le traitement par gilet orthopédique, dès lors que le délai écoulé depuis le traumatisme subi était déjà long, ce qui augmentait significativement le risque d'échec de la fixation et de raideur articulaire, que M. D ne présentait pas de facteur de risque majeur d'échec du traitement orthopédique et que le risque de raideur articulaire après traitement orthopédique est négligeable. En outre, les séquelles d'une luxation acromio-claviculaire, qu'elle soit traitée de façon orthopédique ou par une chirurgie précoce, justifient habituellement un taux de déficit fonctionnel permanent inférieur ou égal à 5 % mais le délai de consolidation médicolégale est de six mois en cas de traitement orthopédique et de douze mois en cas de traitement chirurgical. La poursuite du traitement orthopédique constituait ainsi le traitement le plus approprié et le moins risqué pour l'intéressé. Il résulte dès lors de l'instruction que l'intervention chirurgicale n'était pas indispensable au traitement de la luxation acromio-claviculaire de M. D. Dans ces conditions, il y a lieu d'admettre que, s'il avait été informé, lors de la consultation du 6 avril 2016, du traitement orthopédique alternatif et des avantages et risques des deux traitements, il aurait renoncé à l'intervention chirurgicale. En conséquence, la réparation du dommage résultant de la perte par M. D d'une chance de se soustraire au risque qui s'est réalisé doit être fixé à l'intégralité des différents chefs de préjudices subis.

Sur les préjudices de M. D :

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

6. Il résulte de l'instruction que M. D a exposé des frais d'expertise auprès du Pr A pour un montant de 600 euros, dont il justifie par la production du rapport d'expertise et de la note d'honoraires correspondante. Cette expertise, réalisée le 8 octobre 2018, a été utile à M. D pour permettre de déterminer la responsabilité éventuelle de l'hôpital Nord Franche-Comté dans la complication survenue lors de l'intervention chirurgicale du 18 avril 2016. Les frais de cette expertise, supportés par lui, sont donc au nombre des préjudices devant être indemnisés par l'hôpital Nord Franche-Comté.

7. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du Pr B, que durant les périodes d'immobilisation de son épaule gauche par un gilet orthopédique, l'état de santé de M. D nécessitait l'assistance non spécialisée par une tierce personne à raison d'une heure quotidienne. Il ne résulte pas de l'instruction qu'en l'absence d'intervention chirurgicale, l'épaule de M. D n'aurait pas été immobilisée durant les deux premières périodes d'immobilisation retenues par l'expert, soit du 20 mars 2016 au 17 avril 2016 et du 22 avril au 31 mai 2016, dès lors que le traitement alternatif consistait justement en une immobilisation orthopédique. En revanche, la période d'immobilisation du 23 décembre 2017 au 31 janvier 2018, consécutive à l'intervention chirurgicale du 21 décembre 2017 pour résection du quart distal de la clavicule gauche, doit être regardée comme en lien directe et exclusif avec les séquelles de l'intervention chirurgicale du 18 avril 2016. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en allouant à ce titre à M. D la somme de 520 euros.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du Pr B, qu'en l'absence d'intervention chirurgicale, la consolidation médicolégale habituelle d'une luxation acromio-claviculaire traitée par voie orthopédique est de six mois et que l'état de santé de M. D doit être regardé comme consolidé au 1er janvier 2019. Par suite, au vu du montant du salaire net de l'intéressé et après déduction des 23 543,82 euros d'indemnités journalières perçues par ce dernier entre le 21 septembre 2016 et le 31 décembre 2018, il sera fait une juste appréciation de la perte de gains professionnels temporaires subie par M. D en l'évaluant à 13 212,16 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

9. Il résulte de l'instruction que le requérant, serrurier salarié, a été placé en arrêt maladie à la suite de l'intervention chirurgicale en litige puis licencié pour inaptitude au mois de mai 2017 et placé en invalidité de catégorie 2 par la caisse primaire d'assurance maladie du Doubs à compter du 21 mars 2019. Il doit ainsi être regardé comme ayant été reconnu dans l'incapacité d'exercer une activité professionnelle quelconque alors qu'il ne présentait pas d'état antérieur. Dans ces conditions, M. D a droit à l'indemnisation de ses pertes de gains professionnels permanents entre le 1er janvier 2019, date de consolidation de son état de santé, jusqu'à la date à laquelle il pourrait prendre sa retraite, soit l'âge de soixante-deux ans. Le barème de capitalisation de la Gazette du Palais 2020 prévoit pour un homme de cinquante et un ans à la date du présent jugement et de soixante-deux ans à la date du dernier arrérage, l'application d'un coefficient de 10,605. Sur la base d'un salaire annuel de 15 880,68 euros, le préjudice permanent passé et le préjudice permanent futur de M. D doit être évalué à 231 545,75 euros. Il convient de retrancher de cette somme les indemnités journalières versées à M. D par la caisse primaire d'assurance maladie ainsi que les arrérages échus de la pension d'invalidité et le capital d'invalidité, soit un montant total de 205 816,66 euros. Il résulte ainsi de l'instruction que M. D peut prétendre à une juste indemnisation de sa perte de gains professionnels futurs à hauteur de 25 729,09 euros.

En ce qui concerne les préjudices extra-patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

10. Il résulte de l'instruction, qu'en dehors des immobilisations de son épaule du 20 mars au 17 avril 2016 et du 22 avril au 31 mai 2016, qui auraient en tout état de cause été réalisées en cas de traitement orthopédique de la luxation acromio-claviculaire, M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire total du 18 au 21 avril 2016 puis du 21 au 22 décembre 2017, durant ses hospitalisations pour intervention chirurgicale, ainsi qu'un déficit fonctionnel temporaire partiel de 50 % du 1er juin 2016 au 20 décembre 2017 et du 1er février au 31 décembre 2018. M. D a encore subi un déficit fonctionnel temporaire partiel de 75 % lors de l'immobilisation de son épaule du 23 décembre 2017 au 31 janvier 2018. Ces périodes de déficit fonctionnel temporaire doivent être regardées comme imputables de façon directe et certaine à l'intervention chirurgicale réalisée le 18 avril 2016. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire de M. D en lui allouant au titre de ce chef de préjudice la somme globale de 6 331 euros.

11. Les souffrances temporaires endurées par M. D du fait des deux interventions chirurgicales, de la rééducation prolongée et des douleurs persistantes subies, qui peuvent être évaluées à 4 sur une échelle de 7, feront l'objet d'une juste indemnisation par l'attribution d'une somme de 7 500 euros.

12. Le préjudice esthétique temporaire subi par M. D du fait des périodes d'immobilisation de son épaule directement imputables à l'intervention chirurgicale réalisée le 18 avril 2016 et des cicatrices en résultant fera l'objet d'une juste appréciation par l'allocation de la somme de 2 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

13. Il résulte de l'instruction, et en particulier de l'expertise médicale rédigée par le Pr B, qu'en raison de la raideur complète de son épaule gauche, M. D souffre d'un déficit fonctionnel permanent de 25 %, dont 20 % sont imputables de façon directe et certaine à la complication survenue lors de l'intervention chirurgicale du 18 avril 2016. Âgé de quarante-huit ans à la date de consolidation de son état de santé, M. D est fondé à prétendre à l'allocation de la somme de 30 000 euros au titre de ce chef de préjudice.

14. Le préjudice esthétique permanent subi par D du fait des cicatrices consécutives aux interventions chirurgicales, qui peut être évalué à 1 sur une échelle de 7, fera l'objet d'une juste indemnisation par l'attribution de la somme de 1 000 euros.

15. Enfin, M. D ne justifie pas d'un préjudice d'agrément indemnisable. Ses prétentions au titre de ce chef de préjudice doivent donc être écartées.

Sur les conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône :

En ce qui concerne les débours :

16. La caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône justifie, par l'état et l'attestation d'imputabilité établie par son médecin conseil qu'elle produit, avoir engagé en faveur de son assuré, du seul fait des manquements de l'hôpital Nord Franche-Comté, des dépenses de santé actuelles d'un montant de 7 703,61 euros et des dépenses au titre des indemnités journalières et de la pension d'invalidité versées ou à échoir en faveur de M. D pour un montant de 229 360,48 euros. En conséquence, les débours de la caisse primaire d'assurance maladie doivent être indemnisés par l'hôpital Nord Franche-Comté à hauteur de 237 064,09 euros.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

17. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée. () ". Aux termes de l'article L. 454-1 du code de la sécurité sociale : " () Si la responsabilité du tiers auteur de l'accident est entière ou si elle est partagée avec la victime, la caisse est admise à poursuivre le remboursement des prestations mises à sa charge à due concurrence de la part d'indemnité mise à la charge du tiers qui répare l'atteinte à l'intégrité physique de la victime, à l'exclusion de la part d'indemnité, de caractère personnel, correspondant aux souffrances physiques ou morales par elle endurées et au préjudice esthétique et d'agrément. De même, en cas d'accident suivi de mort, la part d'indemnité correspondant au préjudice moral des ayants droit leur demeure acquise. () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit du fonds national des accidents du travail de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée. () ". En application de l'article 1er de l'arrêté du 14 décembre 2021 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 110 € et à 1 114 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2022. ".

18. En application de ces dispositions, il y a lieu de condamner l'hôpital Nord Franche-Comté à verser la somme de 1 114 euros à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

19. Aux termes de l'article 1231-7 du code civil : " En toute matière, la condamnation à une indemnité emporte intérêts au taux légal même en l'absence de demande ou de disposition spéciale du jugement. Sauf disposition contraire de la loi, ces intérêts courent à compter du prononcé du jugement à moins que le juge n'en décide autrement. () ". Aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. ".

20. D'une part, M. D a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 86 892,25 euros qui lui est allouée par le présent jugement à compter du 12 mars 2021, date de réception par l'hôpital Nord Franche-Comté de sa demande indemnitaire préalable. Ayant également sollicité leur capitalisation par sa requête présentée devant le tribunal le 20 mai 2021, cette capitalisation doit être ordonnée à compter du 12 mars 2022, date à laquelle il était dû au moins une année d'intérêts, et à chaque échéance ultérieure.

21. D'autre part, les intérêts étant de droit à compter du jugement, les conclusions présentées à cet effet par la caisse primaires d'assurance maladie sont irrecevables.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens :

22. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. ".

23. Par une ordonnance du 17 mars 2020, le président du tribunal administratif de Besançon a mis provisoirement à la charge de M. D les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal le 23 mai 2019.

24. En application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre ces frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 500 euros à la charge définitive de l'hôpital Nord Franche-Comté, partie perdante à l'instance.

En ce qui concerne les frais non compris dans les dépens :

25. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

26. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'hôpital Nord Franche-Comté la somme de 1 500 euros au profit de M. D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : L'hôpital Nord Franche-Comté est condamné à verser à M. D une indemnité d'un montant de 86 892,25 euros (quatre-vingt-six mille huit cent quatre-vingt-douze euros et vingt-cinq centimes). Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 12 mars 2021. Les intérêts seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts le 12 mars 2022 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 2 : L'hôpital Nord Franche-Comté est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône la somme de 237 064,09 (deux cent trente-sept mille soixante-quatre euros et neuf centimes), en remboursement de ses débours.

Article 3 : L'hôpital Nord Franche-Comté versera à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône la somme de 1 114 (mille cent quatorze) euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 454-1 du code de la sécurité sociale.

Article 4 : Les frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros par une ordonnance du 17 mars 2020 sont mis à la charge définitive de l'hôpital Nord Franche-Comté.

Article 5 : L'hôpital Nord Franche-Comté versera la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à M. D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D et de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône est rejeté.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, l'hôpital Nord Franche-Comté et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône.

Copie en sera transmise, pour information, au Professeur B, expert.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Trottier, président,

- Mme Guitard, première conseillère,

- Mme Diebold, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 décembre 2022.

La rapporteure,

F. GuitardLe président,

T. Trottier

La greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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