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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2200559

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2200559

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2200559
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantNORMAND ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 avril 2022, Mme C D, épouse F et M. E F, agissant en leur nom personnel et en leur qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs G, A et B, représentés par la SELARL Jehanne Collard et associés, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Besançon à leur verser la somme de 96 000 euros, à titre provisionnel, dans l'attente de la consolidation de l'état de santé de leur fille G, en réparation des préjudices subis par leurs enfants et eux-mêmes du fait de la prise en charge fautive de leur fille G au mois de mai 2010 ;

2°) de diligenter une expertise médicale afin d'évaluer les préjudices de leur fille G et en particulier ses séquelles neurologiques ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Besançon la somme de 2 500 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- une faute a été commise au mois de mai 2010 lors d'un acte de soins au cours de l'hospitalisation de leur fille G au centre hospitalier régional universitaire de Besançon ;

- cette faute dans l'organisation et le fonctionnement du service est à l'origine exclusive des troubles dont souffre leur fille ;

- une provision de 50 000 euros à valoir sur les préjudices de leur fille G leur sera accordée ;

- une provision de 5 000 euros chacun leur sera accordée au titre de leur préjudice moral et d'accompagnement ;

- une provision de 30 000 euros sera accordée à Mme F à valoir sur son préjudice économique ;

- une provision de 3 000 euros sera accordée à chacun de leurs deux autres enfants, A et B, au titre de leur préjudice moral et d'accompagnement.

Par trois mémoires en défense, enregistrés respectivement les 8 juin, 26 juillet et 9 août 2022, le deuxième n'ayant pas été communiqué, le centre hospitalier régional universitaire de Besançon, représenté par Me Cariou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de rejeter la requête des consorts F ainsi que les conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône.

Il soutient que :

- le rapport de l'expertise médicale diligentée par la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, auquel n'a pas participé un neuropédiatre, est incomplet et contradictoire ;

- il n'existe pas de relation directe et certaine entre l'état de santé de G F et l'erreur médicale dont elle a été victime, comme l'a constaté le rapport de l'expertise médicale diligentée par le juge judiciaire ;

- en l'absence d'engagement de sa responsabilité, les demandes de provision présentées par les requérants et la caisse primaire d'assurance maladie devront être rejetées.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 12 juillet 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Besançon à lui payer la somme provisionnelle de 38 772,62 euros à valoir sur ses débours en assortissant cette somme des intérêts au taux légal à compter du jour du jugement à intervenir ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Elle soutient que :

- elle ne s'oppose pas à ce qu'une expertise soit diligentée ;

- en l'absence de consolidation de l'état de santé de l'enfant, elle a chiffré une créance provisoire de dépenses de santé actuelles imputables à la faute médicale commise.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Guitard, première conseillère,

- les conclusions de M. Poitreau, rapporteur public,

- et les observations de Me Denize, pour le centre hospitalier régional universitaire de Besançon.

Considérant ce qui suit :

1. G F, en bonne santé à sa naissance, le 3 octobre 2009, et durant les six premiers mois de son existence, a présenté des crises d'épilepsie à la fin du mois d'avril 2010. Le 4 mai 2010, en présence d'une nouvelle crise, ses parents, M. et Mme E et C F, l'ont amenée au service des urgences pédiatriques du centre hospitalier régional universitaire de Besançon, où l'enfant a été hospitalisée et un traitement antiépileptique a été débuté. Le 6 mai 2010, devant l'intensification des crises, la neuro-pédiatre, contactée téléphoniquement, a prescrit l'administration de prodilantin à la posologie de 10 mg/kg d'équivalent phénytoïne en intraveineux lent. Le médicament a été administré à une posologie dix fois supérieure à celle prescrite durant une demi-heure. L'enfant, trouvée très cyanosée, a été transportée au sein du service de réanimation infantile, où elle a été admise en état de mal épileptique. Cet état a perduré durant vingt-quatre heures. Le traitement mis en place a permis une amélioration de l'état de santé de l'enfant, qui a pu regagner le domicile familial le 21 mai 2010. G n'a pas été victime de nouvelles crises épileptiques et tout traitement a été arrêté en 2013. Toutefois, alors que son développement psychomoteur ne suscitait jusque-là pas d'inquiétude, G a ensuite connu un retard dans les acquisitions psycho-intellectuelles et la motricité fine et un décrochage modéré de la croissance du périmètre crânien. Elle bénéficie d'une prise en charge pluridisciplinaire et d'un accompagnement scolaire. Le 9 août 2012, M. et Mme F ont saisi la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales qui a diligenté une expertise médicale. Au vu des conclusions de l'expertise, la commission s'est déclarée incompétente, en l'état du dossier, les seuils de gravité requis n'étant pas remplis. Elle a invité les parents à la saisir de nouveau après la consolidation de l'état de santé de leur fille, lorsqu'il serait possible de connaître l'atteinte à l'intégrité physique et/ou psychique de l'enfant. Par un courrier de leur conseil, M. et Mme F ont présenté une demande indemnitaire préalable auprès du centre hospitalier régional universitaire de Besançon, le 28 février 2022. Puis ils ont, le 4 avril 2022, saisi le tribunal administratif de Besançon d'une demande tendant à la réparation des préjudices ayant résulté de l'accident médical dont leur fille a été victime. Ils demandent qu'une expertise médicale soit diligentée et qu'une somme provisionnelle leur soit accordée sur différents chefs de préjudice. La caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône sollicite également l'allocation d'une provision sur ses débours.

Sur la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Besançon :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction que si la prise en charge générale des crises épileptiques puis du mal épileptique de G a été conforme aux règles de l'art dans l'établissement du diagnostic, la recherche étiologique et la conduite du traitement antiépileptique, ce dernier a toutefois été marqué par un accident médical fautif qui a consisté en un surdosage accidentel du traitement médicamenteux. Le centre hospitalier régional universitaire de Besançon a ainsi commis une faute dans la réalisation d'un acte de soins qui est de nature à engager sa responsabilité sur le fondement du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique.

Sur l'évaluation des préjudices :

4. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. () ".

5. Il appartient au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge l'existence d'une faute et la réalité du préjudice subi. Il incombe alors, en principe, au juge de statuer au vu des pièces du dossier, le cas échéant après avoir demandé aux parties les éléments complémentaires qu'il juge nécessaires à son appréciation. Il ne lui revient d'ordonner une expertise que lorsqu'il n'est pas en mesure de se prononcer au vu des pièces et éléments qu'il a recueillis et que l'expertise présente ainsi un caractère utile.

6. Le rapport d'expertise établi le 22 mars 2013 par un pédiatre réanimateur à la demande de la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, et complété le 9 septembre 2013, conclut à un accident médical fautif commis lors de la prise en charge de G par le centre hospitalier régional universitaire de Besançon au mois de mai 2010. L'expert note que le bilan métabolique réalisé compte tenu de la présentation clinique et de la consanguinité, les parents de G étant cousins germains, n'a pas révélé d'anomalie déterminante en faveur d'une maladie métabolique héréditaire. Toutefois, après avoir affirmé qu'il était impossible scientifiquement de déterminer la part respective de l'encéphalopathie épileptique compliquée d'état de mal et du surdosage médicamenteux dans la genèse des séquelles développementales car, si l'aggravation de l'état clinique a été contemporaine de la perfusion excessive de phénytoïne, il n'est pas établi que ce surdosage ait contribué à aggraver le syndrome épileptique qui s'est prolongé en état de mal pendante vingt-quatre heures, l'expert conclut que les séquelles développementales de G sont liées à hauteur de 50 % à l'encéphalopathie épileptique compliquée d'état de mal survenue à l'âge de sept mois et à hauteur de 50 % au surdosage médicamenteux administré. En outre, l'expert souligne que l'état de santé de G n'est alors pas consolidé en raison de l'évolution de la maturation neurosychologique et souhaite revoir l'enfant en 2018 afin de s'assurer de l'absence de maladie sous-jacente, notamment d'ordre métabolique, après la réalisation d'une nouvelle imagerie par résonance magnétique et de nouvelles explorations biologiques pour déterminer l'origine précise des lésions cérébrales. Par ailleurs, l'expertise médicale diligentée en 2015 dans le cadre de la procédure pénale engagée par les époux F, a donné lieu à un rapport par un neurologue et un neuro-pédiatre, établi le 1er février 2016, qui conclut à l'absence de relation directe et certaine entre la faute médicale commise et les difficultés cognitives présentées par G F, ces dernières pouvant être en lien avec une éventuelle encéphalopathie ou, au moins en partie, consécutives au mal épileptique, lequel pouvant lui-même constituer une manifestation de cette éventuelle encéphalopathie. Au vu des incertitudes, ambigüités et contradictions des conclusions expertales quant à l'origine des lésions cérébrales de G F, l'état du dossier ne permet pas au tribunal de déterminer le lien entre la faute mentionnée au point 3 et les préjudices de G F, l'étendue et le montant de ces préjudices. Par suite, il y a lieu, avant dire-droit, d'ordonner une expertise aux fins et dans les conditions précisées dans le dispositif du présent jugement.

Sur les demandes de provision :

7. Le juge peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

8. Ainsi qu'il a été dit, la réalité du lien de causalité entre l'accident médical fautif et les chefs de préjudice des requérants, de même que l'étendue desdits préjudices ne sont pas suffisamment établies par les éléments d'ores et déjà recueillis dans le cadre de l'instruction pour permettre d'accorder les provisions sollicitées, tant par les requérants que par la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône. Par conséquent, les conclusions aux fins de provisions ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les conclusions relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens, y compris à l'indemnité forfaitaire de gestion, sont réservées pour y être statuées en fin d'instance.

DECIDE :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de M. et Mme F, procédé à une expertise médicale par un neuro-pédiatre.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert aura pour mission de :

1°/ examiner G F, prendre connaissance de son entier dossier médical et reconstituer l'histoire médicale de l'intéressée ;

2°/ décrire son état de santé actuel et indiquer si ce dernier est consolidé et, dans l'affirmative, depuis quelle date ;

3°/ dire si les séquelles conservées par G F sont directement et exclusivement imputables à l'accident médical fautif du 6 mai 2010 ou si elles sont tout ou partie liées à l'encéphalopathie épileptique ou à toute autre pathologie ou origine ;

4°/ dire si l'accident médical fautif du centre hospitalier régional universitaire de Besançon a fait perdre à G F une chance sérieuse de ne pas conserver de séquelles et, dans l'affirmative, évaluer précisément le taux de perte de chance résultant de cette faute ;

5°/ préciser les taux de déficit fonctionnel temporaire et le taux de déficit fonctionnel permanent imputables à la faute du centre hospitalier régional universitaire de Besançon ;

6°/ donner tous éléments utiles permettant d'évaluer les chefs de préjudices imputables à cette faute, tels que les dépenses de santé actuelles et futures, les frais divers, l'assistance par une tierce personne, les souffrances endurées, le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément ou tout autre poste de préjudice que l'expert estimera utile de mentionner ;

7°/ donner, plus généralement, toutes informations qui lui paraîtront utiles à l'appréciation de la situation de G F.

Article 4 : Pour l'accomplissement de sa mission, l'expert se fera communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de G F. Il pourra entendre toute personne du service hospitalier ayant donné des soins à cette dernière. Il pourra enfin s'adjoindre les services d'un sapiteur, notamment d'un pharmacien.

Article 5 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre les consorts F, le centre hospitalier régional universitaire de Besançon et la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône.

Article 6 : L'expert déposera son rapport dans le délai fixé par la décision le désignant, en deux exemplaires dont, en application des dispositions de l'article R. 621-9 du code de justice administrative, des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées.

Article 7 : Les conclusions des requérants et de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône tendant à l'allocation d'une provision sont rejetées.

Article 8 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à M. E F, Mme C D, épouse F, en leur nom propre et en leur qualité de représentants légaux de leurs trois enfants mineurs (G, A et B), au centre hospitalier régional universitaire de Besançon et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône.

Délibéré après l'audience du 30 août 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Trottier, président,

- Mme Guitard, première conseillère,

- Mme Diebold, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 septembre 2022.

La rapporteure,

F. GuitardLe président,

T. Trottier

La greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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