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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2200622

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2200622

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2200622
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantBOCHER-ALLANET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 12 avril 2022 et 12 mai 2023, et 5 mars 2024 M. A B, représenté par Me Bocher-Allanet, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Besançon à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison du manquement à l'obligation de reclassement ;

2°) de condamner la commune de Besançon à l'indemniser de l'intégralité des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de la maladie professionnelle dont il souffre ;

3°) d'ordonner avant-dire droit une expertise aux fins d'évaluer et chiffrer les préjudices consécutifs à cette maladie professionnelle ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Besançon la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la commune a commis une faute en s'abstenant de le reclasser et à tout le moins, en ne l'invitant pas à formuler une demande de reclassement ;

- la commune est responsable, sur le fondement du risque, de la maladie professionnelle dont il souffre ;

- il n'est pas en mesure de chiffrer l'ensemble de ses préjudices résultant de cette maladie professionnelle, en dehors de l'incapacité permanente partielle à hauteur de 17 480 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 février 2023 et 4 mars 2024, la commune de Besançon, représentée par Me Suissa, conclut au rejet de la requête et, en outre, à ce que M. B lui verse une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

La requête et les mémoires ont été communiqués à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône, qui n'a pas présenté d'observation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 85-1054 du 30 septembre 1985 ;

- le décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 ;

- le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goyer-Tholon, conseillère ;

- les conclusions de Mme Guitard, rapporteure publique ;

- les observations de Me Bocher-Allanet pour M. B et de Me Bouchoudjian, substituant Me Suissa, pour la commune de Besançon.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été employé par la ville de Besançon entre 1997 et 2018, en tant qu'agent d'entretien, puis électrotechnicien. Il lui a été diagnostiqué en 2009 une épicondylite bilatérale, reconnue imputable au service par une décision du 1er février 2012. Après avoir repris son activité professionnelle, il a été victime d'une rechute de sa maladie professionnelle le 14 mai 2014, reconnue imputable au service par une décision du 13 août 2014. M. B a été, sur sa demande, mis à la retraite pour invalidité le 28 avril 2018, suite à un avis du comité médical du 5 mars 2018 et un avis de la commission de réforme du 26 avril 2018 le déclarant inapte de façon totale et définitive à toutes fonctions. Le 23 décembre 2021, il a adressé une demande préalable à la commune de Besançon sollicitant l'indemnisation des préjudices résultant de sa maladie professionnelle et du manquement de la commune à son obligation de reclassement. Par une décision implicite née de son silence, l'administration a refusé de faire droit à cette demande indemnitaire. M. B demande au tribunal de condamner la commune de Besançon à l'indemniser des préjudices résultant de la méconnaissance de l'obligation de reclassement et de la maladie professionnelle dont il souffre, ainsi que d'ordonner, avant-dire droit, la désignation d'un expert afin d'évaluer ses préjudices consécutifs à sa maladie professionnelle.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation au titre du manquement de la commune à son obligation de reclassement :

2. Aux termes de l'article 81 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans sa rédaction applicable au litige : " Les fonctionnaires territoriaux reconnus, par suite d'altération de leur état physique, inaptes à l'exercice de leurs fonctions peuvent être reclassés dans les emplois d'un autre cadre d'emploi, emploi ou corps s'ils ont été déclarés en mesure de remplir les fonctions correspondantes. Le reclassement est subordonné à la présentation d'une demande par l'intéressé. ". Aux termes de l'article 1er du décret du 30 septembre 1985 relatif au reclassement des fonctionnaires territoriaux reconnus inaptes, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque l'état physique d'un fonctionnaire territorial ne lui permet plus d'exercer normalement ses fonctions et que les nécessités du service ne permettent pas d'aménager ses conditions de travail, le fonctionnaire peut être affecté dans un autre emploi de son grade après avis de la commission administrative paritaire. / L'autorité territoriale procède à cette affectation après avis du service de médecine professionnelle et de prévention, dans l'hypothèse où l'état de ce fonctionnaire n'a pas rendu nécessaire l'octroi d'un congé de maladie, ou du comité médical si un tel congé a été accordé. () ". Aux termes de l'article 30 du décret du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales : " Le fonctionnaire qui se trouve dans l'impossibilité définitive et absolue de continuer ses fonctions par suite de maladie, blessure ou infirmité grave dûment établie peut-être admis à la retraite soit d'office, soit sur demande. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 37 du décret du 30 juillet 1987 pris pour l'application de la loi du 26 janvier 1984: " Le fonctionnaire ne pouvant, à l'expiration de la dernière période de congé de longue maladie ou de longue durée, reprendre son service est soit reclassé dans un autre emploi, en application du décret n° 85-1054 du 30 septembre 1985 susvisé, soit mis en disponibilité, soit admis à la retraite après avis de la commission de réforme prévue par le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales. () ".

3. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsqu'un fonctionnaire est reconnu, par suite de l'altération de son état physique, inapte à l'exercice de ses fonctions, il incombe à l'administration de rechercher si le poste occupé par ce fonctionnaire ne peut être adapté à son état physique ou, à défaut, de lui proposer une affectation dans un autre emploi de son grade compatible avec son état de santé. Si le poste ne peut être adapté ou si l'agent ne peut être affecté dans un autre emploi de son grade, il incombe à l'administration de l'inviter à présenter une demande de reclassement dans un emploi d'un autre corps. Il n'en va autrement que si, en raison de l'altération de son état de santé, cet agent ne peut plus exercer d'activité et ne peut ainsi faire l'objet d'aucune mesure de reclassement. Il peut alors être mis à la retraite pour invalidité.

4. En l'espèce, il est constant que M. B, après avoir été placé en congé de longue maladie à partir du 22 septembre 2014, a été mis à la retraite pour invalidité le 28 avril 2018 suite à des avis du comité médical du 5 mars 2018 et de la commission de réforme du 26 avril 2018 se prononçant en faveur de son inaptitude totale et définitive à l'exercice de toutes fonctions. Si M. B fait état d'un précédent avis du comité médical du 4 décembre 2017, qu'il ne produit pas, qui aurait indiqué qu'il était apte à la reprise à temps partiel sur un poste aménagé, et d'un rapport médical du 12 février 2018, au demeurant ambigu sur l'éventualité d'un reclassement, ces éléments sont en tout état de cause antérieurs aux avis des 5 mars et 26 avril 2018 précités. M. B n'apporte ainsi aucun élément probant de nature à remettre en cause son inaptitude totale et définitive à toute fonction à la date de la décision de mise à la retraite pour invalidité. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la commune de Besançon aurait méconnu son obligation de reclasser M. B est inopérant et ne peut qu'être écarté. Il suit de là que M. B n'est pas fondé à rechercher la responsabilité pour faute de la commune de Besançon sur ce fondement.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation au titre de la maladie imputable au service et de son aggravation :

En ce qui concerne l'exception de prescription quadriennale :

5. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de (), toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". L'article 2 de la même loi dispose que : " la prescription est interrompue par toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance () " et " qu'un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée ". Pour l'application de ces dispositions, s'agissant d'une créance indemnitaire détenue sur une collectivité publique au titre d'un dommage corporel engageant sa responsabilité, le point de départ du délai de la prescription quadriennale est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les infirmités liées à ce dommage ont été consolidées. Il en est ainsi pour tous les postes de préjudice, aussi bien temporaires que permanents, qu'ils soient demeurés à la charge de la victime ou aient été réparés par un tiers, tel qu'un organisme de sécurité sociale, qui se trouve subrogé dans les droits de la victime. La consolidation de l'état de santé de la victime d'un dommage corporel fait courir le délai de prescription pour l'ensemble des préjudices directement liés au fait générateur qui, à la date à laquelle la consolidation s'est trouvée acquise, présentaient un caractère certain permettant de les évaluer et de les réparer, y compris pour l'avenir. Si l'expiration du délai de prescription fait obstacle à l'indemnisation de ces préjudices, elle est sans incidence sur la possibilité d'obtenir réparation de préjudices nouveaux résultant d'une aggravation directement liée au fait générateur du dommage et postérieure à la date de consolidation. Le délai de prescription de l'action tendant à la réparation d'une telle aggravation court à compter de la date à laquelle elle s'est elle-même trouvée consolidée.

6. En l'espèce, M. B doit être regardé comme se prévalant des créances résultant des faits générateurs constitués d'une part, par sa maladie imputable au service consolidée le 8 juin 2012 et d'autre part, par la rechute de sa maladie consolidée le 28 novembre 2016, dont il n'est pas contesté qu'il n'a eu connaissance de cette dernière date que le 30 mars 2017. La réclamation préalable du 23 décembre 2021, portant sur les chefs de préjudice se rapportant à ces deux faits générateurs, n'a pu, en application des dispositions susvisées, interrompre la prescription de la créance relative à la maladie initiale, qui était alors déjà prescrite dès lors que M. B a eu connaissance de sa date de consolidation le 26 octobre 2012. Pour autant, il résulte de l'avis de la commission de réforme du 26 avril 2018, postérieur à la rechute, que le taux d'incapacité partielle permanente retenu concernant le coude droit était supérieur à celui retenu antérieurement. Dès lors, une aggravation de la maladie est intervenue, concomitamment ou postérieurement à la rechute de la maladie, dont la date de consolidation fixée le 28 novembre 2016 n'a été portée à la connaissance de M B que le 30 mars 2017, de sorte que le délai de prescription de l'action tendant à la réparation de cette aggravation n'était pas expiré au jour de la réclamation préalable qui a pu valablement interrompre son cours. Dès lors, la commune de Besançon est seulement fondée à se prévaloir de la prescription de la créance résultant de la maladie imputable au service consolidée le 8 juin 2012.

En ce qui concerne le droit à réparation de M. B :

7. Compte tenu des conditions posées à leur octroi et de leur mode de calcul, la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations, déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

8. M. B sollicite la réparation des préjudices extrapatrimoniaux et patrimoniaux autres que professionnels résultant de la maladie imputable au service dont il souffre. Il résulte des principes rappelés aux points précédents qu'il est seulement fondé à rechercher la responsabilité sans faute de la commune de Besançon, son employeur, pour la réparation des préjudices patrimoniaux d'une nature autre que la perte de revenus et l'incidence professionnelle et des préjudices personnels qu'il a subis du fait de l'aggravation de sa maladie imputable au service.

En ce qui concerne les préjudices :

9. M. B allègue qu'il a subi des préjudices patrimoniaux autres que professionnels et extrapatrimoniaux tels qu'un déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées, un préjudice esthétique temporaire et permanent, un déficit fonctionnel permanent et un préjudice d'agrément. Il résulte de l'instruction que M. B souffre d'une épicondylite bilatérale imputable au service entraînant notamment un taux d'incapacité partielle permanente de l'ordre de 5 % pour le coude droit et 3 % pour le coude gauche, ainsi que de troubles anxio-dépressifs, et que la rechute de la maladie professionnelle a entraîné une aggravation, seule indemnisable, de l'ordre de 1 % d'incapacité partielle permanente pour le seul coude droit. Dès lors, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise avant dire-droit, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent et des souffrances endurées, relatifs à cette aggravation de 1 %, à hauteur de 2 000 euros, les autres chefs de préjudice allégués n'étant manifestement pas liés à cette aggravation.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Besançon la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La commune de Besançon est condamnée à verser à M. B la somme de 2 000 euros au titre des préjudices subis du fait de l'aggravation de sa maladie imputable au service.

Article 2° : La commune de Besançon versera à M. B la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de M. B est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la commune de Besançon présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la commune de Besançon.

Copie en sera transmise, pour information, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Saône.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Schmerber, présidente ;

- Mme Diebold, première conseillère ;

- Mme Goyer-Tholon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La rapporteure,

C. Goyer-Tholon

La présidente,

C. SchmerberLa greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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