jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2300759 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | ADK |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 2 mai 2023 et 16 février 2024, le syndicat intercommunal des eaux de Joux (SIEJ), représenté par Me Tronche, demande au tribunal :
1°) à titre principal, de condamner in solidum le cabinet d'études André et la société de distribution Gaz et Eaux à lui verser la somme de 1 518 000 euros TTC ;
2°) à titre subsidiaire, de condamner le cabinet d'études André à lui verser la somme de 1 518 000 euros TTC ;
3°) de mettre à la charge du cabinet d'études André et de la société de distribution Gaz et Eaux une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le SIEJ soutient que :
- il est fondé à rechercher, sur le fondement de la garantie décennale, la responsabilité in solidum du cabinet d'études André et de la société de distribution Gaz et Eaux à raison des préjudices résultant des désordres relatifs à l'absence d'infiltration des eaux usées, à l'arrêt forcé de l'ozonation et de l'application de charbon actif et à l'absence de filtration des eaux de rejet et, enfin, du désordre relatif à l'absence des équipements prévus dans le marché ;
- il est fondé à rechercher, à titre subsidiaire, la responsabilité contractuelle de la maîtrise d'œuvre pour manquement à son devoir de conseil ;
- le montant devant être acquitté pour remplacer l'actuel système de filtration des eaux s'élève à 1 518 000 euros TTC.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 décembre 2023 et 25 juillet 2024, la société de distribution Gaz et Eaux, représentée par Me Laurendon, conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, dans le cas où sa responsabilité devait être engagée à ce qu'elle soit réduite à proportion de la part de responsabilité du SIEJ retenue dans la réalisation du dommage et à ce qu'elle soit entièrement garantie de cette responsabilité par le cabinet d'études André, en tout état de cause, au rejet de la demande de condamnation in solidum aux frais non compris dans les dépens et, en outre, à ce que le SIEJ lui verse une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société fait valoir que :
- les désordres ne sont pas caractérisés ;
- ils étaient apparents lors de la réception des travaux ;
- ils ne lui sont pas imputables ;
- le SIEJ a commis une faute en ce qu'il a souhaité la mise en place d'une solution palliative à moindre coût ;
- elle doit être garantie totalement par le cabinet d'études André des condamnations éventuellement prononcées à son encontre ;
- la solution technique évaluée à 1 518 000 euros TTC permet une amélioration de l'ouvrage et ne correspond pas à l'indemnisation du seul préjudice.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février 2024, le cabinet d'études André, représenté par Me Lacan, conclut au rejet de la requête et, en outre, à ce que le SIEJ lui verse une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le cabinet fait valoir que :
- les désordres étaient apparents lors de la réception des travaux ;
- le montant de l'indemnisation sollicitée est relatif à tout le dispositif de production de l'eau potable et non au seul dispositif nécessaire au traitement du rejet des eaux usées.
Un mémoire, enregistré le 5 août 2024 pour le SIEJ, n'a pas été communiqué.
Des mémoires, enregistrés le 23 septembre 2024 pour le cabinet d'études André et la société de distribution Gaz et Eaux, soit postérieurement à la clôture d'instruction intervenue dans les conditions prévues au premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, n'ont pas été communiqués.
En application des dispositions de l'article R. 222-17 du code de justice administrative, la présidente du tribunal a désigné M. Pernot, premier conseiller, pour présider la deuxième chambre du tribunal, en cas de vacance ou d'empêchement.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Marquesuzaa,
- les conclusions de M. A,
- les observations de Me Tronche pour le SIEJ et de Me Laurendon pour la société de distribution Gaz et Eaux.
Considérant ce qui suit :
1. Au début des années 2000, le SIEJ a décidé de procéder à des travaux d'extension de son usine de production d'eau potable du lac de Saint-Point. Il a alors confié au cabinet d'études André une mission de maîtrise d'œuvre pour un montant global de 80 730 euros TTC, suivant acte d'engagement régularisé le 1er octobre 2002. Selon un marché conclu le 10 décembre 2012, les travaux ont été dévolus à un groupement d'entreprises conjoint, la société de distribution Gaz et Eaux ayant la qualité de mandataire solidaire du groupement. Le procédé de traitement de l'eau prélevée dans le lac, destinée à alimenter le réseau d'eau potable des communes voisines, était prévu en quatre étapes successives à savoir : une préfiltration, une ozonation, l'injection de charbon actif en poudre et, enfin, le passage dans une membrane d'ultrafiltration pour filtrer la poudre de charbon actif. Le projet prévoyait également un nettoyage de la membrane d'ultrafiltration générant des " eaux usées " qui devaient être injectées dans le réseau des eaux usées de la communauté de communes du Mont d'Or et des deux Lacs.
2. En cours d'exécution du marché, les parties se sont aperçues que la communauté de communes du Mont d'Or et des deux Lacs ne souhaitait pas accueillir dans son réseau les rejets de l'usine de production d'eau potable du SIEJ. Le processus de production d'eau potable prévu au contrat ne pouvant pas se passer du rejet d'" eaux usées ", les parties se sont entendues sur une solution alternative consistant à mettre en place un puits perdu pour infiltrer ces " eaux usées " dans le sol assorti d'un trop-plein du puits perdu avec rejets vers le lac. Un avenant a été passé et les travaux ont été réalisés. En outre, il ressort des comptes-rendus de chantier nos 30 et 31 que ce processus de traitement des eaux usées a été testé avec succès en présence du maitre d'ouvrage et que l'usine a été entièrement mise en service avant réception. La réception a été prononcée sans réserve le 3 décembre 2015. Courant 2016, il a été signalé au maitre d'œuvre plusieurs désordres dont l'absence de certains équipements prévus au marché. Par la présente requête, le SIEJ demande la condamnation in solidum du cabinet d'études André et de la société de distribution Gaz et Eaux à lui verser la somme de 1 518 000 euros TTC.
Sur la responsabilité décennale :
3. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans.
En ce qui concerne les désordres tirés de l'absence d'infiltration des eaux usées via le puits perdu, de l'arrêt forcé de l'ozonation et de l'application de charbon actif et de l'absence de filtration des eaux de rejets :
4. Il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise amiable diligentée par la compagnie d'assurance du SIEJ en date du 25 novembre 2020, que le puits perdu et son système de trop plein se sont révélés rapidement insuffisants pour accueillir le volume d'" eaux usées " généré chaque jour par l'usine puisque les " eaux usées " chargées du charbon actif retenu par la membrane d'ultrafiltration ont teinté les eaux du lac. Afin de pallier au rejet coloré précédemment évoqué, le maitre d'ouvrage et son exploitant ont décidé de l'arrêt, dans le processus de production de l'eau potable, de l'ozonation et de l'application de charbon actif.
5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les désordres précités n'étaient pas apparents à la réception de l'ouvrage dès lors qu'il ressort des comptes-rendus de chantier nos 30 et 31 que le nouveau processus de rejet des " eaux usées " avait été mis en œuvre avec succès et que l'usine avait été entièrement mise en service, sans remise en cause des étapes d'ozonation et d'application du charbon actif, avant réception.
6. En second lieu, il ressort de l'expertise précitée que le sous dimensionnement du trop-plein du puits perdu décrit comme " une fosse préfabriquée de 2 à 4 mètres cubes maximum " a pu conduire à l'impossibilité d'infiltrer la majeure partie des " eaux usées " de l'usine dans le puits perdu et donc à leur rejet dans le lac. Par ailleurs, il est constant que ces eaux sont rejetées non filtrées dans le lac du fait de l'arrêt de l'ozonation et de l'application du charbon actif dans le processus de production de l'eau potable. Enfin, il ressort également de l'expertise précitée que l'arrêt de ces deux étapes dans le processus de production de l'eau potable a généré un dépassement de la référence de la qualité sur le carbone organique total (COT) contenu dans l'eau potable distribuée. Toutefois, il n'est établi ni même soutenu que l'eau potable distribuée par l'usine, régulièrement contrôlée par l'ARS, aurait été depuis sa mise en service impropre à la consommation ou que ses " eaux usées " rejetées dans le lac auraient été la source d'une pollution environnementale ou même d'une intoxication des usagers du lac. A ce titre, la défense fait valoir sans être contredite que l'usine n'a jamais fait l'objet d'un arrêté de fermeture jusqu'à ce jour. Dans ces conditions, les désordres précités ne rendent pas l'ouvrage impropre à sa destination. Par suite, le SIEJ n'est pas fondé à engager la responsabilité des constructeurs sur le fondement de la garantie décennale pour obtenir l'indemnisation des travaux de reprise de ces désordres.
En ce qui concerne le désordre relatif à l'absence des équipements prévus dans le marché :
7. Le SIEJ demande l'indemnisation du désordre relatif à l'absence de certains équipements dans l'usine prévus par le marché dans la mesure où cette absence aurait impacté sa capacité de production. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ce désordre, s'il impacte sa capacité de production, rendrait impropre l'ouvrage à sa destination. Par suite, le SIEJ n'est pas fondé à engager la responsabilité des constructeurs sur le fondement de la garantie décennale pour obtenir l'indemnisation des travaux de reprise de ce désordre.
Sur la responsabilité contractuelle de la maîtrise d'œuvre pour manquement à son devoir de conseil :
En ce qui concerne le principe :
8. La responsabilité des maîtres d'œuvre pour manquement à leur devoir de conseil peut être engagée dès lors qu'ils se sont abstenus d'appeler l'attention du maître d'ouvrage sur des désordres affectant l'ouvrage et dont ils pouvaient avoir connaissance, en sorte que la personne publique soit mise à même de ne pas réceptionner l'ouvrage ou d'assortir la réception de réserves. Ce devoir de conseil implique que le maître d'œuvre signale au maître d'ouvrage toute non-conformité de l'ouvrage aux stipulations contractuelles, aux règles de l'art et aux normes qui lui sont applicables, afin que celui-ci puisse éventuellement ne pas prononcer la réception et décider des travaux nécessaires à la mise en conformité de l'ouvrage.
En ce qui concerne les désordres tirés de l'absence d'infiltration des eaux usées via le puits perdu, de l'arrêt forcé de l'ozonation et de l'application de charbon actif et de l'absence de filtration des eaux de rejet :
9. Conformément à ce qui a été développé au point 5 du présent jugement, ces désordres n'étaient pas apparents ni connus du maitre d'œuvre à la réception. Dans ces conditions, le SIEJ n'est pas fondé à engager la responsabilité du cabinet d'études André à ce titre.
En ce qui concerne le désordre relatif à l'absence des équipements prévus dans le marché :
10. Si la réception de l'ouvrage a été prononcée sans réserve, il résulte de l'instruction que, dès le mois de mars 2016, l'exploitant de l'usine signalait au SIEJ l'absence de certains équipements pourtant prévus au marché. En l'absence de toute contestation sur ce point, il doit être considéré que ces équipements étaient déjà absents lors de la réception. Cette absence était nécessairement visible pour le maitre d'œuvre dont la mission lors de la réception de l'ouvrage consiste notamment à s'assurer que tous les éléments d'équipement d'un ouvrage prévus au marché sont bien en place. Dans ces conditions, le cabinet d'études André doit être regardé comme ayant manqué à son devoir de conseil lors des opérations de réception. Par suite, le SIEJ est fondé à engager la responsabilité du cabinet d'études André sur le fondement de la responsabilité contractuelle.
En ce qui concerne la réparation du préjudice :
11. Il résulte de l'instruction que le montant des équipements initialement prévus et finalement absents se chiffre à 6 000 euros TTC pour la fourniture et la pose d'onduleurs et 3 000 euros TTC pour la fourniture et la pose d'un compresseur. Par conséquent, le cabinet d'étude André doit être condamné à verser au SIEJ une indemnité de 9 000 euros TTC.
12. Il résulte de tout ce qui précède que le SIEJ est fondé à demander la condamnation du cabinet d'étude André à lui verser une somme de 9 000 euros TTC au titre du préjudice qu'il a subi.
Sur les frais liés au litige :
13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que le SIEJ, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse au cabinet d'études André et à la société de distribution Gaz et Eaux une somme que ceux-ci réclament au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.
14. Ces dispositions font également obstacle à ce que la société de distribution Gaz et Eaux, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse au SIEJ la somme que celui-ci réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
15. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du cabinet d'études André une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le SIEJ et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Le cabinet d'études André est condamné à verser au SIEJ une somme de 9 000 euros TTC.
Article 2 : Le cabinet d'études André versera au SIEJ une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié au syndicat intercommunal des eaux de Joux, au cabinet d'études André et à la société de distribution Gaz et Eaux.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Pernot, premier conseiller faisant fonction de président,
- M. Seytel, conseiller,
- Mme Marquesuzaa, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.
La rapporteure,
A. MarquesuzaaLe premier conseiller faisant fonction de président,
A. PernotLa greffière,
C. Quelos
La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026