vendredi 5 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2400530 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CGBG |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, le préfet de la Haute-Saône demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative d'ordonner l'expulsion sans délai de M. D G, Mme C D, et leurs enfants A D, F D et B G, du logement qu'ils occupent au centre communal d'action sociale (CCAS) de Lure sis 2 rue des jardins, au besoin, d'autoriser le recours à la force publique pour procéder à une éventuelle évacuation forcée des lieux et de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du centre d'accueil afin de débarrasser les lieux des meubles s'y trouvant, aux frais et risques des intéressés, à défaut pour eux de les avoir emportés.
Il soutient que :
- les demandes d'asile de M. G et Mme D ayant été définitivement rejetées par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile en date du 16 décembre 2022 signifié aux intéressés le 9 janvier 2023, ils se sont trouvés dans l'obligation du quitter le centre d'accueil pour demandeurs d'asile de Gray, ce qu'ils ont fait ; depuis le 7 mars 2023, ils ont été transférés au CCAS de Lure dans le cadre d'un contrat de séjour stipulant qu'ils devaient quitter les lieux dès qu'ils trouvent une solution d'hébergement, mais ils n'entreprennent aucune démarche aux fins de régularisation de leur situation et ce malgré une mise en demeure du 26 janvier 2024 ;
- ils ont également fait l'objet de décisions d'obligation de quitter le territoire français, dont la légalité a été confirmée par jugement du 12 janvier 2024 ;
- les intéressés occupent indûment un logement alors qu'ils n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'urgence, sauf circonstances exceptionnelles, de sorte qu'il peut demander au juge des référés d'ordonner leur expulsion du CCAS ;
- l'urgence et l'utilité sont constituées par la nécessité d'héberger d'autres familles d'ayants-droits prioritaires alors qu'il y a un manque de places disponibles et une saturation du dispositif dans le département de la Haute-Saône ;
- l'expulsion des défendeurs ne se heurte à aucune contestation sérieuse et ne fait obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2024 à 10 heures 28, M. G et Mme D, représentés par Me Grillon, concluent au rejet de la requête.
Ils font valoir que :
- la mise en demeure en date du 26 janvier 2024 est illégale car entachée d'incompétence de son signataire ;
- l'urgence à autoriser leur expulsion n'est pas constituée compte tenu du délai écoulé depuis le rejet de leur demande d'asile par la CNDA ;
- l'urgence comme l'utilité de la mesure sont contestables dès lors que la situation de l'hébergement d'urgence dans le département de la Haute-Saône invoquée par le préfet n'est pas démontrée et que des places restent disponibles.
Les requérants ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 avril 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 4 avril 2024 à 11 heures en présence de Mme Chiappinelli, greffière, ont été entendus :
- le rapport de Mme Schmerber, juge des référés ;
- les observations de Mme E, élève avocate en stage auprès de Me Grillon, en présence de celle-ci, pour les défendeurs, qui a repris les termes de son mémoire en défense et a ajouté que M. G et Mme D justifient de circonstances exceptionnelles faisant obstacle à leur expulsion compte tenu de l'état de santé de M. G.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Le chapitre II du titre V du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile détermine l'ensemble des dispositions applicables à l'hébergement des demandeurs d'asile pris en charge par l'Etat. L'article L. 551-11 du même code, dans sa version applicable à compter du 1er mai 2021 dispose que : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. () ". En vertu des dispositions de l'article L. 542-1 de ce code, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin, en l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, à la notification de cette décision, ou, lorsqu'un recours a été formé dans ce délai contre la décision de l'Office, à la date de lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de notification de celle-ci. Enfin, en vertu de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. () La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". L'article L. 521-3 du code de justice administrative dispose que : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".
2. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité. Les étrangers dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui, de ce fait, doivent en principe quitter le territoire français, n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, sauf en cas de circonstances exceptionnelles.
3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les demandes d'asile présentées par M. D G et Mme C D, ressortissants pakistanais hébergés depuis le 7 mars 2023 par le centre communal d'action sociale de Lure, ont été rejetées par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides en date du 29 juillet 2022. Ce rejet a été confirmé par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile en date du 16 décembre 2022, notifié le 9 janvier 2023. Ils ont fait l'objet de décisions d'obligation de quitter le territoire français dont la légalité a été confirmée par jugement du 12 janvier 2024. Après que les intéressés ont été informés de la fin de leur prise en charge en qualité de demandeurs d'asile, ils ont quitté le centre d'accueil des demandeurs d'asile pour être transférés au centre communal d'action sociale de Lure dans l'attente d'une solution d'hébergement qu'ils devaient trouver. Depuis le 7 mars 2023, ils se maintiennent au CCAS, en dépit d'un courrier du 26 janvier 2024 du préfet de la Haute-Saône les mettant en demeure de quitter les lieux. Si les défendeurs contestent la légalité de cette mise en demeure au motif qu'elle serait entachée d'incompétence de son signataire, il est constant qu'ils en ont pris connaissance et, en tout état de cause, à supposer cette mise en demeure irrégulière, cette circonstance est sans incidence sur l'occupation sans droit ni titre des lieux en cause par M. G et sa famille. Ainsi, la demande dont le préfet de la Haute-Saône a, le 22 mars 2024, saisi le juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, en vue d'ordonner leur expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse.
4. En deuxième lieu, le préfet de la Haute-Saône fait valoir que, sur les 110 places pour l'hébergement d'urgence dont dispose la Haute-Saône, le taux d'occupation est de 87,12%, 88 places étant occupées et 9 n'étant pas mobilisables en raison de travaux, alors que le taux de présence indue de déboutés d'asile est de 18%. Ainsi, compte tenu de l'ensemble de ces éléments, qui ne sont pas sérieusement contestés par M. G et Mme D se bornant à soutenir que des places restent disponibles, et de la nécessité d'assurer le bon fonctionnement du service de l'hébergement des demandeurs d'asile dans le département, le préfet justifie de l'utilité de la mesure sollicitée du juge des référés.
5. Enfin, ainsi qu'il a été rappelé au point 2, les demandeurs d'asile déboutés de leur demande n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, sauf en cas de circonstances exceptionnelles. En l'espèce, les éléments versés au dossier justifiant de ce que M. G présente des séquelles de paralysie liées à une poliomyélite de l'enfance, ne sont pas constitutifs de circonstances exceptionnelles justifiant le maintien sans droit ni titre de la famille dans le dispositif d'hébergement d'urgence. Cette circonstance, compte tenu du temps laissé aux intéressés pour organiser leur départ du territoire français, ne justifie pas davantage l'octroi d'un délai supplémentaire. La mesure d'expulsion sollicitée par le préfet de la Haute-Saône, qui tend à la préservation dans son ensemble de la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile, revêt, dans ces circonstances, un caractère d'urgence et d'utilité, sans que M. G et Mme D, déboutés du droit d'asile depuis le 16 décembre 2022, puissent utilement opposer au préfet la circonstance qu'ils ont été admis à séjourner au CCAS depuis le 7 mars 2023, dès lors que ce séjour devait seulement leur permettre d'organiser leur départ du territoire français.
6. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner à M. D G et Mme C D, avec leurs enfants, de quitter sans délai, si ce n'est déjà fait, le logement qu'ils occupent au CCAS situé 2 rue des jardins à Lure. En l'absence de départ volontaire, le préfet de la Haute-Saône pourra avoir recours au concours de la force publique et donner toutes instructions au gestionnaire du CCAS afin de libérer les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des intéressés à défaut pour ceux-ci d'avoir emporté leurs effets personnels.
ORDONNE :
Article 1er : Il est enjoint à M. D G et Mme C D, avec leurs enfants, d'évacuer sans délai à compter de la notification de la présente ordonnance, si ce n'est déjà fait, le logement qu'ils occupent au centre communal d'action sociale situé 2 rue des jardins à Lure.
Article 2 : En l'absence de départ volontaire, le préfet de la Haute-Saône est autorisé à procéder d'office à l'expulsion de M. D G et de Mme C D, avec leurs enfants, et à l'évacuation de leurs biens aux frais et risques des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au préfet de la Haute-Saône, à M. D G et Mme C D.
Copie en sera adressée au Procureur de la République près le tribunal judiciaire de Vesoul.
Fait à Besançon, le 5 avril 2024.
Le juge des référés,
C. Schmerber
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Saône, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
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