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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2400732

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2400732

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2400732
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantVERDIER

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 janvier et 11 juillet 2024 sous le numéro 2400046, la société par actions simplifiées (SAS) Brunhes Jammes, représentée par Me Verdier, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 9 novembre 2023 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a fixé à 55 950 euros le montant de la contribution spéciale dont elle est redevable ;

2°) à titre subsidiaire, de réduire le montant de cette contribution spéciale à de plus justes proportions.

La SAS Brunhes Jammes soutient que :

- dans le cadre de la procédure contradictoire préalable, elle n'a pas été mise à même de pouvoir consulter et contester utilement le procès-verbal de constat ;

- l'enquête aboutissant à la décision contestée est insuffisante ;

- l'intention frauduleuse n'est pas établie ;

- elle devait bénéficier " du droit à l'erreur " et être invitée à régulariser sa situation ;

- elle est fondée à obtenir la réduction de la contribution spéciale dont elle est redevable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), conclut au rejet de la requête.

L'OFII fait valoir que les moyens soulevés par la SAS Brunhes Jammes ne sont pas fondés.

Un mémoire enregistré le 30 août 2024 pour la SAS Brunhes Jammes n'a pas été communiqué.

II. Par une ordonnance du 17 avril 2024, le président du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal administratif de Besançon la requête de la SAS Brunhes Jammes enregistrée le 22 mars 2024. Par cette requête, enregistrée sous le numéro 2400732, la SAS Brunhes Jammes, représentée par Me Verdier, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler le titre de recettes qui a été émis le 19 janvier 2024 en exécution d'une décision par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a fixé à 55 950 euros le montant de la contribution spéciale dont elle est redevable ;

2°) à titre subsidiaire, de suspendre ce titre de recettes jusqu'au jugement à intervenir dans l'instance n°2400046.

La SAS Brunhes Jammes soutient que :

- dans le cadre de la procédure contradictoire préalable, elle n'a pas été mise à même de pouvoir consulter et de contester utilement le procès-verbal de constat ;

- l'enquête aboutissant à la décision contestée est insuffisante ;

- l'intention frauduleuse n'est pas établie ;

- elle est fondée à obtenir la réduction de la contribution spéciale dont elle est redevable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2024, la direction départementale des finances publiques de l'Essonne demande à être mise hors de cause.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 août 2024, l'OFII conclut au rejet de la requête.

L'OFII soutient que la requête est irrecevable et fait valoir que les moyens soulevés par la SAS Brunhes Jammes ne sont pas fondés.

En application des dispositions de l'article R. 222-17 du code de justice administrative, la présidente du tribunal a désigné M. Pernot, premier conseiller, pour présider la deuxième chambre du tribunal, en cas de vacance ou d'empêchement.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Seytel,

- les conclusions de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Le 19 octobre 2021, plusieurs employés de la SAS Brunhes Jammes étaient contrôlés, en action de travail sur un chantier dans le Doubs, par les services de police et de l'Union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d'allocations familiales (URSSAF). Ayant constaté l'infraction d'emploi de ressortissants étrangers non munis d'une autorisation de travail, une copie des procès-verbaux dressés à la suite de ce contrôle était transmise à l'OFII en application des dispositions de l'article L. 8271-17 du code du travail. Par une décision du 9 novembre 2023, l'OFII a décidé d'appliquer à cette société une contribution spéciale d'un montant de 55 950 euros. Le 9 février 2024, le directeur départemental des finances publiques de l'Essonne a émis un titre de recettes correspondant à ce montant. Le recours administratif préalable obligatoire formé contre ce titre de recettes a été rejeté le 29 février 2024. Par les requêtes nos 2400046 et 2400732, la SAS Brunhes Jammes doit être regardée comme demandant, d'une part, l'annulation de la décision du 9 novembre 2023 et, d'autre part, l'annulation du titre de recettes du 9 février 2024 et la décharge de l'obligation de payer la somme de 55 950 euros. Ces deux requêtes concernent la situation de la même société et il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer ".

3. Il ressort du courrier du 19 février 2024 adressé à la direction départementale des finances publiques de l'Essonne que la société Brunhes Jammes a demandé l'annulation du titre de recettes en litige. Ce courrier doit être regardé comme une réclamation au sens des dispositions précitées de l'article 118 du décret du 7 novembre 2012. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par l'OFII doit être écartée.

Sur la légalité de la décision et du titre de recette contestés :

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 8253-3 du code du travail, dans sa version alors applicable : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 8253-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours sur les faits qui lui sont reprochés. Il l'informe également de son droit de demander une copie du procès-verbal d'infraction ou du rapport sur la base duquel ont été établis les manquements qui lui sont reprochés. Lorsqu'une telle demande est formulée, le délai pour présenter des observations court jusqu'à l'expiration d'un délai de quinze jours à compter de la date de réception du procès-verbal ".

5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. L'application de ce principe n'est pas exclue en cas d'omission d'une procédure obligatoire, à condition qu'une telle omission n'ait pas pour effet d'affecter la compétence de l'auteur de l'acte.

6. Par un courrier du 4 octobre 2023, l'OFII a informé la SAS Brunhes Jammes qu'à la suite du contrôlé effectué le 19 octobre 2021 par les services de police du Doubs, il envisageait de lui appliquer une contribution spéciale en raison de l'emploi de travailleurs étrangers sans titre de travail. Ce courrier informait par ailleurs la société qu'elle disposait d'un délai de 15 jours pour présenter ses observations et comportait la formule suivante : " si vous avez adressé une demande de communication du procès-verbal à l'adresse électronique (), le délai de 15 jours court à compter de la réception du document ".

7. D'une part, la SAS Brunhes Jammes soutient que la demande de communication du procès-verbal d'infraction qu'elle a envoyée le 31 octobre 2023 à l'adresse électronique indiquée dans le courrier du 4 octobre 2023 aurait été " bloquée ". Toutefois, il résulte de l'instruction que la réponse automatique qui lui a été envoyée visait à protéger l'OFII des courriers indésirables. Or, pour libérer son message, la SAS Brunhes Jammes devait procéder à une démarche informatique dont la simplicité et la brièveté ne l'ont pas privée de la garantie que constitue le droit d'obtenir le procès-verbal d'infraction.

8. D'autre part, par un courrier du 31 octobre 2023, la SAS Brunhes Jammes a présenté des observations en lien avec la mesure envisagée par l'OFII. Il en résulte qu'elle a nécessairement reçu communication du procès-verbal d'infraction établi par les services de police le 19 octobre 2021. Dès lors, la circonstance que le courrier du 4 octobre 2023 ne précise pas explicitement le droit pour la SAS Brunhes Jammes de demander une copie du procès-verbal d'infraction ne l'a pas privée de la garantie de pouvoir utilement présenter des observations sur les faits relatés dans ce procès-verbal. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté en toutes ses branches.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 8271-17 du code du travail, dans sa version alors applicable : " Outre les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1, les agents et officiers de police judiciaire, les agents de la direction générale des douanes et les agents du Conseil national des activités privées de sécurité commissionnés par son directeur et assermentés sont compétents pour rechercher et constater, au moyen de procès-verbaux transmis directement au procureur de la République, les infractions aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler et de l'article L. 8251-2 interdisant le recours aux services d'un employeur d'un étranger non autorisé à travailler () ".

10. Il ne résulte pas des dispositions précitées ni d'aucune règle de droit énoncée par la SAS Brunhes Jammes que les services de police qui constatent une infraction au code du travail seraient tenus d'interroger des responsables de l'entreprise en charge du recrutement. De la même manière, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose aux services de police de préciser si l'infraction résulte des conditions dans lesquelles les salariés identifiés ont été recrutés ou si cette infraction résulte d'un comportement frauduleux. Par suite, le moyen soulevé en ce sens ne peut être qu'écarté en toutes ses branches.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou par personne interposée, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". Il résulte de ces dispositions que l'OFII est fondé à sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation de l'infraction.

12. La SAS Brunhes Jammes a été sanctionnée en raison de l'emploi de trois travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Il résulte de l'instruction, et notamment des auditions de ces salariés, que, lors de leur recrutement, ils n'ont jamais été amenés à présenter les originaux de leurs pièces d'identité. Dans ces conditions, la SAS Brunhes Jammes ne peut pas se prévaloir de sa bonne foi et de ce qu'elle ignorait l'irrégularité de la situation des ressortissants étrangers qu'elle employait. Au demeurant, la circonstance que l'OFII n'ait jamais interrogé la société Brunhes Jammes sur les circonstances dans lesquelles elle a recruté les trois travailleurs étrangers concernés est, en l'espèce, sans incidence. Par suite, le moyen tiré de ce que les infractions reprochées ne seraient pas matériellement établies doit être écarté.

13. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 123-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Une personne ayant méconnu pour la première fois une règle applicable à sa situation ou ayant commis une erreur matérielle lors du renseignement de sa situation ne peut faire l'objet, de la part de l'administration, d'une sanction, pécuniaire ou consistant en la privation de tout ou partie d'une prestation due, si elle a régularisé sa situation de sa propre initiative ou après avoir été invitée à le faire par l'administration dans le délai que celle-ci lui a indiqué. / La sanction peut toutefois être prononcée, sans que la personne en cause ne soit invitée à régulariser sa situation, en cas de mauvaise foi ou de fraude () ".

14. En l'espèce et contrairement à ce que soutient la SAS Brunhes Jammes, le prononcé d'une amende administrative n'est pas subordonné à la preuve, rapportée par l'administration, de la mauvaise foi de la personne sanctionnée. Par ailleurs, le recrutement de salariés étrangers sans titre de séjour n'est pas au nombre des infractions qui peuvent être régularisées par l'employeur. Dès lors, la SAS Brunhes Jammes n'est pas fondée à soutenir que, préalablement au prononcé de la contribution spéciale en litige, elle devait être mise à même de régulariser sa situation. Par suite, le moyen présenté en ce sens doit être écarté.

15. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 8253-2 du code du travail, dans sa version alors en vigueur : " I.- Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II.- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 () ".

16. Il ressort du procès-verbal dressé le 19 octobre 2021 que les services de police ont relevé deux infractions distinctes, à savoir l'emploi d'étrangers non munis d'une autorisation de travail salarié et l'exécution d'un travail dissimulé. Or, la société Brunhes Jammes produit des déclarations de travail antérieures au 19 octobre 2021 pour chacun des trois salariés étrangers contrôlés dont la matérialité n'est pas utilement contestée. Dans ces conditions, l'infraction d'exécution d'un travail dissimulé n'est pas établie. Dès lors, la SAS Brunhes Jammes entrait dans le champ du 1° du II de l'article R. 8253-2 du code du travail précité. En revanche, la double circonstance qu'elle serait en difficulté financière ou qu'elle aurait toujours agi de bonne foi n'est pas de nature à entraîner la modulation des contributions spéciales mises à sa charge. Par suite, la SAS Brunhes Jammes est seulement fondée à soutenir que le montant de la contribution spéciale de la décision contestée doit être réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti.

17. Il résulte de ce qui précède que la SAS Brunhes Jammes est fondée à demander l'annulation partielle de la décision contestée en tant qu'elle fixe le montant de la contribution spéciale à 5 000 fois le taux horaire au lieu de 2 000 fois ce taux horaire, l'annulation du titre exécutoire contesté en tant qu'il met à sa charge une somme supérieure à 22 380 euros au titre de la contribution spéciale et à être déchargée de l'obligation de payer la somme restante de 33 570 euros.

Sur la demande de suspension :

18. Aux termes de l'article L. 4 du code de justice administrative : " Sauf dispositions législatives spéciales, les requêtes n'ont pas d'effet suspensif s'il n'en est autrement ordonné par la juridiction ". Aux termes de l'article 117 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " () Les contestations du titre de perception ont pour effet de suspendre le recouvrement de la créance ".

19. Il n'appartient pas au juge de l'excès de pouvoir de suspendre le recouvrement de la créance du titre de recettes contesté devant lui. En tout état de cause et en application des dispositions précitées, le recours formé contre ce titre de recettes a eu pour effet de suspendre son exécution. Par suite, la demande de suspension, présentée à titre subsidiaire par la SAS Brunhes Jammes, doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 9 novembre 2023 par laquelle le directeur général de l'OFII a fixé le montant de la contribution spéciale due par la SAS Brunhes Jammes est annulée en tant qu'elle fixe le montant de la contribution spéciale à 5 000 fois le taux horaire au lieu de 2 000 fois ce taux horaire.

Article 2 : Le titre de recettes émis le 9 février 2024 contre la SAS Brunhes Jammes est annulé en tant qu'il met à sa charge une somme supérieure à 22 380 euros.

Article 3 : La SAS Brunhes Jammes est déchargée de l'obligation de payer la somme de 33 570 euros mise à sa charge au titre de la contribution spéciale.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SAS Brunhes Jammes et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Une copie sera adressée, pour information, à la direction départementale des finances publiques de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Pernot, premier conseiller faisant fonction de président,

- M. Seytel, conseiller,

- Mme Marquesuzaa, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

J. SeytelLe premier conseiller faisant fonction de président,

A. Pernot

La greffière,

C. Quelos

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

(DEF)(/DEF)

Nos 2400046-240073

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