mardi 29 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2401902 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 7 octobre 2024, M. D et Mme F, représentés par Me Fouret, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision de rejet de leur recours préalable obligatoire prise le 2 septembre 2024 par la commission académique ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Besançon de reconsidérer la situation propre au jeune C et de délivrer l'autorisation d'instruire en famille sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ;
3°) de mettre à la charge du rectorat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Les consorts requérants soutiennent que :
- l'urgence est caractérisée par l'obligation faite d'inscrire l'enfant à l'école et le bouleversement du parcours scolaire de l'enfant alors que la dynamique mise en place fonctionne depuis 4 ans ;
- s'agissant de l'existence d'un doute sérieux, aucun intérêt public ne s'oppose à la poursuite de l'instruction en famille de C, leur projet éducatif est sérieux et le rectorat a voulu contrôler l'existence d'une " situation propre à l'enfant " alors que rien ne l'habilitait à le faire et que les contrôles pédagogiques étaient satisfaisants, il y a erreur de droit et erreur manifeste d'appréciation. La décision attaquée méconnait aussi l'article 3.1 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant, et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2024, la rectrice de l'académie de Besançon conclut au rejet de la requête prise dans l'ensemble de ses moyens et conclusions.
Vu les autres pièces du dossier et, notamment, la requête n° 2401901 enregistrée le 7 octobre 2024 par laquelle les consorts requérants demandent l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'éducation ;
- le code pénal ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif a désigné Mme Michel, présidente de chambre, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, le lundi 28 octobre 2024, à 14h30, en présence de Mme Chiappinelli, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Michel, juge des référés ;
- les observations de Me Fouret, pour les consorts requérants, qui a conclu aux mêmes fins que la requête ; il s'est également prévalu de l'absence de régularité de la composition de la commission pédagogique qu'aucun document produit au dossier ne permettait de vérifier. Concernant l'urgence, il a souligné le manque de diligence de l'administration qui a tardé à répondre à la demande d'autorisation dont elle était saisie et à instruire le recours administratif préalable obligatoire. Il a également indiqué que les requérants faisaient à présent l'objet d'une mise en demeure de scolariser leur fils, sous peine de sanctions pénales et que l'enfant n'était pas scolarisé dans l'attente de la décision du juge des référés. Concernant le doute sérieux quant à la légalité de la décision, il a rappelé que l'administration n'avait pas le pouvoir d'apprécier la situation propre à l'enfant, seulement d'évaluer la qualité du projet éducatif sinon elle commettait une erreur de droit. Or, le projet éducatif est sérieux et permet à C d'atteindre les objectifs fixés, comme le prouvent ses contrôles de connaissance satisfaisants. L'enfant pratique toutes les disciplines requises à son rythme, notamment l'enseignement des langues car ses parents ont une double nationalité (suisse-allemand). La situation propre à l'enfant est en l'occurrence constituée car C a l'habitude de se lever tard, de lire ensuite, et nécessite de nombreuses pauses répondant à ses besoins de motricité, pour conserver son attention et apprendre ;
- et les observations de M. E, pour la rectrice de l'académie de Besançon, qui a maintenu ses écritures en défense et indiqué que l'administration avait dû faire face à un nombre de RAPO très important à la dernière rentrée (201) alors que le rectorat avait été fermé pendant trois semaines au cours de l'été. Il indique que le dossier est laconique sur les temps consacrés à l'apprentissage (aucun repère temporel précis au quotidien et pas de calendrier de progression ou des enseignements sur l'année). En outre, se lever tard ou répondre aux besoins de motricité des enfants de 7 ans ne constituent pas des situations propres à C.
La clôture de l'instruction a été décalée à 17 h le 28 octobre 2024 sur le fondement des dispositions de l'article R. 522-8 du code de justice administrative pour permettre la production des pièces nécessaires au dossier par le rectorat, demandées par les requérants (composition de la commission de recours préalable, liste des présents, délégation de pouvoir au président de la commission).
Considérant ce qui suit :
1. M. D et Mme F sont parents d'un fils, C, né le 25 octobre 2017. Après quatre années d'instruction en famille, ils ont déposé pour l'année scolaire 2024-2025 une demande d'autorisation sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, à raison d'une situation propre à l'enfant. Cette demande a été rejetée le 14 juin 2024 par le directeur des services de l'éducation nationale (DASEN) de la Haute-Saône et son rejet a été confirmé le 2 septembre 2024, par la commission académique à la suite de l'exercice d'un recours administratif préalable obligatoire. Par la présente requête, les consorts requérants sollicitent la suspension de cette dernière décision.
Sur la demande de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () " et aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". L'article L. 522-3 du même code dispose que : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il résulte des dispositions visées au point précédent que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'apprécier l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de la décision attaquée sur la situation concrète de l'intéressé.
4. Au cas d'espèce, les consorts requérants font valoir que la condition d'urgence est caractérisée du fait de la faible diligence de l'administration à répondre à leur demande d'instruction en famille, du risque de sanctions pénales dont ils font l'objet et de l'intérêt à maintenir C dans la dynamique d'apprentissage qui a été la sienne pendant quatre ans.
5. Toutefois, en premier lieu, ni lors de l'enregistrement du présent recours plus d'un mois après la rentrée scolaire et la date de la décision attaquée, ni à la date de la présente décision, les requérants n'ont établi l'existence d'une atteinte grave et immédiate aux intérêts de l'enfant, lequel n'est au demeurant toujours pas scolarisé.
6. En second lieu, si pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution de la décision en litige, les requérants se prévalent d'un risque de poursuites pénales sur le fondement des dispositions de l'article R. 227-17-1 du code pénal en raison de la mise en demeure de scolariser leur fils dont ils font à présent l'objet, la mise en œuvre de poursuites pénales sur le fondement précité est conditionnée à l'absence d'excuse valable ainsi qu'à l'existence d'une mise en demeure préalable de l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, elle-même susceptible de recours. A le supposer avéré, cet élément ne saurait dès lors constituer le fondement de l'urgence alléguée.
7. Il résulte de ce qui précède que la première condition permettant l'octroi d'une suspension ne peut être regardée comme satisfaite en l'état de l'instruction.
En ce qui concerne le doute sérieux :
8. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-2 de ce code : " L'instruction obligatoire () peut () par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5 ". Aux termes de cet article L. 131-5 : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille () L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant () / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () ".
9. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
10. L'article L. 131-5 du code de l'éducation, tel qu'interprété par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, en prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif " implique que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant, motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
11. Au cas d'espèce, il résulte de l'instruction et des échanges à l'audience, que la demande d'autorisation d'instruction en famille du jeune C a été présentée pour des motifs tirés de l'existence d'une situation propre à ce dernier en invoquant son rythme de vie particulier, la binationalité de sa famille, son profil d'apprentissage, ainsi que le caractère satisfaisant de l'instruction délivrée au cours des quatre années écoulées au vu des résultats des contrôles pédagogiques qui ont été opérés.
12. Toutefois, en dépit des contrôles pédagogiques satisfaisants qui ont été effectués et de l'apprentissage d'une langue parlée par une partie de sa famille d'origine suisse-allemande, les éléments apportés par les requérants ont été insuffisants en l'état de l'instruction pour justifier l'existence d'une situation propre à leur fils motivant le projet éducatif familial et conduisant à privilégier cette option, dans l'intérêt de l'enfant, par rapport à une scolarisation dans un établissement d'enseignement public ou privé. Par ailleurs, les autres moyens soulevés par les requérants et analysés dans la présente ordonnance, ne sont pas de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
Sur le surplus des conclusions :
13. Il résulte de ce qui précède qu'il n'y a pas lieu de prononcer une injonction ou d'allouer des frais d'instances aux requérants.
14. La présente requête est rejetée dans l'ensemble de ses moyens et conclusions.
O R D O N N E
Article 1er : La requête de M. D et de Mme F est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A D et Mme B F et à la ministre de l'éducation nationale.
Copie en sera transmise, pour information, à la rectrice de l'académie de Besançon.
Fait à Besançon, le 29 octobre 2024.
Le juge des référés,
F. Michel
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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