jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nîmes |
| Section | Tribunal Administratif de Nîmes |
| N° Dossier | TA30-2000101 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL FAVRE DE THIERRENS BARNOUIN VRIGNAUD MAZARS DRIMARACCI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 janvier 2020 et 3 novembre 2022, le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nîmes, représenté par la SELARL Favre De Thierrens Barnouin Vrignaud Mazars Drimarcci, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner la société BET Alphasol à lui verser les sommes de 877 019,19 euros hors taxe (HT) au titre du surcoût des travaux de l'opération de construction du pôle de neurochirurgie et de 399 030,93 euros HT au titre des frais indirects qu'il a dû engager ;
2°) de mettre à la charge de la société BET Alphasol, la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le privilège du préalable ne s'oppose pas à la présente action, dès lors que l'émission d'un titre exécutoire n'est qu'une faculté pour la personne publique en matière contractuelle ;
- la requête est recevable dès lors qu'elle comporte l'exposé du fondement juridique de l'action, indique les manquements fautifs de la société BET Alphasol et précise les chefs de préjudice, en joignant les fondements des surcoûts directs et indirects nés des manquements reprochés à cette société ;
- la société BET Alphasol a engagé sa responsabilité contractuelle en raison d'un mauvais diagnostic des sols, dès lors que les sondages initiaux qu'elle a réalisés se sont avérés insuffisants et erronés ; en août 2016, après le début des travaux, des sondages complémentaires se sont avérés nécessaires et ont démontré de fortes variations altimétriques du toit calcaire non initialement diagnostiquées par les études réalisées par la société BET Alphasol qui ne mettaient en exergue aucune difficulté d'interprétation du sol ;
- une telle erreur de diagnostic, imputable à la société BET Alphasol l'a empêché de poursuivre les travaux dès lors que de nouveaux sondages ont été nécessaires ; les travaux ont dû être arrêtés dès le 28 août 2016 et n'ont pu redémarrer qu'à la suite de la réalisation de plusieurs opérations :
- la société BET Alphasol a également engagé sa responsabilité contractuelle en raison du retard dans la mise à jour du rapport G2 PRO ; elle n'a jamais réalisé les sondages prévus les 24 et 25 septembre 2016 et ce n'est que le 10 octobre 2016 qu'elle a mis à jour le rapport G2 PRO avec une nouvelle cartographie des variations du toit du massif calcaire ;
- en raison des fautes commises par la société BET Alphasol, le CHRU a été contraint de stopper le chantier, de modifier le système de fondation initialement prévu et de créer un sous-sol qui n'était pas initialement prévu ;
- en raison des fautes commises par la société BET Alphasol, il a subi un préjudice résultant des surcoûts liés aux modifications du projet pour un montant de 877 019,19 euros HT ;
- il a également subi un préjudice lié à l'engagement de frais indirects d'encadrement, de suivi, d'installation du chantier et d'immobilisation du matériel pour un montant de 399 030,93 euros HT.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 décembre 2020 et 12 octobre 2022, la société BET Alphasol, représenté par Me Gasq, conclut :
A titre principal au rejet de la requête et de toutes les conclusions présentées par les parties au litige à son encontre ;
A titre subsidiaire à la mise en cause de l'agence Michel Beauvais, du cabinet Tourre Sanchis, de la société WSP France, de la société Arche Med, du bureau Véritas construction, du BET Technip et de la société François Fondeville ;
A toutes fins utiles d'ordonner une expertise avant-dire-droit ;
A titre infiniment subsidiaire de condamner solidairement l'agence Michel Beauvais, le cabinet Tourre Sanchis, la société WSP France, la société Arche Med, le bureau Véritas construction, le BET Technip et la société François Fondeville à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, en principal, frais et intérêts ;
En tout état de cause à mettre à la charge des requis la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable dès lors, d'une part, qu'en vertu du privilège du préalable, le CHRU pouvait obtenir ce qu'il demande en usant de ses prérogatives de puissance publique en application des articles 49 et suivants du cahier des charges administratives générales applicable aux marchés de travaux (CCAG-travaux) et n'a pas établi de décompte général définitif, l'empêchant ainsi de se défendre en amont ;
- par son choix procédural inapproprié et son refus d'appliquer les règles de la commande publique, le CHRU a mis le juge administratif et la société BET Alphasol dans l'incapacité de trancher les questions techniques et financières qu'il a soulevées dans la requête ; ainsi, le vice de procédure est patent ;
- la technicité du dossier rend nécessaire la désignation d'un expert ; toutefois, une telle désignation ne permettrait que de combler les lacunes du demandeur en méconnaissance de l'article R. 621-1 du code de justice administrative ;
- le préjudice invoqué par le CHRU n'est pas établi, dès lors qu'il n'est pas démontré que l'ouvrage aurait été réalisé dans des conditions différentes si le surcoût avait été connu avant l'établissement du permis de construire et le lancement du marché de travaux ; le CHRU ne démontre ni qu'il a abandonné le projet, ni que le projet aurait été réalisé de façon différente, ni encore que l'erreur éventuelle de la société BET Alphasol ait conduit à un surcoût du prix de l'ouvrage ;
- l'état du sol était antérieur aux travaux, dès lors la demande indemnitaire présentée au titre du surcoût des travaux est infondée dans la mesure où ces travaux supplémentaires auraient dû, en tout état de cause, être pris en charge par le maître d'ouvrage ;
- seuls les retards de livraison, qui représentent des sommes modestes, doivent être indemnisés ; toutefois, le CHRU ne démontre pas avoir subi un tel préjudice ;
- la responsabilité du maître d'œuvre est engagée en raison d'une mauvaise évaluation initiale ;
- la société Technip, qui a élaboré le dossier de consultation des bureaux d'étude géotechniques, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dès lors qu'elle a décidé de ne pas réaliser, en phase Etude, des sondages destructifs avec diagraphies instantanées de 12 à 15 mètres de profondeur, alors qu'ils étaient nécessaires ;
- le maître d'ouvrage a commis une faute en ne fournissant pas tous les éléments d'archive en sa possession, ce qui aurait permis une parfaite analyse du dossier ;
- la société François Fondeville et le maître d'œuvre ont commis une faute en refusant une fondation en micropieux préconisée par la société Alphasol et parfaitement adaptée aux sols mécaniquement hétérogènes ; la responsabilité pour déficience technique incombe donc à la société I-CCE BTP, intervenant pour la société François Fondeville ;
- l'insuffisance d'investigations géotechniques préalables incombe exclusivement à la société Technip, concepteur du marché d'études géotechniques ; cette insuffisance aurait dû être relevée par la maîtrise d'œuvre de conception, mais également par le bureau Véritas construction, contrôleur technique, qui, pour cette raison, a commis une faute ; ainsi, le surcoût des investigations complémentaires ne sauraient être mis à sa charge mais doit être mis à celles du maître d'ouvrage et des sociétés Technip, François Fondeville et Véritas construction.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 novembre 2021, la société WSP France, représentée par la SPEN Aben et Ensemat, conclut au rejet de la requête et des conclusions d'appel en garantie présentées par la société BET Alphasol a son encontre et à ce que la partie succombante soit condamnée à lui verser la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable faute pour le maître d'ouvrage de démontrer qu'aucune réception sans réserve n'a été prononcée ;
- les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées dès lors que les pièces produites aux débats par le CHRU de Nîmes ne permettent pas d'apprécier le surcoût strictement lié à l'erreur commise par la société BET Alphasol ;
- elle n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité dès lors que l'instruction de données techniques au fil du déroulement du chantier et des découvertes qui étaient faites, ainsi qu'au fil des rapports, ne relevait pas d'une des missions qui lui ont été confiées ; la responsabilité incombe exclusivement à la société BET Alphasol en raison des manquements contractuels qu'elle a commis ; les conclusions d'appel en garantie de la société BET Alphasol traduisent une parfaite incompréhension, par cette dernière, de la mission qui lui a été confiée qui ne porte pas sur la réalisation d'investigations géotechniques.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 29 novembre 2021 et le 3 novembre 2022, la société Technip Energies France, représentée par la SARL Persea, conclut dans le dernier état de ses écritures, à titre principal, à sa mise hors de cause, à titre subsidiaire, au rejet de la requête et au rejet des conclusions d'appel en garantie présentée à son encontre par la société BET Alphasol, et, en tout état de cause à ce que cette dernière soit condamnée à lui verser la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- elle doit être mise hors de cause dans la mesure où la société BET Alphasol a conclu un marché avec la société Technip TPS, qui a fait l'objet d'un accord d'acquisition d'actions au profit de la société WSP France le 27 mars 2014 incluant la reprise des marchés en cours de la société Technip TPS par la société WSP France ; la société Technip TPS n'est pas concernée par ce marché de travaux et donc par le présent litige ;
- si le tribunal ne retenait pas sa mise hors de cause, force est de constater que le CHRU ne justifie aucunement de l'existence et de l'étendue du préjudice en résultant ; aucune justification de ce que ces travaux modificatifs soient, dans leur totalité, induits par les erreurs de conception constatées n'est apportée ; aucune démonstration technique, le cas échéant, par un expert, de ce que ces travaux modificatifs résultent précisément de l'erreur de conception constatée n'est faite ; Il en est de même s'agissant des frais indirects réclamés au titre du complément de mission confié à la maîtrise d'œuvre, le CHRU se contentant de verser aux débats l'avenant au contrat de maîtrise d'œuvre conclu avec le maître d'œuvre.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 janvier et le 5 décembre 2022, les sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med et Tourre Sanchis Architectes, représentées par la SELAS L et Associés, concluent au rejet des conclusions d'appel en garantie présentées par la société BET Alphasol à leur encontre, à ce que cette dernière soit condamnée à les garantir de toute condamnation qui serait prononcée à son encontre, à ce que la somme de 1 000 euros, à verser à chacune, soit mise à la charge de la société BET Alphasol au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et à la condamnation de cette dernière aux dépens.
Elles font valoir que :
- les conclusions d'appel en garantie présentées à leur encontre par la société BET Alphasol sont irrecevables dès lors que cette société doit être déclarée forclose en son action, dans la mesure où les incidents se sont révélés début 2015 ;
- les conclusions d'appel en garantie présentées à leur encontre par la société BET Alphasol sont infondées dès lors que les éléments qu'elle produits sont insuffisants pour retenir leur responsabilité et que celle-ci incombe uniquement à la société BET Alphasol dont les fautes sont à l'origine de la dérive financière dont il est demandé réparation par le CHRU de Nîmes ;
- si une condamnation devait néanmoins être prononcée à leur encontre, ils seraient alors bien fondés à demander à être totalement relevés et garantis par la société WSP, responsable des lots techniques ; par ailleurs, la garantie du Bureau Véritas pour ne pas avoir formulé de réserves, et celle de la société François Fondeville pour ne pas avoir fait d'observation conformément à l'article 29 du CCAG-Travaux, devront également être engagées.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2022, la société François Fondeville, représentée par la SELARL ACOCE, conclut au rejet des conclusions d'appel en garantie présentées à son encontre par la société BET Alphasol et les sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med, et Tourre Sanchis Architectes et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la société BET Alphasol au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- le CHRU de Nîmes ne démontre pas de manière circonstanciée le préjudice qu'il a subi ; le maître d'ouvrage ne démontre ni qu'il aurait abandonné le projet, ni que le projet aurait été réalisé de façon différente, ni que l'erreur de la société BET Alphasol aurait conduit à un surcout de l'ouvrage si ce dernier n'avait pas commis d'erreur dans l'exécution de ses missions ;
- la société BET Alphasol ne démontre aucune faute qu'elle aurait commise ; elle s'est bornée à faire plusieurs propositions techniques suite à la découverte de sols non conformes à ce qui avait été annoncé dans le marché de travaux ; CHRU de Nîmes, en accord avec le maitre d'œuvre, a retenu l'une des propositions qu'elle a exécutée après passation d'un avenant avec le maître d'ouvrage ; il n'est pas démontré que la solution technique par micropieux proposée par la société BET Alphasol aurait été faisable et ou moins couteuse que la solution finalement retenue ;
- il ne sera pas donné suite à la demande d'expertise qui est inutile puisque personne ne conteste le cout des travaux, la matérialité des faits et la carence fautive de la société BET Alphasol.
Par un mémoire en défense et en intervention, enregistré le 14 septembre 2022, le bureau de contrôle Véritas et la SAS Bureau Véritas construction, représentés par le cabinet Marle Planté, concluent, à titre principal, au rejet des conclusions présentées par la société BET Alphasol à leur encontre, à titre subsidiaire, au rejet des conclusions présentées par les sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med et Tourre Sanchis Architectes à leurs encontre, à titre très subsidiaire, à ce que la société BET Alphasol, la société François Fondeville et les sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med et Tourre Sanchis Architectes soient solidairement condamnées à garantir la SAS Bureau Véritas construction, venant aux droits de la société bureau de contrôle Véritas, à hauteur de 99% des condamnations qui seraient prononcées à son encontre et des frais mis à sa charge, et, en tout état de cause, et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société BET Alphasol au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils font valoir que :
- les conclusions présentées à l'encontre de la société Bureau Véritas sont irrecevables en l'absence de précision du fondement de la demande ;
- la société BET Alphasol reconnaît que ses investigations géotechniques n'ont pas été suffisantes et admet ainsi qu'elles sont à l'origine des surcoûts et retards évoqués par le CHU ;
- aucune preuve d'un quelconque manquement fautif du contrôleur technique n'est apportée ;
- si sa responsabilité devait être engagée, les autres parties au litige devraient être condamnées garantir la société Bureau Véritas construction de toute condamnation qui pourrait être prononcée à son encontre à hauteur de 99%.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code des marché publics ;
- le code de justice administrative ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Chevillard,
- les conclusions de Mme Vosgien, rapporteure publique,
- les observations de Me Vrignaud, représentant le CHRU de Nîmes, de Me Nudant, représentant la société Technip Energie France et Me Gasq, représentant la société BET Alphasol.
Considérant ce qui suit :
1. Dans le cadre de l'opération de construction du pôle de neurochirurgie sur le site du centre hospitalier régional et universitaire (CHRU) de Nîmes, ce dernier a, par un acte d'engagement du 8 juillet 2013, confié à la société BET Alphasol la réalisation des études géotechniques comprenant une tranche ferme (mission G11), pour un montant de 2 575 euros HT, une tranche conditionnelle n°1 (mission G12), pour un montant de 5 050 euros HT, une tranche conditionnelle n°2 (mission G2), pour un montant de 3 700 euros HT et une tranche conditionnelle n°3 (mission G4) selon bon de commande. Un deuxième marché a été régularisé entre le CHRU de Nîmes et la société BET Alphasol par un acte d'engagement du 24 juin 2015 pour un montant de 6 588 euros HT, lequel a fait l'objet d'un avenant, ramenant ce montant à la somme 4 113 euros HT. Le marché de maitrise d'œuvre a été confié, par un acte d'engagement du 6 décembre 2013, à un groupement composé des sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med et Tourre Sanchis Architectes ainsi que de la société WSP, bureau technique, groupement dont l'agence Michel Beauvais était le mandataire. Le lot n°1 a été confié à un groupement conjoint formé des sociétés François Fondeville et Hervé thermique par un acte d'engagement du 22 décembre 2015. Le contrôle technique de l'opération a été confié au Bureau Veritas. Les travaux, confiés à la société François Fondeville ont démarré à la fin du premier semestre 2016, conformément à une déclaration d'ouverture de chantier du 24 juin 2016. La date contractuelle de fin des travaux était initialement fixée le 22 octobre 2017.
2. En août 2016, alors que les travaux avaient débuté, des sondages complémentaires à ceux réalisés par la société BET Alphasol se sont avérés nécessaires et ont mis à jour de fortes variations altimétriques du toit calcaire sain, qui n'avaient pas été initialement diagnostiquées dans le cadre des rapports géotechniques réalisés par la société BET Alphasol. Conséquemment, les travaux ont dû être arrêtés le 18 août 2016 et n'ont repris qu'à compter du 20 janvier 2017. Par, la présente requête, le CHRU de Nîmes demande au tribunal de condamner la société BET Alphasol à lui verser les sommes de 877 019,19 euros HT au titre du surcoût des travaux de l'opération de construction du pôle de neurochirurgie et de 399 030,93 euros HT au titre des frais indirects qu'il a dû engager.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la recevabilité des conclusions indemnitaires :
3. La société BET Alphasol oppose l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires de la requête dès lors qu'en application du principe du privilège du préalable, le CHRU de Nîmes aurait dû, préalablement à la saisine du juge, user des prérogatives qu'il tient des articles 49 et suivants du CCAG-Travaux. Toutefois, cette société ne saurait utilement se prévaloir de ces dispositions dans le cadre d'un litige portant sur l'exécution de contrats relevant, comme en l'espèce, du CCAG applicable aux marchés de prestations intellectuelles ainsi qu'il résulte du cahier des clauses administratives particulières (CCAP) du marché. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la société Alphasol doit être écartée.
Sur la responsabilité contractuelle :
4. En premier lieu, la réception est l'acte par lequel le maître de l'ouvrage déclare accepter l'ouvrage avec ou sans réserve et qui met fin aux rapports contractuels entre le maître de l'ouvrage et les constructeurs en ce qui concerne la réalisation de l'ouvrage. Si elle interdit, par conséquent, au maître de l'ouvrage d'invoquer, après qu'elle a été prononcée, et sous réserve de la garantie de parfait achèvement, des désordres apparents causés à l'ouvrage ou des désordres causés aux tiers, dont il est alors réputé avoir renoncé à demander la réparation, elle ne met fin aux obligations contractuelles des constructeurs que dans cette seule mesure. La réception demeure, par elle-même, sans effet sur les droits et obligations financiers nés de l'exécution du marché, à raison notamment de retards ou de travaux supplémentaires, dont la détermination intervient définitivement lors de l'établissement du solde du décompte définitif. L'intervention du décompte général et définitif du marché a pour conséquence d'interdire au maître de l'ouvrage toute réclamation à cet égard.
5. Il ne résulte pas de l'instruction qu'une réception des prestations réalisées en application des marchés précités conclus entre le CHRU de Nîmes et la société BET Alphasol soit intervenue, avec ou sans réserve, ou que le solde du décompte définitif de ces marchés ait été établi par le centre hospitalier. Ce dernier, qui recherche la condamnation de la société BET Alphasol en raison d'erreurs de diagnostic des sols du terrain d'assiette de l'ouvrage et des préjudices résultant des retards et des travaux supplémentaires induits, peut utilement rechercher l'engagement de la responsabilité contractuelle de cette société.
6. En deuxième lieu d'une part, il résulte de l'instruction, ainsi qu'il lui incombait au titre du CCAP et du cahier des clause techniques particulières (CCTP) du marché que la société Alphasol a rendu un rapport d'études géotechnique préliminaire de site G11 le 29 août 2013, un rapport G2 avant-projet le 3 juillet 2014 et un rapport G2 PRO le 3 juillet 2015. Il résulte également de l'instruction que les premières investigations résultant de ces rapport ont conclu à un horizon du calcaire sain et variant des cotes NGF 79,4 à 84,2, correspondant au terrain d'assiette de l'ouvrage, à la présence de remblais hétérogènes d'origine diverse et à celle de calcaire altéré et saint. Il résulte aussi de l'instruction, et n'est pas sérieusement contesté, que le rapport G2 PRO précité indiquait que les caractéristiques des sols étaient inchangées et confirmait les hypothèses précédentes sans indiquer de difficulté particulière d'interprétation des données, permettant la réalisation de fondations comprenant des semelles, puits et pieux ancrés dans le calcaire sain, suivant position du toit calcaire positionné entre 74,3 et 82,3 NGF. Il résulte toutefois de l'instruction qu'après le démarage des travaux, ces résultats ont été contredits par la note technique établie le 24 août 2016 par la société François Fondeville, mettant en évidence des remblais sur des profondeurs beaucoup plus importantes que celles déduites des rapports précédents et des calcaires stratifiés beiges en dallettes, des plaquettes et des bancs décimétriques systématiquement rencontrés sous ces remblais. Par ailleurs, alors que la société BET Alphasol a, dans un premier temps, maintenu sa position dans des notes techniques du 2 juin et du 7 septembre 2016, la constatation des écarts de mesures géotechniques a conduit le maître d'œuvre a demander des sondages complémentaires le 13 septembre 2009. En outre, à l'occasion d'une réunion du 4 octobre 2016, le représentant de la société BET Alphasol a reconnu des erreurs d'interprétations sur les sondages, dues à une confusion entre le substratum calcaire et les blocs de calcaire remanié et, par conséquent, une erreur de diagnostic fautive.
7. D'autre part, la société BET Alphasol fait valoir que le maître d'ouvrage a commis une faute de nature à l'exonérer de sa responsabilité en ne lui fournissant pas tous les éléments d'archive en sa possession, et notamment les plans indiquant les anciens aménagements et réseaux enterrés, ce qui aurait permis une parfaite analyse du dossier. Toutefois, si l'obligation pour le CHRU de Nîmes de produire ce document résulte des dispositions de l'article 3.3.3 du CCTP, il résulte du même CCTP qu'il incombe au géotechnicien de vérifier, avant son intervention, l'absence théorique d'ouvrage enterré au droit des sondages, sur la base du plan fourni par le maître d'ouvrage, et, au cours de l'analyse des documents et de sa visite de site, de signaler au maître d'œuvre les imprécisions, les doubles emplois ou les contradictions qu'il a pu relever dans les documents qui lui ont été remis et de demander les éclaircissements nécessaires. En l'espèce, la société BET Alphasol, qui a notamment effectué les sondages précités au regard de deux rapports d'études géotechniques du CEBTP de Montpellier de 1994 et 1996, d'un rapport d'étude micro-gravimétrique par la CGG, du plan de situation topographique de l'ouvrage projeté et du plan topographique d'avril 1990, ne démontre pas qu'elle se serait préalablement conformée aux obligations précitées qui lui incombaient. Ainsi, elle n'est pas fondée à soutenir que le maître d'ouvrage aurait commis une faute de nature à l'exonérer de sa responsabilité.
8. En troisième lieu, la CHRU de Nîmes soutient que la responsabilité de la société BET Alphasol est engagée à raison du retard dans la mise à jour du rapport G2 PRO et de l'absence de réalisation des sondages complémentaires prévus les 24 et 25 septembre 2016. Il résulte toutefois de l'instruction, que lors de la réunion de chantier du 20 septembre 2016, les parties à l'opération de construction ont collégialement décidé de réaliser, dans les meilleurs délais possibles, des sondages complémentaires afin de disposer d'une cartographie précise des différents horizons et d'avoir les données nécessaires pour déterminer les caractéristiques des sols porteurs et a fortiori les solutions constructives de fondations et de soutainement. Si ces sondages n'ont finalement été réalisées par la société BET Alphasol que le 6 octobre 2016, alors qu'elle s'était engagée à y procéder les 24 et 25 septembre 2016, et que le rapport G2 PRO n'a finalement été remis que le 10 octobre 2016, alors qu'il était attendu un mois avant ainsi qu'il ressort de l'instruction, la CHRU de Nîmes n'est pas fondé à soutenir que la société BET Alphasol a engagée sa responsabilité sur ce point dès lors que les pièces contractuelles ne comportent aucune stipulation quant aux délais requis pour la modification du rapport concerné ou pour la réalisation de sondages complémentaires.
Sur les préjudices et la réparation :
9. En premier lieu, le CHRU de Nîmes soutient qu'en raison de l'erreur de diagnostic commise par la société BET Alphasol, il a subi un préjudice résultant des travaux supplémentaires qu'il a dû faire réaliser. Il résulte de l'instruction que, parmi les solutions envisagées à la suite du nouveau diagnostic des sols, étaient envisagées une solution par pieux forés tubés, correspondant au devis AB11 de la société François Fondeville, et une solution N-3 correspondant à la création d'un sous-sol d'une surface de 750 m², correspondant aux devis AB09 et AB010 de la même société, qui a finalement été retenue. Cette solution, a nécessité le terrassement des remblais jusqu'à l'horizon calcaire avec évacuation du matériau, la réalisation de fondations superficielles par semelles filantes ou isolées ancrées dans le calcaire, la réalisation d'un niveau - 3 et l'optimisation du niveau - 2, correspondant aux sommes de 840 463,24 euros HT, au titre de l'ordre de service n°4 et de 36 555 euros HT au titre de l'ordre de service n° 11, soit la somme globale de 877 019,19 euros HT au titre des travaux supplémentaires. Toutefois, le CHRU produit uniquement les ordres de service précités fondés sur les devis également précités mais de démontre pas que le choix de l'option N-3 est uniquement lié au retard induit par les investigations complémentaires rendues nécessaires par les erreurs de diagnostic initiales du géotechnicien, alors qu'en tout état de cause, ce dernier n'est pas responsable de la nature du sous-sol du terrain d'assiette qui préexistait même à l'étude G11. Par suite, il n'y pas lieu d'indemniser ce préjudice.
10. En dernier lieu, le CHRU demande également l'indemnisation de son préjudice résultant des frais indirects résultant de l'arrêt des travaux du 28 août 2016 au 20 janvier 2017 pour un montant 399 030 euros HT correspondant aux frais d'encadrement, aux prestations de suivi, à l'installation du chantier, aux frais d'immobilisation de la société François Fondeville et aux honoraires complémentaires de maîtrise d'œuvre. En l'espèce, le CHRU produit un devis de la société Fondeville, comportant une analyse et des propositions du maître d'œuvre, concernant la période concernée, ainsi que l'ordre de service correspondant pour un montant de 335 000,74 euros, qui ne sont pas sérieursement contestés par les parties au litige. Par suite, il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 335 000 euros.
11. Il résulte de ce qui précède que la société BET Alphasol doit être condamnée à verser la somme de 335 000 euros au CHRU de Nîmes.
Sur les appels en garantie :
12. Si la société BET Alphasol allègue que la société Technip a commis une faute de dès lors qu'elle a décidé de ne pas réaliser, en phase étude, des sondages destructifs avec diagraphies instantanées de 12 à 15 mètres de profondeur, alors qu'ils étaient nécessaires, elle n'en justifie pas. Par ailleurs, elle ne justifie ni que le contrôleur technique a commis une faute en ne relevant pas l'insuffisance d'investigations géotechniques préalables, ni que la société François Fondeville et le maître d'œuvre ont commis une faute en refusant une fondation en micropieux préconisée par la société BET Alphasol. Par suite, sans qu'il soit besoin de statuer sur leur recevabilité, les conclusions d'appel en garantie présentées par la société BET Alphasol à l'encontre du groupement de maîtrise d'œuvre, de la société François Fondeville, de société Technip et du Bureau Veritas, doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société BET Alphasol une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par le CHRU de Nîmes et non compris dans les dépens. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce qu'une somme quelconque soit mise à la charge du CHRU de Nîmes, de la société WSP France, de la société Technip Energies France, de la société François Fondeville, des sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med, et Tourre Sanchis Architectes, du bureau de contrôle Véritas et de la société Bureau Véritas construction qui ne sont pas les parties perdantes dans le cadre de la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : La société BET Alphasol est condamnée à verser la somme de 335 000 euros au CHRU de Nîmes.
Article 2 : La société BET Alphasol versera au CHRU de Nîmes la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société BET Alphasol, au centre hospitalier universitaire de Nîmes, à la société WSP France, à la société Technip Energies France, à la société François Fondeville, aux sociétés d'architecture Michel Beauvais, Arche Med, et Tourre Sanchis Architectes, au bureau de contrôle Véritas et à la société Bureau Véritas construction.
Délibéré après l'audience du 8 février 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Boyer, présidente,
M. Chaussard, premier conseiller,
M. Chevillard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.
Le rapporteur,
F. CHEVILLARD
La présidente,
C. BOYER
La greffière,
F. DESMOULIÈRES
La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2000101
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026