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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2100649

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2100649

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2100649
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP PHILIPPE GRILLON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 24 février, 23 mars et 15 juillet 2021, Mme B D et M. C D, représentés par Me Furioli-Beaunier, demandent au tribunal, en leur nom propre comme en celui de leur enfant mineure A D :

1°) de condamner le centre hospitalier de Carpentras à leur verser une somme totale de 200 000 euros en réparation des préjudices subis par les parents du fait de la prise en charge de Mme D lors du suivi de sa grossesse avant la naissance de l'enfant A ;

2°) de condamner cet établissement à leur verser, à titre provisionnel, une somme de 50 000 euros correspondant aux dépenses de soins et d'aménagement non prises en charge au titre de la solidarité nationale ;

3°) d'ordonner une expertise afin d'estimer l'importance du handicap de l'enfant, de ses besoins présents et futurs et des préjudices moraux, physique et économique des parents ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur enfant A est née le 15 mars 2019 porteuse d'une malformation cérébrale, consistant en l'absence de corps calleux ;

- le suivi de la grossesse a été réalisé au centre hospitalier de Carpentras exclusivement par une sage-femme échographiste qui a commis une erreur de diagnostic en ne décelant pas cette malformation cérébrale importante qui handicape lourdement l'enfant ;

- cette erreur s'est traduite pour les parents par une perte de chance d'être mis en mesure de décider une interruption médicale de grossesse ;

- les parents sont fondés à obtenir 50 000 euros chacun, soit au total 100 000 euros, en réparation de leur préjudice moral ;

- ils sont également fondés à obtenir 50 000 euros chacun, soit au total 100 000 euros, en réparation de leur préjudice économique ;

- leur enfant polyhandicapée nécessite des soins constants, actuels et futurs, restant à préciser par une expertise médicale, de même que les préjudices qui en découlent pour les parents ;

- dans l'attente ils sont fondés à demander, en leur nom propre comme en celui de l'enfant, une provision d'un montant de 50 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2021, le centre hospitalier de Carpentras, représenté par Me Grillon, conclut au rejet de la requête, et subsidiairement ne s'oppose pas à une mesure d'expertise.

Il soutient :

- à titre principal, qu'en l'absence de démonstration d'une faute caractérisée, sa responsabilité ne peut être engagée ;

- subsidiairement, que la prise en charge des préjudices liés au handicap de l'enfant relève de la solidarité nationale, et non de la responsabilité de l'établissement ;

- qu'il en résulte que la demande de provision pour l'enfant doit être rejetée ;

- qu'une expertise ne présenterait une utilité que si elle avait pour objet de déterminer : si la pathologie de l'enfant état décelable lors des échographies ; l'étendue des préjudices subis par ses parents ; le taux de perte de chance pour les parents de recourir une interruption de grossesse ; si la pathologie présentée permettait d'envisager une interruption volontaire ou thérapeutique de grossesse.

Par une lettre, enregistrée le 8 avril 2021, le pôle inter-caisses de la caisse primaire d'assurance maladie des Hautes-Alpes fait valoir qu'il n'est pas en mesure de produire à ce stade un relevé de débours et qu'il ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Baccati,

- et les conclusions de Mme Lellig, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a donné naissance le 15 mars 2019 à une enfant prénommée A, au centre hospitalier de Carpentras qui avait réalisé le suivi de la grossesse. Autour de l'âge d'un mois et demi, l'enfant a manifesté des troubles d'épilepsie et a subi plusieurs hospitalisations, au terme desquelles ont été diagnostiqués, successivement, une agénésie totale du corps calleux associée à une micropolygyrie, une encéphalopathie épileptique pharmaco-résistante, et un syndrome de West. L'enfant désormais âgée de quatre ans suit un traitement à base de plusieurs antiépileptiques et de corticoïdes, et, lourdement handicapée, s'est vu reconnaître un taux d'incapacité supérieur à 80 %.

Sur la responsabilité et les préjudices :

2. Aux termes de l'article L. 114-5 du code de l'action sociale et des familles : " Nul ne peut se prévaloir d'un préjudice du seul fait de sa naissance./ La personne née avec un handicap dû à une faute médicale peut obtenir la réparation de son préjudice lorsque l'acte fautif a provoqué directement le handicap ou l'a aggravé, ou n'a pas permis de prendre les mesures susceptibles de l'atténuer./ Lorsque la responsabilité d'un professionnel ou d'un établissement de santé est engagée vis-à-vis des parents d'un enfant né avec un handicap non décelé pendant la grossesse à la suite d'une faute caractérisée, les parents peuvent demander une indemnité au titre de leur seul préjudice. Ce préjudice ne saurait inclure les charges particulières découlant, tout au long de la vie de l'enfant, de ce handicap. La compensation de ce dernier relève de la solidarité nationale. ".

3. Il résulte de l'instruction que lors du suivi de la grossesse de Mme D, une sage-femme a réalisé les examens d'échographie obstétricale des 2ème et 3ème trimestres, respectivement les 19 novembre 2018 et 29 janvier 2019, en concluant à une bonne vitalité et à une croissance satisfaisantes du fœtus, ainsi qu'à l'absence d'éléments morphologiques inhabituels. En particulier, si le premier des deux comptes-rendus fait état de conditions d'examen difficiles sous l'effet de l'échogénicité de la paroi maternelle, tous deux relèvent en des termes identiques, quant au bilan morphologique du cerveau : " Structures médianes en place. Cavum du septum pellucidum visualisé. Fosse postérieure, cervelet et ventricules latéraux sont d'aspect habituel ". Par ailleurs, un examen cérébral d'imagerie par résonance magnétique, réalisé le 31 mai 2019 après l'apparition des troubles de l'enfant, a permis d'établir que celle-ci présente une agénésie du corps calleux presque totale et une micropolygyrie fronto-pariétale.

4. Si M. et Mme D font valoir que dans le suivi de la grossesse le centre hospitalier de Carpentras a commis une faute ayant occasionné des préjudices pour eux-mêmes et pour l'enfant, les pièces produites ne permettent pas d'apprécier si Mme D a bénéficié d'une prise en charge adaptée à son état de santé. Et particulier, le document de vulgarisation médicale extrait d'un site internet, selon lequel l'agénésie du corps calleux peut être décelée lors des échographies des 2ème et 3ème trimestre, ne permet pas à lui seul, en l'état de l'instruction, de déterminer si l'établissement a commis un manquement dans la réalisation de ces examens. L'étendue des conséquences dommageables invoquées n'est pas davantage décrite par les pièces du dossier.

5. Par conséquent, le tribunal est dans l'incapacité de vérifier les conditions d'engagement et l'étendue de la responsabilité du centre hospitalier de Carpentras à raison de la faute dans sa prise en charge invoquée par Mme D. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'ordonner une expertise médicale complète, à réaliser par un expert en échographie obstétricale, au contradictoire du centre hospitalier et de la caisse primaire d'assurance maladie, et de réserver tous droits et moyens des parties dans cette attente.

Sur la demande de provision :

6. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

7. En l'état actuel du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 5 et compte tenu notamment de l'incertitude quant à l'existence d'une faute de l'établissement de santé, il n'y a pas lieu d'allouer une provision aux requérants.

D E C I D E :

Article 1 er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions indemnitaires de M. et de Mme D, procédé à une expertise médicale en présence du centre hospitalier intercommunal de Carpentras et de la caisse primaire d'assurance maladie des Hautes-Alpes, pôle inter-caisses.

Article 2 : L'expert spécialisé en obstétrique sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-1 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert aura pour mission :

1°) de se faire communiquer tous les documents médicaux utiles à sa mission, d'examiner l'enfant A D et de décrire son état actuel et son évolution passée comme prévisible ;

2°) de dire si la prise en charge de la mère Mme B D au centre hospitalier de Carpentras a été attentive, diligente et conforme aux règles de l'art et données acquises de la science à l'époque des faits, notamment en ce qui concerne les examens et diagnostics réalisés au cours du suivi de la grossesse ;

3°) d'analyser de façon détaillée et motivée la nature des erreurs, imprudences, maladresses, manques de précaution nécessaires, négligence ou autres défaillances potentiellement relevées et en décrire les conséquences, au regard notamment du défaut de détection de l'absence de corps calleux, de la qualification des professionnels de santé qui ont assuré le suivi de la grossesse, et de la marge d'erreur inhérente au examens échographiques prénataux ;

4°) de déterminer le caractère direct et certain du lien de causalité entre une éventuelle faute du centre hospitalier de Carpentras et l'éventuelle perte de possibilité pour les parents d'envisager une interruption médicale de grossesse ;

6°) de décrire tous les soins nécessités par l'état de santé l'enfant A D et leur incidence quant aux préjudices invoqués par les parents ;

7°) de dire si l'état de santé l'enfant A D est consolidé et, dans l'affirmative, d'en fixer la date ; dans la négative de dire si un nouveau traitement est envisageable et/ou prévu et l'évolution prévisible des nécessités de sa prise en charge, notamment par les parents ;

8°) de déterminer l'ensemble des préjudices subis les parents, en lien avec les fautes éventuellement commises dans la prise en charge de Mme D, à l'exception de tout état antérieur ou de toute cause étrangère ou pathologies intercurrentes ;

9°) de donner au tribunal tout autre élément d'information qu'il estimera utile.

Article 4 : L'expert pourra faire appel à un sapiteur après avoir sollicité une autorisation auprès du tribunal.

Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification de l'ordonnance prévue à l'article 2 et en notifiera copie aux parties conformément à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 6 : L'expertise sera réalisée au contradictoire de M. et Mme D, du centre hospitalier de Carpentras et de la caisse primaire d'assurance maladie des Hautes-Alpes, pôle inter-caisses.

Article 7 : Les frais et honoraires dus à l'expert sont réservés pour y être statué en fin d'instance et seront taxés ultérieurement par ordonnance du président du tribunal, conformément à l'article R. 621-11 du code de justice administrative.

Article 8 : La demande de provision présentée par les M ; et Mme D est rejetée.

Article 9 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 10 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme C et B D, au centre hospitalier de Carpentras et à la caisse primaire d'assurance maladie des Hautes-Alpes, pôle inter-caisses.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Parisien, premier conseiller,

M. Baccati, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2023.

Le rapporteur,

J. BACCATI

Le président,

P. PERETTILe greffier,

D. BERTHOD

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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