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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2100951

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2100951

mardi 31 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2100951
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation3ème chambre
Avocat requérantSZWARC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 mars et 10 novembre 2021, Mme B A, représentée par Me Szwarc, demande au tribunal :

1°) de condamner l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à réparer les préjudices qu'elle a subis du faire de sa contamination, d'origine transfusionnelle, par le virus de l'hépatite C ;

2°) à cet effet, d'ordonner une expertise ;

3°) de lui accorder une provision d'un montant de 20 000 euros, à valoir sur la réparation de ses préjudices, et une provision de 5 000 euros, au titre de l'article R. 541-1 du code de justice administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- hospitalisée en 1985 au centre hospitalier de l'Hôtel-Dieu (Marseille) à la suite de graves brûlures, elle a reçu plusieurs transfusions sanguines, dont elle prouve la matérialité par des témoignages, un compte-rendu médical, et un certificat médical ;

- elle a découvert fortuitement en 2016 sa contamination par le virus de l'hépatite C ;

- elle est atteinte par une hépatite fibro-inflammatoire de stade II qui nécessite des soins et lui occasionne une anxiété, justifiant qu'une provision lui soit allouée dans l'attente d'une expertise qui devra déterminer l'étendue de ses préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 octobre 2021, l'ONIAM, représenté par Me Fitoussi, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, faute d'un appel en cause des organismes sociaux auxquels Mme A est affiliée ;

- la requérante ne rapporte pas la preuve, qui lui incombe, qu'elle a reçu des transfusions de produit sanguins ;

- la mesure d'expertise demandée est dépourvue d'utilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Baccati,

- les conclusions de Mme Lellig, rapporteure publique,

- et les observations de Me Barral, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. En 1985, Mme A, alors âgée de 23 ans, a été hospitalisée au centre hospitalier de l'Hôtel-Dieu de Marseille après avoir été grièvement blessée dans l'explosion d'une canalisation de gaz survenue dans son appartement. En 2016, sa contamination par le virus de l'hépatite C a été fortuitement découverte à l'occasion d'un examen médical. Mme A, qui impute cette contamination à des transfusions sanguines reçues lors de son hospitalisation de 1985, demande au tribunal de condamner l'ONIAM à réparer les préjudices subis, au titre de la solidarité nationale.

Sur l'appel en cause de la caisse de sécurité sociale :

2. Le huitième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale impose aux victimes ou à leurs ayants droits d'appeler les caisses de sécurité sociale auxquelles la victime est ou était affiliée en déclaration de jugement commun ou réciproquement. Il appartient au juge administratif, qui dirige l'instruction, d'assurer, en tout état de la procédure, le respect de ces dispositions. Ainsi, le tribunal administratif, saisi par la victime ou par la caisse d'une demande tendant à la réparation du dommage corporel par l'auteur de l'accident, doit appeler en la cause, selon le cas, la caisse ou la victime.

3. En l'espèce, la caisse primaire d'assurance maladie du Gard, à laquelle Mme A est affiliée, a été appelée dans la cause le 23 novembre 2021, alors, au demeurant, que la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ne constitue pas un motif d'irrecevabilité de la requête.

Sur l'obligation de l'ONIAM au titre de la solidarité nationale :

4. En application de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique, les victimes de préjudices résultant de la contamination par le virus de l'hépatite C causée par une transfusion de produits sanguins sont indemnisées au titre de la solidarité nationale par l'ONIAM.

5. Aux termes de l'article 102 de la loi du 4 mars 2002 relative au droit des malades et à la qualité du système de santé : " En cas de contestation relative à l'imputabilité d'une contamination par le virus de l'hépatite C antérieure à la date d'entrée en vigueur de la présente loi, le demandeur apporte des éléments qui permettent de présumer que cette contamination a pour origine une transfusion de produits sanguins labiles ou une injection de médicaments dérivés du sang. Au vu de ces éléments, il incombe à la partie défenderesse de prouver que cette transfusion ou cette injection n'est pas à l'origine de la contamination. Le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. Le doute profite au demandeur. () ". La présomption légale instituée par ces dispositions s'applique à la relation de cause à effet entre une transfusion sanguine et la contamination par le virus de l'hépatite C ultérieurement constatée mais ne concerne pas l'existence même de la transfusion. Il incombe donc au demandeur d'établir l'existence de la transfusion qu'il affirme avoir subie conformément aux règles de droit commun gouvernant la charge de la preuve devant le juge administratif. Cette preuve peut être apportée par tout moyen et est susceptible de résulter, notamment dans l'hypothèse où les archives de l'hôpital ou du centre de transfusion sanguine ont disparu, de témoignages et d'indices concordants dont les juges du fond apprécient souverainement la valeur.

6. Il résulte de l'instruction que Mme A a découvert fortuitement sa contamination par le virus de l'hépatite C, en 2016, lors de la réalisation d'un examen médical préalable à une intervention chirurgicale. Elle impute cette contamination à des transfusions sanguines reçues en 1985 au centre hospitalier de l'Hôtel-Dieu de Marseille, où elle a été admise après avoir été grièvement blessée dans une explosion de gaz survenue dans son appartement. Le centre hospitalier universitaire de Marseille et l'Etablissement français du sang n'ont pas été en mesure de confirmer ou d'infirmer la matérialité des transfusions, compte tenu de l'ancienneté des faits. Toutefois, Mme A fait valoir les témoignages de son père, de son frère et d'une amie, qui attestent des transfusions réalisées au cours de cette hospitalisation. Ces témoignages sont corroborés par deux correspondances médicales faisant état de " très nombreuses transfusions " et de " transfusions multiples en 1985 ", dans un contexte de graves brûlures, à hauteur non contestée de 85 % de la surface corporelle dont 45 % au troisième degré, crédibilisant le recours à des transfusions multiples. Dans ces conditions, Mme A doit être regardée comme apportant la preuve de la matérialité de ces transfusions. L'ONIAM, se bornant à contester cette matérialité, ne combat pas efficacement la présomption légale en résultant.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander son indemnisation au titre de la solidarité nationale sur le fondement des dispositions mentionnées au point 4.

8. Toutefois, si Mme A justifie avoir développé une hépatite C de stade II avec fibrose, en l'état de l'instruction le tribunal est dans l'incapacité de vérifier l'étendue de la réparation qui doit être mise à la charge de l'ONIAM. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'ordonner une expertise médicale complète, à réaliser par un expert hépatologue, au contradictoire de l'ONIAM et de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Hérault, pôle inter-caisse, et de réserver tous droits et moyens des parties dans cette attente.

Sur les demandes de provision :

9. D'une part, Mme A ne peut utilement se prévaloir devant le juge du fond des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, applicables aux procédures de référé.

10. D'autre part, le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

11. En l'état actuel du dossier, et compte tenu notamment de l'imprécision de la demande quant à la nécessité de soins et l'anxiété alléguées, il n'y a pas lieu d'allouer une provision à Mme A.

D E C I D E :

Article 1 er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions indemnitaires de Mme A, procédé à une expertise médicale en présence de l'ONIAM et de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Hérault, pôle inter-caisses.

Article 2 : L'expert spécialisé hépatologie sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-1 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert aura pour mission :

1°) de se faire communiquer tous les documents médicaux utiles à sa mission, d'examiner Mme A et de décrire son état actuel et son évolution passée comme prévisible ;

2°) de décrire l'état de santé passé de Mme A et son évolution ;

3°) de fixer une date de consolidation ou de stabilisation ;

4°) de déterminer, en les chiffrant précisément, les préjudices subis par Mme A du fait de son état de santé depuis sa contamination par le virus de l'hépatite C notamment et le cas échéant :

- les préjudices patrimoniaux, temporaires et permanents, soit les dépenses de santé et frais futurs restés à sa charge, l'assistance par une tierce personne, les répercussions sur l'activité professionnelle et/ou sa retraite ;

- les préjudices extrapatrimoniaux, temporaires et permanents, soit le déficit fonctionnel temporaire et permanent, total et partiel, la durée de la période d'incapacité temporaire totale ou partielle, les souffrances endurées, le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel, le préjudice d'établissement, tous autres préjudices pouvant être constatés ;

5°) de distinguer, parmi ces préjudices, ceux imputables de manière directe, certaine et exclusive à l'hépatite C et ceux imputables, dans les mêmes conditions, à d'autres causes ; dans le cas où les préjudices auraient plusieurs causes ou/et où Mme A aurait perdu une chance de les éviter, indiquer la part de ces préjudices ou/et le taux de perte de chance de les éviter imputable à chacune des circonstances en présence.

Article 4 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification de l'ordonnance prévue à l'article 2 et en notifiera copie aux parties conformément à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 5 : : Les frais et honoraires dus à l'expert sont réservés pour y être statué en fin d'instance et seront taxés ultérieurement par ordonnance du président du tribunal, conformément à l'article R. 621-11 du code de justice administrative.

Article 6 : Les demandes de provision présentées par Mme A sont rejetées.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, ainsi qu'à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Hérault, pôle inter-caisses.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Parisien, premier conseiller,

M. Baccati, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2023.

Le rapporteur,

J. BACCATI

Le président,

P. PERETTI

La greffière,

I. MASSOT

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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