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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2101042

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2101042

mardi 31 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2101042
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation3ème chambre
Avocat requérantCOMBE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 1er avril 2021 et le 9 décembre 2022, Mme A B, représentée par Me Combe, demande au tribunal de condamner l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser une somme totale de 221'850 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis à la suite de sa prise en charge à partir du 14 juillet 2015 par le centre hospitalier (CH) de Mende.

Elle soutient que :

- elle a été victime de dommages consécutifs à un accident médical non fautif, tenant à l'impossibilité de diagnostiquer le développement d'un cancer du côlon droit et transverse à évolution atypique ;

- l'évolution de cette pathologie aurait été réduite si le diagnostic avait été réalisé rapidement ;

- cet accident médical atteint le seuil de gravité, prévu par le II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique ;

- ses préjudices s'établissent ainsi : pertes de gains professionnels actuels : 11 050 euros ; pertes de gains professionnels futurs : 186 000 euros ; déficit fonctionnel temporaire : 800 euros ; souffrances endurées : 3 500 euros ; préjudice moral : 6 500 euros ; déficit fonctionnel permanent : 12 000 euros ; préjudice esthétique permanent ; 2 000 euros ;

- le rapport d'expertise, en précisant que l'impossibilité médicale à faire un diagnostic serait à discuter dans la cadre d'une demande d'indemnisation, n'est entaché d'aucune nullité.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 novembre 2021 et 23 décembre 2022, l'ONIAM, représentée par Me Fitoussi, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre liminaire, il y a lieu de constater la nullité du rapport d'expertise du 14 février 2021, dès lors que l'expert a dépassé les limites de la mission qui lui était impartie par le tribunal ;

- les faits invoqués ne sont pas constitutifs d'un accident médical non fautif, ; les conditions de son intervention, cumulativement prévues par le II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, ne sont donc pas satisfaites ;

- en tout état de cause, le retard dans la prise en charge du cancer est resté sans incidence sur son évolution.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 février 2019.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Baccati,

- les conclusions de Mme Lellig, rapporteure publique,

- et les observations de Me Combe, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, alors âgée de 58 ans, a été hospitalisée à plusieurs reprises à partir du 14 juillet 2015, notamment au centre hospitalier de Mende, à raison d'importants troubles digestifs dont l'origine n'a pu être déterminée. Le 17 août 2018, un examen coloscopique réalisé au CHU de Montpellier a révélé deux formations suspectes. Une colectomie puis un examen anatomopathologique, pratiqués les 22 et 28 août suivants, ont révélé que ces formations correspondaient à des adénocarcinomes. En présence de métastases hépatiques et pulmonaires, Mme B a subi une lobectomie, le 19 décembre 2018, et un traitement par chimiothérapie, à partir du 20 février 2019. Elle demande au tribunal condamner l'ONIAM à réparer, au titre de la solidarité nationale, les conséquences dommageables de l'accident médical non fautif dont elle estime avoir été la victime. Le rapport de l'expertise médicale, ordonnée par le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes, a été rendu le 14 février 2020.

Sur l'expertise :

2. Par une ordonnance n° 1902177 du 15 octobre 2019, le tribunal a ordonné une expertise aux fins de déterminer, notamment, si les diagnostics établis, le suivi et les soins prodigués à Mme B ont été consciencieux attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, s'ils ont été adaptés à son état de santé et exécutés conformément aux règles de l'art, de réunir tous les éléments afin de déterminer si des fautes ont été commises lors de ces prises en charge, et de donner tous les éléments d'appréciation utiles sur les responsabilités encourues et les préjudices subis. Après avoir apporté, dans son rapport du 14 février 2020, les réponses aux questions qui lui étaient posées par le tribunal, l'expert conclut en indiquant : " Bien que la situation de la patiente ne corresponde pas " stricto sensu " aux critères d'éligibilité à indemnisation au titre de l'article L1142-1 du Code de Santé Publique, on peut considérer que la patiente a été victime d'une impossibilité médicale à faire un diagnostic précoce de sa maladie qui devrait faire discuter une indemnisation. ". Si cette appréciation excède le champ de la mission fixée par le tribunal, elle n'est pas, par elle-même, de nature à entacher l'expertise d'une irrégularité. Le moyen, tiré par l'ONIAM de la nullité de cette expertise, doit donc être écarté.

Sur la responsabilité :

3. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient () lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ". Selon l'article D. 1142-1 du même code : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence. ". Il résulte de ces dispositions que l'ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état. La condition d'anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d'un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès.

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise, que Mme B présentait un cancer du côlon à évolution insidieuse et que ce cancer, qui était à l'origine de ses troubles digestifs, n'a pu être révélé qu'à un stade métastatique lors d'examens et interventions réalisés au CHU de Montpellier à partir du 17 août 2018. La circonstance que ce diagnostic d'une pathologie préexistante n'a pu être posé avant ces examens et interventions, au CHU de Montpellier, présente le caractère d'un échec thérapeutique, et non celui d'un accident médical au sens et pour l'application du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Au surplus, si la requérante fait valoir que l'évolution métastatique aurait été nécessairement réduite avec un diagnostic plus rapide, elle ne produit aucun élément médical au soutien de cette affirmation, alors que l'expert a relevé, au contraire, que le différé du diagnostic, limité à trois mois, est resté sans incidence sur le pronostic, et ainsi, sans conséquence sur son état de santé. Dans ces conditions, la situation de Mme B ne peut être regardée comme entrant dans le champ des dispositions précitées du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais d'expertise :

6. Mme B étant bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre les frais de l'expertise à la charge définitive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1 er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les frais de l'expertise sont mis à la charge définitive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Combe et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Parisien, premier conseiller,

M. Baccati, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2023.

Le rapporteur,

J. BACCATI

Le président,

P. PERETTI

La greffière,

I. MASSOT

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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