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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2102004

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2102004

jeudi 20 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2102004
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantRAYNAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juin 2021, M. A B, représenté par Me Raynal, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 février 2021 et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison des conditions d'accueil et de vie réservées aux familles des anciens supplétifs de l'armée française et plus particulièrement, en ce qui le concerne, au sein du camp de Saint-Maurice l'Ardoise de sa naissance le 26 mai 1969 jusqu'au 18 août 1975, date de la fermeture de ce camp ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

- il est fondé à engager la responsabilité de l'Etat du fait des conditions indignes d'accueil et de vie qui lui ont été réservées, au sein du camp de Saint-Maurice l'Ardoise du 26 mai 1969, date de sa naissance, jusqu'au 18 août 1975, date de la fermeture de ce camp ; ses conditions de vie, sont à l'origine de séquelles physiques, caractérisées par une déformation du 5ème orteil droit, et morales ; il a été privé d'instruction, et a perdu une chance d'être scolarisé normalement, d'obtenir un diplôme et de s'insérer professionnellement avec les meilleures qualifications professionnelles ;

- les conditions dans lesquelles il a vécu enfant au sein du camp de Saint-Maurice l'Ardoise sont à l'origine de préjudices physique et moral et de troubles dans ses conditions d'existence ;

- ces préjudices doivent être évalués à hauteur de 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 décembre 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la créance en litige est prescrite en application de la loi du 31 décembre 1968 ;

- M. B a adressé une demande de réparation à la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis le 15 avril 2022.

Le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale a été accordé à M. B par une décision du 16 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la décision n° 2012-256 QPC du 18 juin 2012 du Conseil constitutionnel ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Chamot, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant français né le 26 mai 1969 à Nîmes, a vécu au sein du camp de Saint-Maurice l'Ardoise jusqu'à sa fermeture en 1975. L'intéressé a été reconnu par M. D, ressortissant algérien né en 1917 et ancien supplétif de l'armée française, le 12 avril 1973. Par la présente requête, qui fait suite au rejet implicite de sa demande indemnitaire du 18 février 2021, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison des conditions d'accueil et de vie réservées aux familles des anciens supplétifs de l'armée française.

Sur la prescription quadriennale :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Aux termes de l'article 3 de cette même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ". Aux termes de son article 9 : " Les dispositions de la présente loi sont applicables aux créances nées antérieurement à la date de son entrée en vigueur et non encore atteintes de déchéance à cette même date. Les causes d'interruption et de suspension prévues aux articles 2 et 3, survenues avant cette date, produisent effet à l'égard de ces mêmes créances. ".

3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l'article 3 précité, à compter du 1er janvier de l'année suivante, à la condition qu'à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré.

4. En l'espèce, le fait générateur de la créance dont se prévaut M. B résulte, ainsi qu'il résulte de l'instruction, des conditions indignes dans lesquelles il a vécu, avec sa famille, au sein du camp de Saint-Maurice l'Ardoise sur la période allant du 26 mai 1969 au 18 août 1975. Il résulte de l'instruction que M. B a été en mesure de disposer dès cette époque d'indications suffisantes selon lesquelles un dommage causé à lui-même aurait pu être imputable à l'Etat français du fait des conditions d'accueil indignes dans ce camp entre ces deux dates. Il ne peut ainsi être légitimement regardé comme ayant été dans l'ignorance de la créance, dont le point de départ de la prescription ne saurait être la survenance de décisions du juge administratif ayant fait droit à des actions en responsabilité dirigées contre l'Etat par des personnes placées dans des situations similaires à celles de M. B, de telles décisions juridictionnelles ne constituant pas le fait générateur de la créance dont M. B demande l'indemnisation. Dès lors que rien ne faisait obstacle à ce que les préjudices causés à M. B soient mesurés dès qu'ils ont été subis, lors de son hébergement au camp de Saint-Maurice l'Ardoise, et à tout le moins à compter du jour où il a quitté ce dernier durant l'année 1975, le ministre des armées est fondé à soutenir qu'en application des dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968, la créance dont se prévaut le requérant était prescrite à la date de la réclamation préalable, présentée pour la première fois le 19 février 2020.

5. Il résulte de ce qui précède, sans préjudice de la saisine de la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, que les conclusions indemnitaires de M. B doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce soit mise à la charge de l'Etat la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 30 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Corneloup, présidente de la 2ème chambre,

Mme Galtier, première conseillère,

M. Chevillard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 avril 2023.

Le rapporteur,

F. C

La président de la 2ème chambre,

F. CORNELOUP

La greffière,

F. DESMOULIÈRES

La République mande et ordonne à la préfète du Gard en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2102004

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