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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2102320

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2102320

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2102320
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET CASANOVA ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête est des mémoires, enregistrés les 21 et 29 juillet 2021, ainsi que le 10 octobre 2022 M. C B, représenté par Me Dailly, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Vauvert à lui payer une somme totale de 100 400 euros, avec intérêts et capitalisation, en réparation de ses préjudices ;

2°) de mettre à la charge de cette commune la somme de 4 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et les frais de l'expertise.

Il soutient que :

- la commune de Vauvert a entrepris en 2016 des travaux de réalisation d'un bassin de rétention et de rehausse d'un chemin communal et depuis, en cas de fortes intempéries, sa propriété est inondée ; en outre des difficultés d'accès à sa propriété sont apparues ;

- l'expert mandaté par le tribunal a admis que la surélévation du chemin communal a contribué à ces désordres ;

- la responsabilité de la commune est engagée de ce fait de plein droit ;

- il justifie d'un préjudice anormal et spécial ;

- il n'a commis aucune faute qui serait exonératoire pour la commune ;

- ses préjudices doivent être réparés à la hauteur de 5 400 euros au titre des difficultés d'accès, de 15 000 euros au titre des troubles de jouissance, et de 80 000 euros au titre de la perte de valeur vénale de sa propriété.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 2 février 2022 et 18 avril 2023, la commune de Vauvert, représentée par Me Phelip, conclut :

1°) au rejet de la requête de M. B ;

2°) subsidiairement, à ce que les sociétés Relief GE et Crozel TP soient condamnées à la garantir des condamnations prononcées à son encontre ;

3°) de mettre à la charge de M. B la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

- il n'existe aucun lien de causalité entre les travaux réalisés et les désordres invoqués par M. B ;

- subsidiairement, l'anormalité du préjudice n'est pas caractérisée ;

- le préjudice invoqué au titre de difficultés d'accès est surévalué ; les préjudices pour troubles de jouissance et pour perte de valeur vénale ne sont pas établis ;

- le maître d'œuvre et l'entreprise de travaux ont commis des fautes, à raison desquelles ils doivent être condamnés à garantir la commune des sommes mises à sa charge.

Par des mémoires enregistrés les 22 août 2022 et 27 juillet 2023, la société anonyme (SA) Crozel TP, représentée par Me Delran, demande au tribunal :

1°) de rejeter l'appel en garantie présenté par la commune de Vauvert, subsidiairement, de rejeter la demande de M. B, subsidiairement encore, de condamner le cabinet Relief GE à la relever des condamnations prononcées à son encontre ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Vauvert une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle expose, dans le dernier état de ses écritures, que :

- l'appel en garantie n'est pas motivé ni justifié en droit ;

- elle ne saurait être appelée en garantie dès lors que la réception de l'ouvrage est intervenue sans réserve ;

- elle n'est aucunement à l'origine des dommages ;

- quant à la pente du chemin et ses conséquences hydrauliques, elle s'est bornée à exécuter le marché qui lui était confié ;

- quant aux difficultés d'accès, celles-ci procèdent du réaménagement du portail d'entrée réalise par M. B, et non des travaux qu'elle a elle-même réalisés.

Par des mémoires enregistrés les 18 octobre 2022 et 7 juin 2023, la société d'exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) Relief GE, représentée par Me Maingourd, demande au tribunal :

1°) de rejeter l'appel en garantie présenté par la commune de Vauvert, subsidiairement de rejeter tout demande formulée à son encontre, subsidiairement encore, de condamner la société Crozel TP à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Vauvert, M. B ou tout succombant à lui payer une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- si le chemin comporte un dévers en direction de la propriété, ce n'est pas du fait des travaux, qui ont été correctement exécutés, mais sous l'effet du passage des poids-lourds ;

- subsidiairement, les désordres allégués par M. B ne sont pas établis, et elle n'a commis aucune faute, en lien avec ces dommages.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance de taxation des frais d'expertise du 5 mars 2021.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Baccati,

- les conclusions de Mme Lellig, rapporteure publique,

- les observations de Me Delran, représentant la société Crozel TP,

- et les observations de Me Perrot, représentant la société Relief GE.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est propriétaire sur le territoire de la commune de Vauvert d'un ensemble immobilier, dénommé Mas de Cantaïre, où il exerce une activité d'élevage et de commerce de chevaux. A partir de 2016, cette commune a entrepris des travaux de création d'un bassin de rétention d'eaux pluviales, situé à l'opposé du chemin communal qui borde la propriété de M. B. S'estimant victime de désordres qu'il impute à ces travaux et qui consistent à la fois en des venues d'eau et en des difficultés d'accès, M. B a saisi le juge des référés d'une demande d'expertise. Par une ordonnance du 20 août 2019, prise sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes a ordonné une expertise aux fins, notamment, de constater et décrire les désordres affectant la propriété de M. B, de rechercher leur origine et leurs causes, en précisant s'ils sont en lien avec les travaux de réalisation d'un bassin de rétention, de donner tous éléments d'information sur la nature et le coût des travaux susceptibles d'y remédier, sur les responsabilités encourues et sur les préjudices subis. Par une ordonnance du 9 janvier 2020, ces opérations d'expertise ont été étendues au contradictoire de la société Relief GE et de la société Crozel TP. Le rapport de cette expertise a été établi le 2 mars 2021. Par la présente requête, M. C B demande au tribunal de condamner la commune de Vauvert réparer les des préjudices subis.

Sur la responsabilité :

2. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Lorsque le dommage résulte d'un évènement naturel tel qu'un épisode pluvieux, il appartient au juge de rechercher si des ouvrages publics en ont aggravé les effets. Le maître de l'ouvrage ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Ces tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage n'est pas inhérent à l'existence même de l'ouvrage public ou à son fonctionnement et présente, par suite, un caractère accidentel.

3. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'expertise, qu'à une date indéterminée située entre 2011 et la date de réalisation des travaux en litige, M. B a aménagé, sur sa propriété, une entrée qui est formée par deux poteaux et par un portail en retrait du chemin communal. Cette entrée présente ainsi, vue du dessus, l'aspect d'un trapèze dont la grande base jouxte le chemin, et dont la petite base est constituée du portail.

En ce qui concerne les désordres et leur origine :

4. Les dommages consistant en des venues d'eau et des difficultés d'accès des véhicules, subis par M. B qui a la qualité de tiers par rapport à l'ouvrage public de voirie communale, s'analysent comme des dommages permanents liés à la présence de cet ouvrage.

S'agissant des venues d'eau :

5. Selon M. B, le rehaussement du chemin communal expose son entrée à des inondations. Il résulte de l'instruction que les contraintes juridiques et techniques, s'imposant aux travaux d'aménagement du bassin, ont nécessairement entraîné le rehaussement du chemin communal sur une hauteur de 20 à 30 cm, et que, de ce fait, le portail de M. B s'est trouvé placé en contrebas du chemin. Selon l'expert, la pente ainsi créée dans la zone de l'entrée se conjugue avec un léger dévers du chemin vers la propriété de M. B, pour majorer les quantités d'eau susceptibles de s'accumuler en arrière. Les volumes ainsi majorés sont sujets à une grande variabilité, compte tenu de la multiplicité des facteurs en jeu, et l'expert rapporte deux événements d'inondation de cette zone, survenus le 26 janvier 2018 et le 10 février 2021 d'évènements pluvieux intenses. Dans l'ensemble de ces conditions, il y a lieu de considérer que le chemin communal aggrave les effets des accumulations d'eau à l'entrée de la propriété de M. B. Le préjudice ainsi subi par M. B présente un caractère grave et spécial justifiant que sa réparation incombe à la commune de Vauvert.

S'agissant des difficultés d'accès :

6. M. B fait valoir que le rehaussement du chemin a rendu plus difficile l'accès des véhicules à sa propriété.

7. D'une part, ainsi que l'expert a pu le constater lors d'une visite sur place, le 18 février 2020 à l'occasion d'une livraison de foin, la conformation donnée aux lieux par les poteaux et par le portail oblige les poids lourds, voulant se rendre sur la propriété, à réaliser des manœuvres délicates en marche arrière pour entrer, et plus délicates encore en marche avant pour sortir, ces manœuvres étant même devenues impossibles aux véhicules les plus longs, indépendamment de leur garde au sol. Ainsi les difficultés d'accès des poids-lourds, procédant des propres travaux de M. B, sont sans lien avec l'ouvrage public.

8. D'autre part, la pente existante désormais entre le chemin communal et l'entrée oblige certains véhicules légers, de type berline, à manœuvrer à très faible allure en se présentant de biais afin de ne pas toucher le sol à l'arrière ou à l'avant. Le préjudice ainsi subi par M. B pour accéder à sa propriété présente un caractère anormal et spécial justifiant que sa réparation incombe à la commune de Vauvert.

Sur les préjudices :

9. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'expertise, que deux séries de mesures sont de nature à limiter les désordres. Selon l'expert, l'accès des véhicules légers serait amélioré par un reprofilage, au moyen d'un apport de tout-venant, de la pente qui mène à la propriété. Par ailleurs le rehaussement du sol, associé à un nouveau réglage du portail et à une reconstitution de son butoir, permettrait de minorer le risque d'inondation. Le montant de ces travaux est estimé par l'expert à 5 400 euros, qui est la somme demandée par M. B. Le préjudice ainsi établi, en lien direct et certain avec la présence de l'ouvrage et non sérieusement contesté par la commune, sera exactement réparé par l'allocation d'une somme de 5 400 euros.

10. En revanche, la seule attestation peu circonstanciée d'une agence immobilière n'est pas suffisamment probante pour établir l'existence d'un quelconque préjudice de perte de valeur vénale de la propriété, qui serait en lien avec le rehaussement du chemin communal. Par ailleurs, en se bornant à faire valoir la nécessité, au demeurant non établie, de renouveler périodiquement un apport de tout-venant, M. B n'établit pas le trouble de jouissance dont il se prévaut.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander une somme de 5 400 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les appels en garantie :

12. La commune de Vauvert demande à être garantie par les sociétés Relief GE et Crozel TP des condamnations prononcées à son encontre.

13. En premier lieu, aux termes de l'article 1792 du code civil : " Tout constructeur d'un ouvrage est responsable de plein droit, envers le maître ou l'acquéreur de l'ouvrage, des dommages, même résultant d'un vice du sol, qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou qui, l'affectant dans l'un de ses éléments constitutifs ou l'un de ses éléments d'équipement, le rendent impropre à sa destination. / Une telle responsabilité n'a point lieu si le constructeur prouve que les dommages proviennent d'une cause étrangère ". Selon l'article L. 1792-4-1 du même code : " Toute personne physique ou morale dont la responsabilité peut être engagée en vertu des articles 1792 à 1792-4 du présent code est déchargée des responsabilités et garanties pesant sur elle, en application des articles 1792 à 1792-2, après dix ans à compter de la réception des travaux () ".

14. La fin des rapports contractuels entre le maître d'ouvrage et l'entrepreneur, consécutive à la réception sans réserve d'un marché de travaux publics, fait obstacle à ce que, sauf clause contractuelle contraire, l'entrepreneur soit ultérieurement appelé en garantie par le maître d'ouvrage pour des dommages dont un tiers demande réparation à ce dernier, alors même que ces dommages n'étaient ni apparents ni connus à la date de la réception. Il n'en va autrement que dans le cas où la réception n'aurait été acquise à l'entrepreneur qu'à la suite de manœuvres frauduleuses ou dolosives de sa part. Toutefois, si le dommage subi par le tiers trouve directement son origine dans des désordres affectant l'ouvrage objet du marché, la responsabilité de l'entrepreneur envers le maître d'ouvrage peut être recherchée sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs.

15. En l'espèce, il est justifié que les travaux réalisés par la société Crozel TP ont été réceptionnés sans réserve. Cette réception a mis fin aux rapports contractuels entre la commune de Vauvert et cette société. La commune ne soutient pas que le marché public de travaux aurait prévu une extension de la responsabilité contractuelle du constructeur au-delà de la date de réception des travaux, ni n'invoque la circonstance que la réception aurait été acquise à la suite de manœuvres frauduleuses ou dolosives. Enfin, elle ne peut pas se prévaloir de la responsabilité décennale des constructeurs, dès lors que les dommages en cause ne compromettent pas la solidité de l'ouvrage public et ne le rendent pas impropre à sa destination.

16. En second lieu, la réception de l'ouvrage met fin aux rapports contractuels entre le maître d'ouvrage et le maître d'œuvre en ce qui concerne les prestations indissociables de la réalisation de l'ouvrage, au nombre desquelles figurent, notamment, les missions de conception de cet ouvrage.

17. En l'espèce, la réception mentionnée au point 15 a mis fin aux rapports contractuels entre la commune de Vauvert, maître d'ouvrage, et la société Relief GE, maître d'œuvre.

18. Il se déduit de ce qui précède que la commune de Vauvert n'est pas fondée à demander à être garantie par la société Crozel TP ou la société Relief GE.

Sur la réparation :

19. Il résulte de tout ce qui précède que la commune de Vauvert doit être condamnée à verser à M. B la somme de 5 400 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

20. M. B a droit aux intérêts au taux légal sur la somme mentionnée au point précédent à compter du 17 mai 2021, date de réception par la commune de Vauvert de sa demande d'indemnisation préalable, avec capitalisation des intérêts à compter du 18 mai 2022.

Sur les frais liés au litige :

21. Les frais de l'expertise, liquidés et taxes au montant 6 117,78 euros TTC en ce compris le montant de l'allocation provisionnelle accordée par ordonnance du 31 octobre 2019, doivent être mis à la charge définitive de la commune de Vauvert.

22. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Vauvert, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 500 euros à verser à M. B, une somme de 1 500 euros à verser à la société Crozel TP, et une somme de 1 500 euros à verser à la société Relief GE.

D E C I D E :

Article 1 er : La commune de Vauvert est condamnée à payer à M. B une somme de 5 400 euros en réparation de ses préjudices, avec intérêts au taux légal à compter du 17 mai 2021 et capitalisation à compter du 18 mai 2022.

Article 2 : La commune de Vauvert versera, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 500 euros à M. B, une somme de 1500 euros à la société Crozel TP, et une somme de 1 500 euros à la société Relief GE.

Article 3 : Les frais de l'expertise, liquidés et taxes au montant 6 117,78 euros TTC, sont mis à la charge définitive de la commune de Vauvert.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la commune de Vauvert, à la société Crozel TP et à la société Relief GE.

Copie en sera adressée pour information à M. A, expert.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Baccati, premier conseiller.

M. Parisien, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

Le rapporteur,

J. BACCATI

Le président,

P. PERETTILe greffier,

D. BERTHOD

La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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