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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2103899

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2103899

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2103899
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantFROMONT BRIENS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 novembre 2021, la société Brico-Beaucaire, représentée par la SCP Fromont Briens, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 50 682,01 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 9 août 2021, en réparation de ses préjudices résultant de l'illégalité de la décision du 10 mai 2017, par laquelle l'inspecteur du travail de l'unité départementale du Gard de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) Occitanie a implicitement rejeté sa demande d'autorisation de licenciement de M. A, implicitement confirmée le 11 novembre 2017 par le ministre du travail ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'illégalité fautive de la décision du 10 mai 2017, par laquelle l'inspecteur du travail a implicitement rejeté sa demande d'autorisation de licenciement de M. A, et de la décision du 11 novembre 2017 par laquelle le ministre du travail a implicitement rejeté son recours hiérarchique ;

- elle a subi un préjudice financier d'un montant global de 50 682,01 euros constitué par les salaires qu'elle a dû verser à M. A, ainsi que les charges sociales afférentes qu'elle a dû supporter jusqu'au 26 mars 2018, date de licenciement de l'intéressé, déclaré inapte à son poste de travail, par le versement de l'indemnité de congés payés et les charges sociales afférentes, par le versement de l'indemnité de licenciement au salarié, et par les frais d'avocat qu'elle a dû engager pour la défense de ses intérêts.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la décision du 10 mai 2017 n'est pas revêtue d'un caractère nécessairement illégal et que les préjudices allégués par la société requérante ne résultent pas directement et certainement de la décision de refus d'autorisation de licenciement du 10 mai 2017.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Chevillard,

- les conclusions de Mme Vosgien, rapporteure publique,

- et les observations de Me Koch-Scheidt, représentant la société Brico-Beaucaire.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, chef de secteur depuis le 27 octobre 2012 au sein de la société J.G Bricolage, devenue la société Brico-Beaucaire, a été déclaré définitivement inapte à son poste et à tout poste dans l'entreprise par avis de la médecine du travail du 7 juin 2016. Le 6 juillet 2016, M. A s'est porté candidat aux élections des délégués du personnel de la société organisées le 22 juillet 2016 mais n'a pas été élu. Le 22 septembre 2016, l'employeur a convoqué M. A à un entretien préalable à un licenciement pour inaptitude physique, du 4 octobre 2016 et, le 8 octobre 2016, a présenté une demande d'autorisation de licenciement de M. A à l'inspection du travail. Par une décision du 12 décembre 2016, l'autorisation de licenciement de l'intéressé a été refusée au motif de l'absence de recherche sérieuse de reclassement du salarié. La société Brico-Beaucaire a alors formé, devant le ministre du travail, un recours hiérarchique contre cette décision, qui a été rejeté implicitement le 14 juin 2017, puis explicitement par une décision du 5 octobre 2017 fondée sur le même motif. Sur la base de nouveaux éléments concernant l'inaptitude et l'impossibilité de reclasser M. A, son employeur a, par un courrier du 3 mars 2017, présenté une nouvelle demande d'autorisation de licenciement. Cette demande a été implicitement rejetée le 10 mai 2017. L'employeur a, une nouvelle fois, formé un recours hiérarchique le 7 juillet 2017, lequel a été rejeté implicitement le 11 novembre 2017. Le licenciement du salarié est intervenu le 26 mars 2018. Par un jugement du 21 novembre 2019, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté la requête en annulation de la décision autorisant le licenciement du 9 mars 2018 présentée par M. A. Par un courrier du 28 juillet 2021, auquel il n'a pas été répondu, la société Brico-Beaucaire a sollicité de la ministre du travail l'indemnisation de ses préjudices à hauteur de la somme de 50 682,01 euros. Par la présente requête, cette société demande la condamnation de l'Etat à réparer les préjudices qu'elle a subis.

Sur la responsabilité :

2. En application des dispositions du code du travail, le licenciement d'un salarié protégé ne peut intervenir que sur autorisation de l'autorité administrative. L'illégalité de la décision autorisant ou refusant un tel licenciement constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique, quelle que puisse être, par ailleurs, la responsabilité encourue par l'employeur lui-même. Ce dernier est alors en droit d'obtenir la condamnation de l'Etat à réparer le préjudice direct et certain résultant pour lui de cette décision illégale.

3. Pour apprécier le bien-fondé d'une demande tendant à la réparation du préjudice qu'un salarié ou son employeur estime avoir subi du fait du refus de l'inspecteur du travail de se prononcer sur l'autorisation de licenciement demandée par son employeur et motivée par l'inaptitude physique du salarié, le juge est tenu de rechercher si en l'espèce l'autorité administrative aurait pu légalement, si elle n'avait pas illégalement refusé de se prononcer sur la demande d'autorisation de licenciement, autoriser ou rejeter la demande d'autorisation qui lui était soumise, en vérifiant notamment si l'employeur avait sérieusement recherché si l'intéressé pouvait être reclassé.

4. Il résulte de l'instruction que par une décision du 9 mars 2018, la ministre du travail a retiré sa décision implicite née le 11 novembre 2017, annulé la décision implicite de l'inspecteur du travail née le 10 mai 2017 et autorisé la société Brico-Beaucaire à procéder au licenciement de M. A, aux motifs de l'impossibilité de reclassement du salarié et du caractère suffisant des efforts de reclassement de l'employeur. Il résulte également de l'instruction qu'antérieurement aux décisions du 10 mai et du 11 novembre 2017, de nombreuses propositions de reclassement ont été faites à M. A au sein de sa société mais également au sein de celles composant le groupe JMG Finance, dont l'enseigne Mr Bricolage ne faisait pas partie, et que M. A les a refusées en faisant valoir, notamment par un courrier du 17 février 2017, qu'il était inenvisageable qu'il retravaille dans un commerce et qu'envisager une mobilité locale ou nationale lui était impossible. Ainsi, les décisions du 10 mai et du 11 novembre 2017 sont entachées d'illégalité fautive et sont de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

Sur les préjudices et la réparation :

5. En cas de refus illégal de l'autorité administrative de faire droit à une demande d'autorisation de licenciement fondée sur le comportement fautif du salarié protégé, la réalité du préjudice invoqué par l'employeur au titre des salaires et charges sociales supportés à la suite de ce refus peut être regardée comme établie lorsqu'il résulte de l'instruction que les rémunérations versées n'ont pas été la contrepartie d'un travail effectif. Il en est de même lorsque la demande d'autorisation de licenciement est fondée sur l'inaptitude et l'impossibilité de reclassement du salarié concerné.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction et n'est pas contesté que, du fait de l'illégalité commise par l'Etat, la société Brico-Beaucaire a conservé M. A dans ses effectifs, lequel était toutefois inapte à l'exercice de ses fonctions, du 11 mai 2017, date de la décision de l'inspectrice du travail, au 26 mars 2018, date de la notification du licenciement de ce salarié. Il résulte encore de l'instruction, en particulier des bulletins de paie produits, que la société Brico-Beaucaire a versé au salarié la somme totale de 31 305,34 euros au titre des salaires, des cotisations patronales et de l'indemnité de congé payés. Par suite, la société requérante est fondée à réclamer la somme de 31 305,34 euros.

7. En dernier lieu, la société requérante ne démontre pas de lien de causalité direct et certain entre la faute de l'Etat et le versement d'une indemnité de licenciement à M. A d'une part et l'engagement de ses frais d'avocats d'autre part. Par suite, il n'y a pas lieu de réparer ces préjudices.

Sur les intérêts :

8. Le requérant a droit aux intérêts au taux légal sur la somme mentionnée au point 6 à compter du 9 août 2021, date de réception par l'administration de sa demande indemnitaire.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la société Brico-Beaucaire au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera une somme de 31 305,34 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 9 août 2021 à la société Brico-Beaucaire.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à la société Brico-Beaucaire sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Brico-Beaucaire et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

Mme Galtier, première conseillère,

M. Chevillard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

Le rapporteur,

F. CHEVILLARD

La présidente,

C. BOYER

La greffière,

F. DESMOULIÈRES

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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