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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2104059

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2104059

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2104059
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP LEMOINE CLABEAUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 novembre 2021 et 22 août 2022, M. B A, représenté par la SELARL Bénédicte Anav-Arlaud, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Morières-Lès-Avignon à lui verser la somme de 31 993 euros en réparation des conséquences dommageables du recours abusif à des contrats à durée déterminée, de l'absence de requalification de ses contrats de travail en contrat à durée indéterminée et du non-renouvellement de son dernier contrat de travail ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Morières-Lès-Avignon la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- le recours successif à plus d'une cinquantaine de contrats à durée déterminée pour la période du 10 novembre 2010 au 30 juin 2021 est abusif et méconnaît l'article 3 de la loi du 26 janvier 1984 dès lors qu'il a occupé, durant toute cette période, un emploi répondant à un besoin permanent ;

- il aurait dû bénéficier au plus tard le 4 novembre 2016 d'un contrat à durée indéterminée en application de l'article 3-4 de la loi du 26 janvier 1984 ; l'absence de requalification de son contrat de travail est ainsi fautive ;

- la décision de refus de renouvellement de son contrat de travail est illégale et fautive ;

- les fautes commises par la commune lui ont occasionné un préjudice financier dont il est fondé à demander la réparation à hauteur de 6 643,01 euros, des troubles de toute nature dans ses conditions d'existence dont la réparation sera fixée à 14 750 euros et un préjudice moral devant être évalué à la somme de 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juillet 2022, la commune de Morières-Lès-Avignon, représentée par la SCP Lemoine Clabeaut, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucune faute ne lui est imputable et que le requérant n'a subi aucun préjudice.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 88-145 du 15 février 1988 ;

- le décret n° 85-603 du 10 juin 1985 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Chevillard,

-les conclusions de Mme Vosgien, rapporteure publique,

-et les observations de Me Botreau, représentant M. A, et de Me Lorion, représentant la commune de Morières-Lès-Avignon.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été recruté, par contrat à durée déterminée, par la commune de Morières-Lès-Avignon à compter du 10 novembre 2010 en qualité d'adjoint technique en restauration scolaire. Il a ensuite conclu plus de cinquante contrats à durée déterminée avec cette commune jusqu'au 30 juin 2021, pour le remplacement d'autres agents jusqu'à juillet 2015 et en raison d'un surcroit d'activité d'août 2015 au 30 juin 2021. Par un courrier du 8 février 2021, la commune de Morières-Lès-Avignon a informé l'intéressé que son dernier contrat de travail ne serait pas renouvelé. Par un courrier du 26 avril 2021, M. A a contesté cette décision, a fait valoir à la commune qu'elle avait, le concernant, recouru de manière abusive à ces nombreux contrats à durée déterminée et demandé à la commune de reconsidérer sa position, ce qu'elle a refusé de faire par courrier du 14 juin 2021. Par un courrier du 4 août 2021, M. A a formé un recours préalable indemnitaire auprès de la commune, auquel il n'a pas été répondu. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner la commune de Morières-Lès-Avignon à lui verser une somme totale de 31 393 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de fautes qu'il impute à cette collectivité.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne le recours abusif aux contrats à durée déterminée :

2. Aux termes de l'article 3 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale : " Les collectivités et établissements mentionnés à l'article 2 peuvent recruter temporairement des agents contractuels sur des emplois non permanents pour faire face à un besoin lié à : 2° Un accroissement saisonnier d'activité, pour une durée maximale de six mois, compte tenu, le cas échéant, du renouvellement du contrat, pendant une même période de douze mois consécutifs. Aux termes de l'article 3-1 de cette loi : " Par dérogation au principe énoncé à l'article 3 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires et pour répondre à des besoins temporaires, les emplois permanents des collectivités et établissements mentionnés à l'article 2 de la présente loi peuvent être occupés par des agents contractuels pour assurer le remplacement temporaire de fonctionnaires ou d'agents contractuels autorisés à exercer leurs fonctions à temps partiel ou indisponibles en raison d'un congé annuel, d'un congé de maladie, de grave ou de longue maladie, d'un congé de longue durée, d'un congé de maternité ou pour adoption, d'un congé parental ou d'un congé de présence parentale, d'un congé de solidarité familiale ou de l'accomplissement du service civil ou national, du rappel ou du maintien sous les drapeaux ou de leur participation à des activités dans le cadre des réserves opérationnelle, de sécurité civile ou sanitaire ou en raison de tout autre congé régulièrement octroyé en application des dispositions réglementaires applicables aux agents contractuels de la fonction publique territoriale. Les contrats établis sur le fondement du premier alinéa sont conclus pour une durée déterminée et renouvelés, par décision expresse, dans la limite de la durée de l'absence du fonctionnaire ou de l'agent contractuel à remplacer. Ils peuvent prendre effet avant le départ de cet agent. ".

3. Les dispositions précitées subordonnent la conclusion et le renouvellement de contrats à durée déterminée à la nécessité de remplacer des fonctionnaires temporairement ou partiellement indisponibles, ou bien à celle de faire face à un accroissement temporaire d'activité. Elles ne font pas obstacle à ce qu'en cas de renouvellement abusif de contrats à durée déterminée, l'agent concerné puisse se voir reconnaître un droit à l'indemnisation du préjudice éventuellement subi lors de l'interruption de la relation d'emploi, évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s'il avait été employé dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée. Dans cette hypothèse, il incombe au juge, pour apprécier si le recours à des contrats à durée déterminée successifs présente un caractère abusif, de prendre en compte l'ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment la nature des fonctions exercées, le type d'organisme employeur ainsi que le nombre et la durée cumulée des contrats en cause.

4. M. A soutient que la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dès lors que le recours successif à cinquante-six contrats à durée déterminée pour la période du 10 novembre 2010 au 30 juin 2021 est abusif et méconnaît l'article 3 de la loi du 26 janvier 1984 alors qu'il a occupé, durant toute cette période, un emploi répondant à un besoin permanent. Il résulte d'une part de l'instruction que le requérant a été recruté par cinquante-trois contrats successifs sur la période de novembre 2010 à juin 2021, avec quelques périodes d'interruption jusqu'en 2016, avant d'être recruté de manière continue de 2017 à 2021, soit sur plus de dix années pour exercer le même poste d'agent de restauration, à temps plein ou à temps partiel à hauteur de 70%, comme en attestent les arrêtés de recrutement, les bulletins de salaire et le tableau récapitulatif des contrats conclus, produit par le requérant et non contesté en défense. Si la commune fait valoir que le recours successif aux contrats à durée déterminée était justifié par l'intérêt du service compte tenu des incertitudes liées à son organisation l'empêchant de recruter en contrat à durée indéterminée, elle n'apporte aucune précision ni justificatif à l'appui de ses allégations. Ainsi, pour la période concernée, de novembre 2010 au 30 juin 2021, cette dernière a recouru de manière abusive à des contrats à durée déterminée et a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne les autres fautes imputées à la collectivité :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 3-3 de la même loi : " () des emplois permanents peuvent être occupés de manière permanente par des agents contractuels dans les cas suivants : / 1° Lorsqu'il n'existe pas de cadre d'emplois de fonctionnaires susceptibles d'assurer les fonctions correspondantes ; / 2° Pour les emplois du niveau de la catégorie A lorsque les besoins des services ou la nature des fonctions le justifient () / 3° Pour les emplois de secrétaire de mairie des communes de moins de 1 000 habitants () / 4° Pour les emplois à temps non complet des communes de moins de 1 000 habitants (), lorsque la quotité de temps de travail est inférieure à 50 % ; / 5° Pour les emplois des communes de moins de 2 000 habitants () dont la création ou la suppression dépend de la décision d'une autorité qui s'impose à la collectivité () en matière de création, de changement de périmètre ou de suppression d'un service public. / Les agents ainsi recrutés sont engagés par contrat à durée déterminée d'une durée maximale de trois ans. Ces contrats sont renouvelables par reconduction expresse, dans la limite d'une durée maximale de six ans. / Si, à l'issue de cette durée, ces contrats sont reconduits, ils ne peuvent l'être que par décision expresse et pour une durée indéterminée. ". L'article 3-4 précise enfin en son II que : " Tout contrat conclu ou renouvelé pour pourvoir un emploi permanent en application de l'article 3-3 avec un agent qui justifie d'une durée de services publics de six ans au moins sur des fonctions relevant de la même catégorie hiérarchique est conclu pour une durée indéterminée. / () ".

6. M. A soutient que la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en l'absence de requalification de son contrat en contrat à durée indéterminée à compter du 4 novembre 2016 en application de l'article 3-4 de la loi du 26 janvier 1984. Toutefois, l'intéressé ne démontre pas que ces contrats auraient été conclus dans l'une quelconque des hypothèses visées à l'article 3-3 cité au point précédent, figurant auparavant du quatrième au sixième alinéas de son article 3. Ainsi, il ne saurait prétendre au bénéfice du dernier alinéa de cet article 3-3, dont les dispositions prévoient qu'au-delà de six ans, les contrats conclus en application de cet article sont reconduits par décision expresse et pour une durée indéterminée. Par suite, Il n'est pas fondé à soutenir que la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

7. En second lieu, M. A soutient que la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en l'absence de renouvellement de son dernier contrat de travail. Il résulte de l'instruction que cette absence de renouvellement est intervenue au motif que le surcroit d'activité n'était plus justifié. Toutefois, la commune ne produit aucun élément de nature à justifier un tel motif. Par suite, M. A est fondé à soutenir que cette dernière a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne renouvelant pas son dernier contrat de travail.

Sur les préjudices et la réparation :

8. En premier lieu, le préjudice financier subi par M. A doit être évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s'il avait été employé dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée.

9. Aux termes du premier alinéa de l'article 45 du décret du 15 février 1988, applicable en l'espèce, pris pour l'application de l'article 136 de la loi du 26 janvier 1984 précitée : " La rémunération servant de base au calcul de l'indemnité de licenciement est la dernière rémunération nette des cotisations de la sécurité sociale et, le cas échéant, des cotisations d'un régime de prévoyance complémentaire, effectivement perçue au cours du mois civil précédant le licenciement. Elle ne comprend ni les prestations familiales, ni le supplément familial de traitement, ni les indemnités pour travaux supplémentaires ou autres indemnités accessoires. ". En vertu des dispositions de l'article 46 de ce même décret, l'indemnité de licenciement est égale à la moitié de la rémunération de base définie à l'article 45 de ce même décret pour chacune des douze premières années de services, au tiers de la même rémunération pour chacune des années suivantes, sans pouvoir excéder douze fois la rémunération de base.

10. Il résulte de l'instruction que la rémunération de base devant être prise en compte pour le calcul de l'indemnité qui lui est due, nette des cotisations de la sécurité sociale et sans y inclure les indemnités accessoires, s'élève en l'espèce à la somme mensuelle de 1 207,81 euros. Eu égard au nombre d'années, entre novembre 2010 et juin 2021, durant lesquelles M. A a exercé ses fonctions d'assistant technique territorial au sein de la commune de Morières-Lès-Avignon, le préjudice résultant pour le requérant de la perte de cet avantage financier doit ainsi être évalué à la somme de 6 643 euros.

11. En deuxième lieu, lorsqu'un agent public sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de la décision de ne pas renouveler son contrat ou de le modifier substantiellement sans son accord, il appartient au juge de plein contentieux, forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, de lui accorder une indemnité versée pour solde de tout compte, qui a pour objet de réparer le préjudice financier de l'intéressé, et déterminée en tenant compte notamment de la nature et de la gravité de l'illégalité, de l'ancienneté de l'intéressé, de sa rémunération antérieure, et des troubles dans ses conditions d'existence.

12. Il résulte de l'instruction que M. A, qui avait soixante-cinq ans au terme de son contrat conclu avec la commune de Morières-Lès-Avignon, a exercé ses fonctions pendant une durée de dix ans au sein du service de restauration scolaire et percevait un revenu net mensuel de 1 207,81 euros ainsi qu'il a été dit. Compte tenu du montant de ce salaire, l'intéressé peut prétendre à une indemnité de 12 071 euros correspondant à un mois de salaire pour chacune des dix années d'ancienneté dont il justifiait à cette date, portée à un montant forfaitaire de 14 000 euros valant solde de tout compte et incluant son préjudice moral compte tenu de son âge et du peu de perspective de retrouver un emploi.

13. Il résulte de ce qui précède que la commune de Morières-Lès-Avignon doit être condamnée à verser à M. A la somme de 20 643 euros.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme que la commune de Morières-Lès-Avignon demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune Morières-Lès-Avignon la somme de 1 200 euros à verser à M. A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Morières-Lès-Avignon est condamnée à verser à M. A la somme de 20 643 euros.

Article 2 : La commune de Morières-Lès-Avignon versera à M. A la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la commune de Morières-Lès-Avignon.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

M. Chaussard, premier conseiller,

M. Chevillard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

Le rapporteur,

F. CHEVILLARD

La présidente,

C. BOYER

La greffière,

I. LOSA

La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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