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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2201195

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2201195

jeudi 21 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2201195
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSCP PHILIPPE GRILLON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 15 avril 2022 et 4 janvier 2024, Mme C E et Mme B F, représentées par Me Cesbron, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier Alès Cévennes à leur verser la somme de 180 000 euros au titre de leur préjudice moral ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier Alès Cévennes la somme de 7 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la responsabilité du centre hospitalier est engagée à raison du défaut d'organisation du service et du défaut de surveillance commis lors de la prise en charge de leur fille et sœur, alors que le risque de suicide était hautement prévisible ;

- elles sont fondées à solliciter la condamnation du centre hospitalier à leur verser des indemnités respectives de 100 000 et 80 000 euros au titre de leur préjudice moral.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 septembre 2023, le centre hospitalier Alès Cévennes et la société Relyens Mutual Insurance, représentés par Me Grillon, concluent au rejet de la requête.

Ils font valoir que les requérantes ne justifient pas de leur qualité d'ayant-droit et que les moyens invoqués dans la requête sont infondés.

Vu :

- le rapport d'expertise déposé au greffe du tribunal le 15 novembre 2021 ;

- l'ordonnance du président du tribunal du 3 décembre 2021 liquidant et taxant les frais d'expertise ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mazars,

- les conclusions de Mme Bala, rapporteure publique,

- les observations de Me Grillon, représentant le centre hospitalier Alès Cévennes et Relyens Mutual Insurance.

Considérant ce qui suit :

1. Le 22 décembre 2018, après avoir tenté de mettre fin à ses jours à son domicile, Mme D F a été admise aux urgences du centre hospitalier d'Alès. Le 25 décembre 2018, elle est décédée dans sa chambre d'hôpital après s'être pendue avec son écharpe. Mme C E et Mme B F, respectivement mère et sœur de la victime, ont demandé au centre hospitalier la réparation de leurs préjudices par un courrier reçu le 9 juillet 2019 resté sans réponse. Par une ordonnance du 25 novembre 2020, le juge des référés du tribunal a désigné un expert chargé de déterminer si des fautes avaient été commises lors de la prise en charge de Mme D F.

Sur la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité pour agir :

2. Le centre hospitalier Alès Cévennes ne peut utilement faire valoir que Mme E et Mme F ne justifient pas de leur qualité d'ayant-droit alors que, par la présente requête, elles demandent l'indemnisation des préjudices qu'elles estiment avoir subis en leur seule qualité de victime indirecte. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le centre hospitalier doit être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier Alès Cévennes :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I.- Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ". Pour établir l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte agressif à son égard ou à l'égard d'autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que Mme D F a été admise aux urgences puis en service de réanimation et enfin en service de médecine générale du centre hospitalier d'Alès à la suite d'une tentative de suicide à son domicile par ingestion médicamenteuse volontaire. Mme F, qui présentait un trouble bipolaire psychotique régulièrement suivi par un médecin psychiatre du CHU de Nîmes, présentait des accès dépressifs récurrents propres à sa pathologie mélancolique depuis de nombreuses années et avait essayé de mettre fin à ses jours à de multiples reprises, dont une défenestration en 2005 ayant occasionné des dégâts faciaux et une chirurgie reconstructrice. Il résulte de l'instruction que le risque d'autolyse était connu à son arrivée à l'hôpital et que le médecin psychiatre de garde avait d'ailleurs préconisé une hospitalisation en milieu spécialisé dans les meilleurs délais. Dans ces conditions, compte tenu de son état de santé et du risque important de tentative de suicide, la circonstance que la victime ait pu, dans sa chambre d'hôpital, se pendre avec son écharpe à partir de la poignée de la porte révèle un défaut de surveillance constitutif d'une faute dans l'organisation et le fonctionnement du service public hospitalier.

5. Cette faute est, dans les circonstances de l'espèce, à l'origine directe et certaine du décès de Mme D F le 25 décembre 2018. Il résulte de ce qui précède que les requérantes sont fondées à rechercher la responsabilité du centre hospitalier Alès Cévennes à raison de l'intégralité du préjudice moral occasionné par le décès de leur fille et sœur.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

6. Compte tenu de l'âge de la victime qui ne cohabitait pas avec sa mère, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de Mme C E, mère de Mme D F, présente lors de la prise en charge à l'hôpital Alès Cévennes, en l'évaluant à la somme de 6 000 euros.

7. Compte tenu de l'âge de la victime qui ne cohabitait pas avec sa sœur, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de Mme B F, sœur de Mme D F, en l'évaluant à la somme de 4 000 euros.

8. Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier Alès Cévennes doit être condamné à verser à Mme E et Mme F la somme totale de 10 000 euros.

Sur les frais d'expertise :

9. En application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme totale de 3 000 euros toutes taxes comprises, à la charge définitive du centre hospitalier Alès Cévennes.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier Alès Cévennes la somme globale de 1 500 euros à verser à Mme E et Mme F au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier Alès Cévennes est condamné à verser la somme de 6 000 euros à Mme C E et celle de 4 000 euros à Mme B F.

Article 2 : Les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 3 000 euros, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier Alès Cévennes.

Article 3 : Le centre hospitalier Alès Cévennes versera à Mme E et Mme F la somme globale de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E et Mme B F épouse A, au centre hospitalier Alès Cévennes, à la société Relyens Mutual Insurance et au pôle inter-caisses de Montpellier.

Délibéré après l'audience du 6 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chamot, présidente,

Mme Sarac-Deleigne, première conseillère,

Mme Mazars, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2024.

La rapporteure,

M. MAZARS

La présidente,

C. CHAMOT

La greffière,

B. MAS-JAY

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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