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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2202063

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2202063

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2202063
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP LESAGE BERGUET GOUARD-ROBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 juillet 2022 et le 19 février 2024,

Mme D B, représentée par la SELARL Bauducco Rota Lhotellier, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de condamner solidairement la commune de La Bastidonne et le département de Vaucluse à lui verser la somme totale de 33 500 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis ;

2°) d'enjoindre à la commune de La Bastidonne et au département de Vaucluse de réaliser les travaux de sécurisation du talus préconisés par l'expert désigné par une ordonnance n° 2001561 du 19 novembre 2020 du juge des référés du tribunal administratif de Nîmes, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à venir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard, ou, subsidiairement, de condamner solidairement ces deux collectivités à lui verser la somme de 52 637,50 euros hors taxes, à parfaire, au titre de la réalisation de ces travaux ;

3°) de mettre à la charge solidaire de la commune de La Bastidonne et du département de Vaucluse la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité sans faute du département et de la commune sera engagée dès lors que les travaux d'élargissement et de reprofilage de la voie publique bordant sa propriété constituent la cause principale et déterminante de l'effondrement du talus litigieux, qui n'a pas été entretenu ni conforté par la réalisation d'un ouvrage de soutènement ;

- la responsabilité pour faute de la commune est susceptible d'être engagée dès lors qu'il appartenait au maire de mettre en œuvre les pouvoirs de police qu'il tient du 5° de l'article L. 2212-2 et de l'article L. 2212-4 du code général des collectivités territoriales ;

- il n'existe aucun cas de force majeure, la cause première des écroulements du talus étant liée au manque d'entretien du talus qui ne comporte aucun dispositif de soutènement, les pluies importantes survenues en 2019 ne constituant que l'événement déclencheur de l'effondrement litigieux ;

- le talus litigieux, qui est utile à la conservation de la route départementale 165, constitue un accessoire du domaine public routier et elle s'en remet à l'appréciation du tribunal s'agissant de la détermination du propriétaire de cette voie publique ;

- à titre principal, il sera enjoint à la commune et au département d'exécuter les travaux préconisés par l'expert, sous astreinte ;

- à titre subsidiaire, elle sollicite une indemnisation à hauteur de la somme de 52 637,50 euros hors taxes, à parfaire, au titre de la réalisation des travaux préconisés par l'expert ;

- les préjudices qu'elle a subis du fait des travaux de reprofilage du talus devront être réparés à hauteur de la somme de 13 500 euros ;

- son préjudice de jouissance, lié à l'effondrement du talus, devra être indemnisé à hauteur de la somme de 10 000 euros ;

- son préjudice moral sera réparé à hauteur de la somme de 10 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés le 30 août 2022 et le 5 mars 2024, le département de Vaucluse, représenté par la SCP Lesage Berguet Gouard-Robert, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 600 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la présente action est prescrite en application de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 dès lors que le litige porte sur les travaux réalisés au cours de l'année 1994 ;

- le lien de causalité entre ces travaux réalisés en 1994 et les éboulements du talus constatés en 2019 n'est pas établi ;

- le talus litigieux, qui ne présente aucune utilité pour la voie publique qu'il surplombe, ne constitue pas un accessoire du domaine public et appartient à la requérante ;

- il n'appartient pas au département d'assurer l'entretien de ce talus dont il n'est pas propriétaire ;

- la commune est propriétaire de la portion litigieuse de la voie publique depuis 1998 et la responsabilité du département ne peut être engagée du fait des travaux publics réalisés ou du défaut d'entretien du talus en cause ;

- l'événement pluvieux exceptionnel à l'origine des désordres en cause est constitutif d'un cas de force majeure ;

- subsidiairement, les préjudices allégués ne sont pas justifiés.

Par des mémoires en défense enregistrés le 28 novembre 2022 et le 10 avril 2024, la commune de La Bastidonne, représentée par Me Teissier, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 500 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens, y compris les frais d'expertise.

Elle fait valoir que :

- sa responsabilité ne peut être engagée dès lors que le talus situé sur la propriété de la requérante ne constitue pas un accessoire du domaine public routier ;

- l'intéressée est responsable de l'effondrement de ce talus résultant d'un défaut d'entretien et de la plantation d'arbres ;

- subsidiairement, à supposer que le talus soit regardé comme un accessoire du domaine public routier communal, elle doit être exonérée de toute responsabilité dès lors qu'il existe un cas de force majeure, résultant des pluies diluviennes de 2019, ainsi qu'une faute de la victime, consistant en la plantation d'arbres dont les racines ont fragilisé le talus litigieux ;

- en tout état de cause, sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors que la route bordant la propriété de la requérante appartient au département de Vaucluse et que les travaux publics litigieux ont été exécutés par ce département ;

- l'exécution des travaux préconisés par l'expert ne pourrait être réalisée dans le délai de trois mois évoqué par la requérante ;

- les préjudices allégués ne sont pas justifiés.

Par un mémoire en intervention enregistré le 17 février 2023, la société Groupama Méditerranée, représentée par la SELARL Territoires Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la présente action est prescrite en application de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 ;

- le talus litigieux ne constituant pas un accessoire du domaine public, la responsabilité des personnes publiques défenderesses ne peut être engagée ;

- la responsabilité pour faute de la commune ne peut être engagée dès lors que le maire a fait usage de ses pouvoirs de police en faisant réaliser des travaux d'urgence destinés à sécuriser le talus en cause à la suite des éboulements de 2019 ;

- la faute de la victime, résultant du défaut d'entretien du terrain et de la plantation d'arbres, est de nature à exonérer les personnes publiques concernées de toute responsabilité ;

- la commune n'étant pas responsable de l'entretien du talus, elle ne saurait être condamnée à verser la somme correspondant au montant des travaux requis ;

- les préjudices allégués ne sont pas justifiés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mouret,

- les conclusions de M. Baccati, rapporteur public,

- les observations de Me Légier, représentant le département de Vaucluse, les observations de Me Teissier, représentant la commune de La Bastidonne, et celles de Me Teles, représentant la société Groupama Méditerranée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B est propriétaire d'une parcelle bâtie, cadastrée section A n° 1107, située sur le territoire de la commune de La Bastidonne (Vaucluse). Lors d'un épisode pluvieux intense survenu dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2019, le talus situé au sud de cette parcelle s'est partiellement effondré sur une dépendance de la voie publique située en contrebas, endommageant plusieurs véhicules stationnés au droit de ce talus. Saisi par Mme B, le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes a, par une ordonnance du 19 novembre 2020 prise sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, désigné M. A en qualité d'expert. Ce dernier a déposé son rapport le 14 septembre 2021. Par deux courriers du 7 mars 2022, reçus respectivement le 10 mars 2022 par la commune de La Bastidonne et le 11 mars suivant par le département de Vaucluse, Mme B a présenté des demandes indemnitaires préalables et a sollicité la réalisation, par ces personnes publiques, des travaux préconisés par l'expert ou, subsidiairement, l'allocation d'une somme correspondant au montant des travaux préconisés par l'expert. Mme B doit être regardée comme demandant au tribunal, d'une part, de condamner solidairement la commune de La Bastidonne et le département de Vaucluse à réparer les préjudices qu'elle estime avoir subis et, d'autre part, d'enjoindre à ces personnes publiques de réaliser les travaux préconisés par l'expert ou, subsidiairement, de les condamner à lui verser une somme correspondant au montant de ces travaux.

Sur l'intervention de la société Groupama Méditerranée :

2. La société Groupama Méditerranée, assureur de la commune de La Bastidonne justifie d'un intérêt suffisant pour intervenir en défense dans le cadre de la présente instance. Par suite, son intervention est recevable.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise évoqué au point 1, que la partie du talus bordant la propriété de Mme B qui s'est effondrée, est séparée de la voie publique située en contrebas par un espace, permettant notamment le stationnement de véhicules, localisé sur la parcelle cadastrée section A n° 1106 et aménagé lors de travaux exécutés par le département de Vaucluse au milieu des années 1990. Aucun titre ne permet d'identifier le propriétaire de cette partie de talus qui ne soutient pas la voie publique située en contrebas et qui, eu égard à la configuration des lieux, et en particulier à la présence de la parcelle cadastrée section A n° 1106, n'apparaît pas nécessaire à la conservation de cette voie. Dans ces conditions, la partie litigieuse de ce talus, qui est demeurée à l'état naturel et n'est pas protégée par un mur, ne constitue ni une dépendance du domaine public routier ni un ouvrage public. Par suite, Mme B n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de la commune de La Bastidonne ou du département de Vaucluse à raison d'un défaut d'entretien normal de cette partie de talus située en bordure de sa propriété.

4. En deuxième lieu, Mme B soutient que l'effondrement partiel du talus bordant sa propriété est notamment lié aux travaux publics exécutés par le département de Vaucluse au milieu des années 1990, ces travaux ayant, selon l'expert, contribué à " l'aggravation partielle de (la) verticalité " de ce talus. Toutefois, la requérante n'établit pas le lien de causalité entre cette opération ancienne de travaux publics et les dommages invoqués à la suite du sinistre survenu dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2019. Par suite, Mme B n'est pas fondée à rechercher la responsabilité du département de Vaucluse pour dommages de travaux publics.

5. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () / 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux (), tels que () les éboulements de terre ou de rochers () ". L'article L. 2212-4 du même code dispose que : " En cas de danger grave ou imminent, tel que les accidents naturels prévus au 5° de l'article L. 2212-2, le maire prescrit l'exécution des mesures de sûreté exigées par les circonstances () ".

6. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'effondrement partiel du talus bordant la propriété de Mme B, le maire de La Bastidonne a mis en œuvre les pouvoirs de police qu'il tient des dispositions citées ci-dessus du code général des collectivités territoriales. Le rapport d'expertise déjà évoqué précise que la commune de La Bastidonne a communiqué à l'expert les pièces justificatives des frais - d'un montant total de 4 566,31 euros - engagés par cette collectivité pour la réalisation, en urgence, des travaux requis à la suite de ce sinistre. La requérante n'établit ni même n'allègue que les mesures de sûreté ainsi exécutées, dont elle ne remet pas en cause la réalité, auraient été insuffisantes. Par suite, elle n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de la commune de La Bastidonne à raison de la faute commise, selon elle, par le maire dans le cadre de la mise en œuvre des pouvoirs qu'il tient des dispositions des articles L. 2212-2 et L. 2212-4 du code général des collectivités territoriales.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner l'exception de prescription quadriennale, que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. La personne qui subit un préjudice direct et certain du fait du comportement fautif d'une personne publique peut former devant le juge administratif une action en responsabilité tendant à ce que cette personne publique soit condamnée à l'indemniser des conséquences dommageables de ce comportement. Elle peut également, lorsqu'elle établit la persistance du comportement fautif de la personne publique responsable et du préjudice qu'elle lui cause, assortir ses conclusions indemnitaires de conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la personne publique en cause de mettre fin à ce comportement ou d'en pallier les effets. De telles conclusions à fin d'injonction ne peuvent être présentées qu'en complément de conclusions indemnitaires.

9. De la même façon, le juge administratif ne peut être saisi, dans le cadre d'une action en responsabilité sans faute pour dommages de travaux publics, de conclusions tendant à ce qu'il enjoigne à la personne publique de prendre les mesures de nature à mettre fin au dommage ou à en pallier les effets, qu'en complément de conclusions indemnitaires.

10. Compte tenu des raisons pour lesquelles les conclusions indemnitaires de

Mme B viennent d'être rejetées, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais d'expertise :

11. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'État. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au juge du fond, même d'office, de répartir la charge des frais d'expertise entre les parties, en fonction de leur qualité de partie perdante ou de circonstances particulières justifiées.

12. Les frais et honoraires de l'expertise ordonnée, à la demande de Mme B ainsi qu'il a été dit au point 1, par le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes ont été taxés et liquidés à la somme de 10 334,30 euros toutes taxes comprises par une ordonnance du président du tribunal du 16 septembre 2021. Il ne résulte pas de l'instruction que des circonstances particulières justifieraient que ces frais soient mis à la charge définitive des parties défenderesses. Par suite, il y a lieu de mettre les frais d'expertise à la charge définitive de la requérante.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de La Bastidonne et du département de Vaucluse, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme demandée par

Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la commune de La Bastidonne ainsi que par le département de Vaucluse au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par ailleurs, les conclusions présentées au même titre par la société Groupama Méditerranée ne peuvent qu'être rejetées, cette société, intervenante volontaire, n'étant pas une partie au sens de ces dispositions.

D É C I D E :

Article 1er : L'intervention de la société Groupama Méditerranée est admise.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Les frais et honoraires de l'expertise, taxés et liquidés à la somme de 10 334,30 euros par une ordonnance du président du tribunal administratif de Nîmes du 16 septembre 2021, sont mis à la charge définitive de Mme B.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune de La Bastidonne ainsi que par le département de Vaucluse et la société Groupama Méditerranée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à la commune de La Bastidonne, au département de Vaucluse et à la société Groupama Méditerranée.

Copie en sera adressée pour information à M. C A, expert.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Parisien, premier conseiller,

M. Mouret, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.

Le rapporteur,

R. MOURETLe président,

P. PERETTI

Le greffier,

D. BERTHOD

La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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