jeudi 13 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nîmes |
| Section | Tribunal Administratif de Nîmes |
| N° Dossier | TA30-2500168 |
| Type | Décision |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | GIRONDON |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 janvier 2025 et 21 février 2025, M. A J F, représenté par Me Girondon, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 août 2024 par lequel le préfet du Gard l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire national pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Gard de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à défaut, de procéder au réexamen de sa demande dans le même délai et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- il n'est pas établi que cette décision ait été prise par une autorité habilitée ;
- cette décision méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le préfet ne peut pas exiger qu'il justifie de l'obtention d'un diplôme, sans ajouter à la loi une condition qu'elle ne comporte pas ;
- le préfet a commis une erreur de fait quant à situation d'isolement en France ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision refusant le titre de séjour ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- il n'est pas établi que cette décision ait été prise par une autorité habilitée ;
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement ;
- elle est disproportionnée dans ses conséquences sur sa situation personnelle ; elle est injustifiée dans son principe et dans sa durée.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2025, le préfet du Gard conclut au rejet de la requête de M. F.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
M.F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 décembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Sarac-Deleigne,
- et les observations de Me Baillet Garbouge, représentant M. F.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant sénégalais né le 30 juin 2005, est entré en France le 3 décembre 2021 selon ses déclarations et a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance. Le 27 juin 2023, il a déposé une demande de titre de séjour " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 août 2024, le préfet du Gard a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. F demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée pour le préfet du Gard par M. I D, sous-préfet et secrétaire général adjoint de la préfecture du Gard. Par un arrêté n° 30-2024-05-06-00002 du 6 mai 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du même jour n° 30-2024-071, le préfet du Gard a accordé à M. D une délégation à l'effet de signer tous actes, arrêtés, décisions, relevant des attributions de l'Etat dans le département du Gard, à l'exception de certaines matières au nombre desquelles ne figurent pas les décisions en litige, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de M. B G sous-préfet hors classe, secrétaire général de la préfecture du Gard, et de M. C H sous-préfet d'Alès. Il n'est pas établi, ni même allégué, que M. G et M. H n'auraient pas été absents ou empêchés. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française ".
4. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de "salarié" ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.
5. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. F présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 précité, le préfet s'est fondé d'une part, sur la circonstance que l'intéressé n'est pas en situation d'isolement sur le territoire français et, d'autre part sur l'absence de justification du suivi d'une formation.
6. Pour établir que le requérant ne serait pas isolé en France, le préfet soutient que les investigations menées par ses services ont permis d'établir que le père de M. F déclaré décédé, est vivant et réside régulièrement sur le territoire français dans le département des Alpes-Maritimes et que cette circonstance a donné lieu à un signalement sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale pour fraude à l'isolement. Si M. F conteste fermement cette allégation, il ressort des termes de la décision attaquée que le refus de titre de séjour est également fondé sur l'absence de justification par l'intéressé du caractère réel et sérieux du suivi depuis six mois d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. A cet égard, s'il ressort des pièces du dossier que le requérant justifie d'une inscription durant l'année 2022-2023 en classe de seconde au lycée De La Salle à Alès en vue de l'obtention d'un bac professionnel " métiers de l'électricité et de ses environnements connectés ", la production du bulletin du second semestre faisant état de résultats très irréguliers et d'un absentéisme important ne permet pas à elle seule de démontrer le suivi d'une formation qualifiante depuis au moins six mois à la date de la décision litigieuse du 22 août 2024. Si le requérant se prévaut du témoignage de l'un des professeurs lui ayant dispensé des cours au cours sa scolarisation et attestant de son sérieux et de sa motivation, il est pourtant constant que l'intéressé a abandonné son cursus. Il ne soutient ni même n'allègue avoir suivi depuis au moins six mois à la date de la décision attaquée une autre formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, ni avoir obtenu un quelconque diplôme depuis son arrivée sur le territoire français. Dans ces conditions, si, ainsi que le soutient le requérant, les pièces versées au dossier par le préfet et notamment la carte de résident espagnol de " M. E F ", ne permet pas d'établir la filiation avec M. A J F, il ressort des pièces du dossier, que le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur le seul moyen tiré l'absence de justification du caractère réel et sérieux du suivi d'une formation. En outre, M. F ne justifie d'aucune considération humanitaire ou de motifs exceptionnels de nature à lui ouvrir droit à la délivrance d'un titre de séjour en application des dispositions précitées. Dans ces conditions, en refusant de délivrer un titre de séjour à M. F, le préfet du Gard n'a entaché sa décision ni d'une erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. F est célibataire et sans charge de famille sur le territoire français. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait isolé dans son pays d'origine. S'il se prévaut d'une présence sur le territoire depuis 2021 alors qu'il était mineur, il ne justifie pas d'une intégration socio-professionnelle notable par la seule production d'un contrat à durée déterminée d'une durée d'un mois et d'une promesse d'embauche. Par suite, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du défaut de base légale de la décision portant obligation de quitter le territoire français du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour doit être écarté.
9. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
10. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 2.
11. Il résulte de ce qui a été dit aux points 8 et 9 que le moyen tiré du défaut de base légale de la décision fixant le pays de destination du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
13. Il ressort des pièces du dossier que M. F est entré en France à une date indéterminée alors qu'il était mineur et qu'il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance à compter du 7 janvier 2022 jusqu'à sa majorité. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et il n'est pas soutenu que sa présence constituerait une menace à l'ordre public, la production d'un courrier de signalement au parquet au titre de l'article 40 pour fraude à l'isolement sans préciser les suites qui auraient été données à ce signalement ne permettant pas à elle seule d'estimer que l'intéressé représenterait une telle menace. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision en litige fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée.
14. ll résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête que l'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
15. Le présent jugement, qui fait droit aux seules conclusions à fin d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. F, n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 22 août 2024 du préfet du Gard est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. F une interdiction de retour de deux ans sur le territoire français.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. A J F, à Me Girondon et au préfet du Gard.
Délibéré après l'audience du 26 février 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Chamot, présidente,
Mme Sarac-Deleigne, première conseillère,
Mme Mazars, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2025.
La rapporteure,
B. SARAC-DELEIGNE
La présidente,
C. CHAMOT
La greffière,
B. MAS-JAY
La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01300
31/03/2026
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01592
31/03/2026
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01849
31/03/2026
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01908
31/03/2026